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30 juin 1844 – Voyage à Cythère, article publié dans L’Artiste, signé Gérard de Nerval, repris en 1848 dans les Scènes de la vie orientale, chapitres I et II, en 1849 dans Al-Kahira, Souvenirs d’Orient (La Silhouette, 25 février 1849), et en 1851 dans l’Introduction au Voyage en Orient, chapitres XII et XIII.

On a contesté la véracité de cette exploration de Cythère par Nerval. S'il est vrai que ce n'était pas une escale ordinaire entre Malte et Syra, Nerval explique de façon très convaincante la nécessité de cette escale forcée par le décès à bord d'un Anglais que l'on devait déposer à Cérigo, possession anglaise. Dans ce premier article, c'est surtout le souvenir du Songe de Poliphile de Francesco Colonna qui occupe son esprit.

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VOYAGE À CYTHÈRE

Faut-il l’avouer ? l’aspect de ces îles réduites à leurs seuls rochers, dépouillées par des vents terribles du peu de terre sablonneuse qui leur restât depuis des siècles, ne répond guère à l’idée que j’en avais encore hier en m’éveillant. J’étais sur le pont dès cinq heures, cherchant la terre absente depuis deux jours, épiant à quelque bord de cette roue d’un bleu sombre, qui tourne à l’entour du navire, sous une autre roue d’un bleu plus clair, — mer et ciel, image et miroir de l’infini, — attendant la vue de ce noble rivage comme l’apparition d’un dieu. L’horizon était obscur encore, car nous sommes en plein hiver, mais l’étoile du matin rayonnait d’un feu clair dont la mer était sillonnée. Les roues du navire chassaient au loin l’écume lumineuse, qui laissait bien loin derrière nous sa longue traînée de phosphore… « Au-delà de cette mer, disait Corinne en se tournant vers l’Adriatique, il y a la Grèce… Cette idée ne suffit-elle pas pour émouvoir. » Et moi, plus heureux qu’elle, plus heureux que Winckelmann, qui la rêva toute sa vie, et que le moderne Anacréon, qui voudrait y mourir, j’allais la voir enfin, lumineuse, sortir des eaux avec le soleil !...

Je l’ai vue ainsi — je l’ai vue ; ma journée a commencé comme un chant d’Homère : c’était vraiment l’Aurore aux doigts de rose qui m’ouvrait les portes de l’Orient ! Et ne parlons plus des aurores de la France, la déesse ne va pas si loin. Ce que nous autres barbares appelons l’aube ou le point du jour, n’est qu’un pâle reflet, terni par l’atmosphère impure de nos climats déshérités. Imaginez, — mais que vais-je vous dire ? — rêvez toute la pourpre du monde éclatant dans un coin du ciel ; puis, de cette ligne ardente qui s’élargit sur le cercle des eaux, voyez partir des rayons roses épanouis en gerbe, et ravivant l’azur de l’air qui plus haut reste sombre encore. Ne dirait-on pas que le front d’une déesse et ses bras étendus soulèvent peu à peu ce voile des nuits étincelant d’étoiles ? — Elle vient, elle approche, elle glisse amoureusement sur ces flots divins qui ont donné le jour à Cythérée… Mais que dis-je ? devant moi, là-bas, à l’horizon, cette côte vermeille, ces collines pourprées qui semblent des nuages, c’est l’île même de Vénus, c’est l’antique Cythère aux rochers de porphyre : KYTHRH PORFIRYSSA.

Aujourd’hui cette île s’appelle Cérigo, et appartient aux Anglais.

Voilà mon rêve et voici mon réveil ! Le ciel et la mer sont toujours là ; le ciel d’Orient, la mer d’Ionie se donnent chaque matin le saint baiser d’amour ; mais la terre est morte, morte sous la main de l’homme, et les dieux se sont envolés.

« Je t’apprendrai la vérité sur les oracles de Delphes et de Claros, disait Apollon à son prêtre. Autrefois, il sortit du sein de la terre et des bois une infinité d’oracles et des exhalaisons qui inspiraient des fureurs divines. Mais la terre, par les changements continuels que le temps amène, a repris et fait rentrer en elle fontaines et exhalaisons et oracles… »

Voilà ce qu’a rapporté Porphire [sic], selon Eusèbe.

Ainsi les dieux s’éteignent eux-mêmes, ou quittent la terre, vers qui l’amour des hommes ne les appelle plus ! Leurs bocages ont été coupés, leurs sources taries, leurs sanctuaires profanés ; par où leur serait-il possible de se manifester encore ? Ô Vénus-Uranie ! reine de cette île et de cette montagne, d’où tes traits menaçaient le monde ; Vénus armée ! qui régnas depuis au Capitole où j’ai salué (dans le musée) ta statue encore debout, pourquoi n’ai-je pas le courage de croire en toi et de t’invoquer, déesse ! comme l’ont fait si longtemps nos pères, avec ferveur et simplicité ? N’es-tu pas la source de tout amour et de toute noble ambition, la seconde des mères saintes qui trônent au centre du monde, gardant et protégeant les types éternels des formes créées contre le double effort de la mort qui les change, ou du néant qui les attire ?… Mais vous êtes là toutes encore, sur vos astres étincelants ; l’homme est forcé de vous reconnaître au ciel, et la science de vous nommer. Ô vous, les trois grandes déesses, pardonnerez-vous à la terre ingrate d’avoir oublié vos autels ?

Pour rentrer dans la prose, il faut avouer que Cythère n’a conservé de toutes ses beautés que ses rocs de porphyre, aussi tristes à L’œil que de simples rochers de grès. Pas un arbre sur la côte que nous avons suivie, pas une rose, hélas ! pas un coquillage le long de ce bord où les naïades avaient choisi la conque de Cypris. Je cherchais les bergers et les bergères de Watteau, leurs navires ornés de guirlandes abordant des rives fleuries ; je rêvais ces folles bandes de pèlerins d’amour aux manteaux de satin changeant ; je n’ai rencontré qu’un gentleman qui tirait aux bécasses et aux pigeons, et des soldats écossais blonds et rêveurs, cherchant à l’horizon les brouillards de leur patrie.

Un accident de la machine avait contraint le Léonidas à s’arrêter au port Saint- Nicolas, à la pointe orientale de l’île, vis-à-vis du cap Saint-Ange qu’on apercevait à quatre lieues en mer. Le peu de durée de notre séjour n’a permis à personne de visiter Capsali, la capitale de l’île, mais on apercevait au midi le rocher qui domine la ville, et d’où l’on peut découvrir toute la surface de Cérigo, ainsi qu’une partie de la Morée, et les côtes même de Candie quand le temps est pur. C’est sur cette hauteur, couronnée aujourd’hui d’un château militaire, que s’élevait le temple de Vénus Céleste. La déesse était vêtue en guerrière, armée d’un javelot, et semblait dominer la mer et garder les destins de l’archipel grec comme ces figures cabalistiques des contes arabes, qu’il faut abattre pour détruire le charme attaché à leur présence. Les Romains issus de Vénus par leur aïeul Énée, purent seuls enlever de ce rocher superbe sa statue de bois de myrthe, dont les contours puissants, drapés de voiles symboliques, rappelaient l’art primitif des Pélasges. C’était bien la grande déesse génératrice, Aphrodite Mélœnia ou la noire, portant sur la tête le polos hiératique, ayant les fers aux pieds, comme enchaînée par force aux destins de la Grèce, qui avait vaincu sa chère Troie. Les Romains la transportèrent au Capitole, et bientôt la Grèce — étrange retour des destinées — appartint aux descendants régénérés des vaincus d’Ilion.

Qui cependant reconnaîtrait dans la statue cosmogonique que nous venons de décrire, la Vénus frivole des poëtes, la mère des Amours, l’épouse légère du boiteux Vulcain ?

On l’appelait la prévoyante, la victorieuse, la dominatrice des mers, — Euplœa, Pontia ; — Apostrophia, qui détourne des passions criminelles ; et encore l’Aînée des Parques, sombre idéalisation. Aux deux côtés de l’idole peinte et dorée se tenaient les deux amours, Éros et Antéros, consacrant à leur mère des pavots et des grenades. Le symbole qui la distinguait des autres déesses était le croissant surmonté d’une étoile à huit rayons ; ce signe, brodé sur la pourpre, règne encore sur l’Orient, mais c’est bien chez ceux qui l’arborent que Vénus a toujours le voile sur [la] tête et les chaînes aux pieds.

Voici quelle était l’austère déesse adorée à Sparte, à Corinthe et dans une partie de Cythère aux âpres rochers ; celle-là était bien la fille des mers fécondées par le sang divin d’Uranus, et se dégageant froide encore des flancs engourdis de la nature et du chaos.

L’autre Vénus, — car beaucoup de poëtes et de philosophes grecs, particulièrement Platon, reconnaissaient deux Vénus différentes, — était la fille de Jupiter et de Dionée ; on l’appelait Vénus populaire, et elle avait dans une autre partie de l’île de Cythère des autels et des sectateurs tout différents de ceux de Vénus-Uranie. Les poëtes ont pu s’occuper librement de celle-là, qui n’était point, comme l’autre protégée par les lois d’une théogonie sévère, et ils lui prêtèrent toutes leurs fantaisies galantes, qui nous ont transmis une très fausse image du culte sérieux des païens. Que dirait-on dans l’avenir des mystères du catholicisme, si l’on était réduit à les juger au travers des interprétations ironiques de Voltaire ou de Parny ? Lucien, Ovide, Apulée appartiennent à des époques non moins sceptiques, et ont seuls influé sur nos esprits superficiels, peu curieux d’étudier les vieux poëmes cosmogoniques dérivés des sources chaldéenne ou syriaques

L’Hypnerotomachie nous donne quelques détails curieux sur le culte de la Vénus vulgaire dans l’île Cythérée, et sans admettre comme une autorité ce livre où l’imagination a coloré bien des pages, on peut y rencontrer souvent le résultat d’études ou d’impressions fidèles.

Deux amants, Polyphile et Polia, se préparent au pèlerinage de Cythère.

Ils se rendent sur la rive de la mer, au temple somptueux de Vénus-Physizoé. Là, des prêtresses dirigées par une Prieuse mitrée, adressaient d’abord pour eux des oraisons aux dieux Foricule, Limentin, et à la déesse Cardina. Les religieuses étaient vêtues d’écarlate, et portaient en outre des surplis de coton clair un peu plus courts, leurs cheveux pendaient sur leurs épaules. La première tenait le livre des cérémonies, la seconde une aumusse de fine soie ; les autres une châsse d’or, le cecespitè ou couteau du sacrifice, et le préféricule ou vase de libation, la septième portait une mitre d’or avec ses pendants ; une plus petite tenait un cierge de cire vierge ; toutes étaient couronnées de fleurs. L’aumusse que portait la prieuse s’attachait devant le front à un fermoir d’or incrusté d’une ananchite, pierre talismanique par laquelle on évoquait les figures des dieux.

La prieuse fit approcher les amants d’une citerne située au milieu du temple, et en ouvrit le couvercle avec une clef d’or ; puis, en lisant dans le saint livre à la clarté du cierge, elle bénit l’huile sacrée, et la répandit dans la citerne ; ensuite elle prit le cierge, et en fit tourner le flambeau près de l’ouverture, disant à Polia : « Ma fille, que demandez-vous ? — Madame, dit-elle, je demande grâce pour celui qui est avec moi, et désire que nous puissions aller ensemble au royaume de la grande mère divine pour boire en sa sainte fontaine. [»] Sur quoi, la prieuse, se tournant vers Polyphile, lui fit une demande pareille, et l’engagea à plonger tout à fait le flambeau dans la citerne. Ensuite elle attacha avec une cordelle le vase nommé lépaste, qu’elle fit descendre jusqu’à l’eau sainte, et en puisa pour la faire boire à Polia. Enfin, elle referma la citerne, et adjura la déesse d’être favorable aux deux amants.

Après ces cérémonies, les prêtresses se rendirent dans une sorte de sacristie ronde, où l’on apporta deux cygnes blancs et un vase plein d’eau marine, ensuite deux tourterelles attachées sur une corbeille garnie de coquilles et de roses, qu’on posa sur la table des sacrifices ; les jeunes filles s’agenouillèrent autour de l’autel, et invoquèrent les très saintes grâces, Aglaia, Thalia et Euphrosyné, ministres de Cythérée, les priant de quitter la fontaine Acidale, qui est à Orchomène, en Béotie, et où elles font résidence, et, comme grâces divines, de venir accepter la profession religieuse faite à leur maîtresse en leur nom.

Après cette invocation, Polia s’approcha de l’autel couvert d’aromates et de parfums, y mit le feu elle-même, et alimenta la flamme de branches de myrthe séché. Ensuite elle dut poser dessus les deux tourterelles, frappées déjà du couteau cecespité, et plumée sur la table d’anclabre, le sang étant mis à part dans un vaisseau sacré. Alors commença le divin service, entonné par une chantresse, à laquelle les autres répondaient ; deux jeunes religieuses placées devant la prieuse accompagnaient l’office avec des flûtes lydiennes en ton lydien naturel.

Chacune des prêtresses portait un rameau de myrthe, et chantant d’accord avec les flûtes, elles dansaient autour de l’autel pendant que le sacrifice se consommait.

Je viens de résumer, à l’intention des artistes, les principaux détails de cette sorte de messe de Vénus.

Nous verrons quelles autres cérémonies se faisaient à Cythère même, dans ce royaume de la maîtresse du monde, — KUROIA KUQHREIWN KAI PANQOU KOSMOU, — aujourd’hui possédé par cette autre dominatrice charmante, la reine Victoria.

GÉRARD DE NERVAL.

 

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