Août 1829 — Le Plongeur, ballade, dans La Psyché, t. XVIII p. 30-39.

À la fin du poème, on peut lire la mention : « Extrait d’une traduction inédite de Schiller par Gérard » et l'annonce de la publication des Poésies allemandes. Cette ballade de Schiller sera en effet reprise en volume,en 1830 dans Poésies allemandes, et en 1840 dans Faust de Goëthe, suivi du second Faust.

Voir la notice LA CAMARADERIE DU PETIT CÉNACLE

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LE PLONGEUR.

Ballade.

 

« Qui donc, chevalier ou vassal, oserait plonger dans cet abîme ?.... J’y lance une coupe d’or : le gouffre l’a déjà dévorée ; mais celui qui me la rapportera l’aura pour récompense. »

Le roi dit ; et du haut d’un rocher suspendu sur la vaste mer, il a jeté sa coupe dans le gouffre de Charybde : « Est-il un homme de cœur qui veuille s’y précipiter ? »

Les chevaliers, les vassaux qui l’entourent ont entendu ; mais ils se taisent, ils jettent les yeux sur la mer indomptée, et le prix ne tente personne. Le roi répète une troisième fois : « Qui de vous osera donc s’y plonger ? »

Tous encore gardent le silence ; mais voilà qu’un page, à l’air doux et hardi, sort du groupe tremblant des vassaux. Il jette sa ceinture, il ôte son manteau, et tous les hommes et les femmes admirent son courage avec effroi.

Et comme il s’avance sur la pointe du rocher en mesurant l’abîme, Charybde rejette l’onde, un instant dévorée, qui dégorge de sa gueule profonde avec le fracas du tonnerre.

Les vagues bouillonnent, se gonflent, se brisent et grondent, comme travaillées par le feu ; l’écume poudreuse rejaillit jusqu’au ciel, et les flots sur les flots s’entassent, comme si le gouffre ne pouvait s’épuiser, comme si la mer enfantait une mer nouvelle.

Mais enfin sa fureur s’apaise, et parmi la blanche écume apparaît une gueule noire et béante, telle qu’un soupirail de l’enfer ; de nouveau l’onde tourbillonne et s’y replonge en aboyant.

Vite, avant le retour des flots, le jeune homme se recommande à Dieu, et.... l’écho répète un cri d’effroi ! Les vagues l’ont entraîné ; la gueule du monstre semble se refermer mystérieusement sur l’audacieux plongeur.... Il ne reparaît plus.

L’abîme calmé ne rend plus qu’un faible murmure, et mille voix répètent en tremblant : « Adieu, jeune homme au noble cœur ! » Toujours plus sourd, le bruit s’éloigne, et l’on attend encore avec inquiétude, avec frayeur.

— Quand tu y jetterais ta couronne et que tu dirais : « Qui me la rapportera l’aura pour récompense et sera roi.... » Un prix si glorieux ne me tenterait pas. — Âme vivante n’a redit les secrets du gouffre aboyant.

Que de navires entraînés par le tourbillon se sont perdus dans ses profondeurs ! mais il n’a reparu que des mâts et des vergues brisés au-dessus de l’avide tombeau. — Et le bruit des flots résonne plus distinctement, approche, approche, puis éclate.

Les voilà qui bouillonnent, se gonflent, se brisent et grondent, comme travaillés par le feu : l’écume poudreuse rejaillit jusqu’au ciel, et les flots sur les flots s’entassent..... puis, avec le fracas d’un tonnerre lointain, surmontent la gorge profonde.

Mais voyez : du sein des flots noirs, s’élève comme un cygne éblouissant ; bientôt on distingue un bras nu, de blanches épaules qui nagent avec vigueur et persévérance.... C’est lui ! De sa main gauche il élève la coupe, en faisant des signes joyeux.

Et sa poitrine est haletante long-temps et long-temps encore ; enfin, le jeune page salue la lumière du ciel. Un doux murmure vole de bouche en bouche : « Il vit, il nous est rendu ! Le brave jeune homme a triomphé de l’abîme et du tombeau ! »

Et il s’approche, la foule joyeuse l’environne ; il tombe aux pieds du roi, et, en s’agenouillant, lui présente la coupe. Le roi fait venir son aimable fille : elle remplit le vase, jusqu’aux bords, d’un vin écumant, et le page ayant bu s’écrie :

« Vive le roi, long-temps ! — Heureux ceux qui respirent à la douce clarté du ciel ! Le gouffre est un séjour terrible : que l’homme ne tente plus les Dieux et ne cherche plus à voir ce que leur sagesse environna de ténèbres et d’effroi.

« J’étais d’abord entraîné par le courant avec la rapidité de l’éclair, lorsqu’un torrent impétueux sorti du cœur du rocher se précipita sur moi : cette double puissance me fit long-temps tournoyer, comme le buis d’un enfant, et elle était irrésistible.

« Dieu, que j’implorais dans ma détresse, me montra une pointe de rocher qui s’avançait dans l’abîme ; je m’y accrochai d’un mouvement convulsif et j’y échappai à la mort. La coupe était là, suspendue à des branches de corail, qui l’avaient empêché de s’enfoncer à des profondeurs infinies.

« Car, au-dessous de moi, il y avait encore des cavernes sans fond éclairées d’une sorte de lueur rougeâtre, et quoique l’étourdissement eût fermé mon oreille à tous les sons, mon œil aperçut avec effroi une foule de salamandres, de reptiles et de dragons qui s’agitaient d’un mouvement infernal.

« C’était un mélange confus et dégoûtant de raies épineuses, de chiens marins, d’esturgeons monstrueux, et d’effroyables requins, hyènes des mers, dont les grincemens me glaçaient de crainte.

« Et j’étais là suspendu, avec la triste certitude d’être éloigné de tout secours, seul être sensible parmi tant de monstres difformes ; dans une solitude affreuse où nulle voix humaine ne pouvait pénétrer, tout entouré de figures immondes.

« Et je frémis d’y penser.... en les voyant tournoyer autour de moi, il me sembla qu’elles s’avançaient pour me dévorer.... Dans mon effroi, j’abandonnai la branche de corail où j’étais suspendu : au même instant, le gouffre revomissait ses ondes mugissantes ; ce fut mon salut, elles me ramenaient au jour. »

Le roi montra quelque surprise, et dit : « La coupe t’appartient, et j’y joindrai cette bague ornée d’un diamant précieux, si tu tentes encore l’abîme et que tu me rapportes des nouvelles de ce qui se passe dans ses profondeurs les plus reculées ».

A ces mots, la fille du roi, toute émue, le supplie ainsi de sa bouche caressante : « Cessez, mon père, cessez un jeu si cruel ; il a fait pour vous ce que nul autre n’eût osé faire ; si vous ne pouvez mettre un frein aux désirs de votre curiosité, que vos chevaliers surpassent en courage le jeune vassal ! »

Le roi saisit vivement la coupe, et, la rejetant dans le gouffre : « Si tu me la rapportes encore, tu deviendras mon plus noble chevalier, et tu pourras aujourd’hui même donner le baiser de fiançailles à celle qui s’intéresse si vivement à toi. »

Une ardeur divine s’empare de l’âme du page ; dans ses yeux l’audace étincelle : il voit la jeune princesse rougir, pâlir et tomber évanouie ; un si digne prix tente son courage, et il se précipite de la vie à la mort.

La vague rugit et s’enfonce.... Bientôt elle remonte avec le fracas du tonnerre.... Chacun se penche, haletant d’incertitude. Le gouffre engloutit encore et revomit les vagues, qui s’élèvent, retombent et rugissent toujours.... mais sans ramener le plongeur.

Extrait d’une traduction inédite de Schiller par GÉRARD.

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