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10 juillet 1842 – Les Vieilles ballades françaises, article publié dans La Sylphide, signé Gérard de Nerval, repris le 25 avril 1847 dans Le Journal du dimanche, signé Gérard de Nerval, le 7 et le 14 août 1847 dans La Russie musicale, signé Gérard de Nerval, le 3 août 1851 dans La Chronique de Paris, dans L’Artiste, chapitre XI de La Bohême galante (feuilleton du 15 octobre 1852), et enfin en 1854 dans Les Filles du feu, à la suite de Sylvie, sous le titre: Chansons et légendes du Valois.

Voir la notice LE VALOIS DE GÉRARD DE NERVAL, SYLVIE

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LES VIEILLES BALLADES FRANÇAISES

 

Avant d’écrire, chaque peuple a chanté ; toute poésie s’inspire à ces sources naïves, et l’Espagne, l’Allemagne, l’Angleterre, citent chacune avec orgueil leur romancero national. Pourquoi la France n’a-t-elle pas le sien ? On nous citera les guerz bretons, les noëls bourguignons et picards, les rondes gasconnes, mais aucun chant des vieilles provinces françaises ne nous a été conservé. C’est qu’on n’a jamais voulu admettre dans les livres des vers composés sans souci de la rime, de la prosodie et de la syntaxe ; la langue du berger, du marinier, du charretier qui passe, est bien la nôtre, à quelques élisions près, avec des tournures douteuses, des mots hasardés, des terminaisons et des liaisons de fantaisie, mais elle porte un cachet d’ignorance qui révolte l’homme du monde, bien plus que ne fait le patois. Pourtant ce langage a ses règles, ou du moins ses habitudes régulières, et il est fâcheux que des couplets tels que ceux de la célèbre romance : Si j’étais hirondelle, soient abandonnés, pour deux ou trois consonnes singulièrement placées, au répertoire chantant des concierges et des cuisinières.

Quoi de plus gracieux et de plus poétique pourtant :

Si j’étais hirondelle !
Que je puisse voler,
Sur votre sein, la belle,
J’irais me reposer !

Il faut continuer il est vrai par : J’ai z’un coquin de frère…, ou risquer un hiatus terrible, mais aussi pourquoi la langue a-t-elle repoussé ce z si commode, si liant, si séduisant, qui faisait tout le charme du langage de l’ancien Arlequin, et que la jeunesse dorée du Directoire a tenté en vain de faire passer dans le langage des salons ?

Ce ne serait rien encore, et de légères corrections rendraient à notre poésie légère, si pauvre, si peu inspirée, ces charmantes et naïves productions de poètes modestes ; mais la rime, cette sévère rime française, comment s’arrangerait-elle du couplet suivant :

La fleur de l’olivier
Que vous avez aimé,
Charmante beauté !
Et vos beaux yeux charmants,
Que mon cœur aime tant,
Les faudra-t-il quitter ?

Observez que la musique se prête admirablement à ces hardiesses ingénues, et trouve dans les assonances, ménagées suffisamment d’ailleurs, toutes les ressources que la poésie doit lui offrir. Voilà deux charmantes chansons, qui ont comme un parfum de la Bible, dont la plupart des couplets sont perdus, parce que personne n’a jamais osé les écrire ou les imprimer. Nous en dirons autant de celle où se trouve la strophe suivante :

Enfin vous voilà donc,
Ma belle mariée,
Enfin vous voilà donc
À votre époux liée,
Avec un long fil d’or
Qui ne rompt qu’à la mort !

Quoi de plus pur d’ailleurs comme langage et comme pensée ; mais l’auteur de cet épithalame ne savait pas écrire, et l’imprimerie nous conserve les gravelures de Collé, de Piis et de Panard !

Les étrangers reprochent à notre peuple de n’avoir aucun sentiment de la poésie et de la couleur ; mais où trouver une composition plus orientale que dans cette chanson de nos mariniers ?

Ce sont les filles de la Rochelle
Qui ont armé un bâtiment
Pour aller faire la course
Dedans les mers du Levant.
 
La coque en est en bois rouge,
Travaillé fort proprement ;
La mâture est en ivoire,
Les poulies en diamant.
 
La grand’voile est en dentelle
La misaine en satin blanc ;
Les cordages du navire
Sont de fils d’or et d’argent.
L’équipage du navire,
Ce sont tout filles de quinze ans ;
Les gabiers de la grande hune
N’ont pas plus de dix-huit ans ! etc.

Les richesses poétiques n’ont jamais manqué au marin, ni au soldat français qui ne rêvent dans leurs chants que filles de rois, sultanes, et même présidentes, comme dans la ballade trop connue :

C’est dans la ville de Bordeaux
Qu’il est arrivé trois vaisseaux, etc.

Mais le tambour des gardes françaises, où s’arrêtera-t-il celui là ?

Un joli tambour s’en allait à la guerre, etc.

La fille du roi est à sa fenêtre, le tambour la demande en mariage : – Joli tambour, dit le roi, tu n’es pas assez riche ! – Moi ? dit le tambour sans se déconcerter,

J’ai trois vaisseaux sur la mer gentille,
L’un chargé d’or, l’autre de perles fines,
Et le troisième pour promener ma mie.

– Touche là, tambour, lui dit le roi, tu n’auras pas ma fille ! – Tant pis ! dit le tambour, j’en trouverai de plus gentilles !... Étonnez-vous après ce tambour-là de nos soldats devenus rois ! Voyons maintenant ce que va faire un capitaine :

À Tours en Touraine
Cherchant ses amours,
Il les a cherchées,
Il les a trouvées
En haut d’une tour.

Le père n’est pas un roi, mais un simple châtelain qui répond à la demande en mariage :

Mon beau capitaine,
Ne te mets pas en peine
Tu ne l’auras pas.

La réplique du capitaine est superbe :

Je l’aurai par terre,
Je l’aurai par mer
Ou par trahison !

Il fait si bien en effet, qu’il enlève la jeune fille sur son cheval, et l’on va voir comme elle est bien traitée une fois en sa possession.

À la première ville
Son amant l’habille
Tout en satin blanc !
À la seconde ville
Son amant l’habille
Tout d’or et d’argent.
 
À la troisième ville
Son amant l’habille
Tout en diamants !
Elle était si belle,
Qu’elle passait pour reine
Dans le régiment !

Après tant de richesses dévolues à la verve un peu gasconne du militaire ou du marin, envierons-nous le sort du simple berger ? Le voilà qui chante et qui rêve :

Au jardin de mon père,
Vole, mon cœur vole !
Il y a z’un pommier doux,
Tout doux !
 
Trois belles princesses
Vole, mon cœur vole !
Trois belles princesses
Sont couchées dessous, etc.

Est-ce donc la vraie poésie, est-ce la soif mélancolique de l’idéal qui manque à ce peuple pour comprendre et produire des chants dignes d’être comparés à ceux de l’Allemagne et de l’Angleterre ? Non certes ; mais il est arrivé qu’en France la littérature n’est jamais descendue au niveau de la grande foule ; les poètes académiques du dix-septième et du dix-huitième siècles n’auraient pas plus compris de telles inspirations, que les paysans n’eussent admiré leurs odes, leurs épîtres et leurs poésies fugitives, si incolores, si gourmées. Pourtant comparons encore la chanson que je vais citer à tous ces bouquets à Chloris qui faisaient vers ce temps l’admiration des belles compagnies.

Quand Jean Renaud de guerre revint,
Il en revint triste et chagrin ;
– Bonjour, ma mère. – Bonjour, mon fils !
Ta femme est accouchée d’un petit.
 
– Allez, ma mère, allez devant ;
Faites-moi dresser un beau lit blanc ;
Mais faites-le dresser si bas
Que ma femme n’entende pas !
 
Et quand ce fut vers la minuit,
Jean Renaud a rendu l’esprit.

Ici la scène de la ballade change et se transporte dans la chambre de l’accouchée :

– Ah ! dites, ma mère, ma mie,
Ce que j’entends pleurer ici ?
– Ma fille, ce sont les enfants
Qui se plaignent du mal de dents.
 
– Ah ! dites, ma mère, ma mie,
Ce que j’entends clouer ici ?
– Ma fille, c’est le charpentier,
Qui raccommode l’escalier !
 
– Ah ! dites, ma mère, ma mie,
Ce que j’entends chanter ici ?
– Ma fille, c’est la procession
Qui fait le tour de la maison !
 
Mais dites, ma mère, ma mie,
Pourquoi donc pleurez-vous ainsi ?
– Hélas ! je ne puis le cacher ;
C’est Jean Renaud qui est décédé.
 
– Ma mère ! dites au fossoyeux
Qu’il fasse la fosse pour deux,
Et que l’espace y soit si grand,
Qu’on y renferme aussi l’enfant !

Ceci ne le cède en rien aux plus touchantes ballades allemandes, il n’y manque qu’une certaine exécution de détail qui manquait aussi à la légende primitive de Lénore et à celle du roi des Aulnes, avant Goethe et Bürger. Mais quel parti encore un poète eût tiré de la complainte de Saint Nicolas, que nous allons citer en partie.

Il était trois petits enfants
Qui s’en allaient glaner aux champs,
 
S’en vont au soir chez un boucher.
– Boucher, voudrais-tu nous loger ?
– Entrez, entrez, petits enfants,
Il y a de la place assurément.
 
Ils n’étaient pas sitôt entrés,
Que le boucher les a tués,
Les a coupés en petits morceaux,
Mis au saloir comme pourceaux.
 
Saint Nicolas au bout d’sept ans,
Saint Nicolas vint dans ce champ.
Il s’en alla chez le boucher :
– Boucher, voudrais-tu me loger ?
 
– Entrez, entrez, Saint Nicolas,
Il y a d’la place, il n’en manque pas.
Il n’était pas sitôt entré,
Qu’il a demandé à souper.
 
– Voulez-vous un morceau d’jambon ?
– Je n’en veux pas, il n’est pas bon.
– Voulez-vous un morceau de veau ?
– Je n’en veux pas, il n’est pas beau !
 
Du p’tit salé je veux avoir ;
Qu’il y a sept ans qu’est dans l’saloir !
 
Quand le boucher entendit cela,
Hors de la porte il s’enfuya.
 
– Boucher, boucher, ne t’enfuis pas,
Repens-toi, Dieu te pardonn’ra.
Saint Nicolas posa trois doigts
Dessus le bord de ce saloir :
 
Le premier dit : – J’ai bien dormi !
Le second dit : – Et moi aussi !
Et le troisième répondit :
– Je croyais être en paradis !

N’est-ce pas un ballade d’Uhland, moins les beaux vers ? Mais il ne faut pas croire que l’exécution manque toujours à ces naïves inspirations populaires. À part les rimes incorrectes, la ballade suivante est déjà de la vraie poésie romantique et chevaleresque.

Le roi Louis est sur son pont,
Tenant sa fille en son giron ;
Elle lui demande un cavalier,
Qui n’a pas vaillant six deniers !
 
– Eh oui, mon père, je l’aurai !
Malgré ma mère qui m’a portée
Aussi malgré tous mes parents
Et vous mon père ! que j’aime tant !
 
– Ma fille, il faut changer d’amour !
Ou vous entrerez dans la tour,
– J’aime mieux mourir dans la tour,
Mon père, que de changer d’amour !
 
– Vite ! où sont mes estafiers,
Aussi bien que mes gens de pied ?
Qu’on mène ma fille à la tour,
Elle n’y verra jamais le jour !
 
Elle y d’meura sept ans passés,
Sans que personne vînt lui parler !
Au bout de la septième année,
Son père l’alla visiter.
 
– Bonjour, ma fille, comment vous en va ?
– Ma foi, mon père, ça va bien mal,
J’ai les pieds pourris dans la terre,
Et les côtés mangés des vers !
 
– Ma fille, il faut changer d’amour,
Ou vous resterez dans la tour !
– J’aime mieux rester dans la tour,
Mon père, que de changer d’amour !

Ces vers ont été composés sur un des plus beaux airs qui existent ; c’est comme un chant d’église croisé par un chant de guerre ; on n’a pas conservé la seconde partie de la ballade, dont pourtant nous connaissons vaguement le sujet. Le beau Lautrec, l’amant de cette noble fille, revient de la Palestine au moment où on la portait en terre. Il rencontre l’escorte sur le chemin de Saint-Denis. Sa colère met en fuite prêtres et archers, et le cercueil reste en son pouvoir. – Donnez-moi, dit-il à sa suite, donnez-moi mon couteau d’or fin, que je découse ce drap de lin ! Aussitôt délivrée de son linceul, la belle revient à la vie. Son amant l’enlève et l’emmène dans son château au fond des forêts. Vous croyez qu’ils vécurent heureux et que tout se termina là ; mais une fois plongé dans les douceurs de la vie conjuguale, le beau Lautrec n’est plus qu’un mari vulgaire, il passe tout son temps à pêcher au bord de son lac, si bien qu’un jour sa fière épouse vient doucement derrière lui et le pousse résolument dans l’eau noire en lui criant :

Va-t-en, vilain pêche-poisson,
Quand ils seront bons
Nous en mangerons.

Propos mystérieux, digne d’Arcabonne ou de Mélusine. En expirant, le pauvre châtelain a la force de détacher ses clefs de sa ceinture et de les jeter à la fille du roi en lui disant qu’elle est désormais maîtresse et souveraine, et qu’il se trouve heureux de mourir par sa volonté !... Il y a dans cette conclusion bizarre quelque chose qui frappe involontairement l’esprit, et qui laisse douter si le poète a voulu finir par un trait de satire, ou si cette belle morte que Lautrec a tirée du linceul n’était pas une sorte de femme vampire, comme les légendes en présentent souvent.

Du reste, les variantes et les interpolations sont fréquentes dans ces chansons, chaque province possédait une version différente. On a recueilli comme une légende du Bourbonnais, la jeune fille de la garde, qui commence ainsi :

Au château de la Garde
Il y a trois belles filles,
Il y en a une plus belle que le jour,
Hâte-toi, capitaine,
Le duc va l’épouser.

Nous l’avons entendu chanter dans le Beauvoisis dépouillé de toute cette couleur chevaleresque et locale :

Dessous le rosier blanc
La belle se promène.

Voilà le début, simple et charmant ; où cela se passe-t-il ? Peu importe ! Ce serait si l’on voulait la fille d’un sultan rêvant sous les bosquets de Schiraz. Trois cavaliers passent au clair de lune : – Montez, dit le plus jeune, sur mon beau cheval gris. N’est-ce pas là la course de Lénore, et n’y a-t-il pas une attraction fatale dans ces cavaliers inconnus !

Ils arrivent à la ville, s’arrêtent à une hôtellerie éclairée et bruyante. La pauvre fille tremble de tout son corps :

Aussitôt arrivée,
L’hôtesse la regarde.
– Êtes-vous ici par force
Ou pour votre plaisir ?
– Au jardin de mon père
Trois cavaliers m’ont pris.

Sur ce propos le souper se prépare : – Soupez la belle, et soyez heureuse ; trois capitaines vous aiment d’amour !

Mais le souper fini,
La belle tomba morte,
Elle tomba morte
Pour ne plus revenir !

Hélas ! ma mie est morte ! s’écria le plus jeune cavalier, qu’en allons-nous faire !... Et ils conviennent de la reporter au château de son père, sous le rosier blanc.

Et au bout de trois jours
La belle ressuscite.
– Ouvrez, ouvrez, mon père,
Ouvrez sans plus tarder !
Trois jours j’ai fait la morte
Pour mon honneur garder.

La vertu des filles du peuple attaquée par des seigneurs félons a fourni encore de nombreux sujets de romances. Il y a, par exemple, la fille d’un pâtissier, que son père envoie porter des gâteaux chez un galant châtelain. Celui-ci la retient jusqu’à la nuit close, et ne veut plus la laisser partir. Pressée de son déshonneur, elle feint de céder, et demande au comte son poignard pour couper une afrafe de son corset. Elle se perce le cœur, et les pâtissiers instituent une fête pour cette martyre boutiquière.

Il y a des chansons de causes célèbres qui offrent un intérêt moins romanesque, mais souvent plein de terreur et d’énergie. Imaginez un homme qui revient de la chasse et qui répond à un autre qui l’interroge :

J’ai tant tué de petits lapins blancs
Que mes souliers sont pleins de sang.
– T’en as menti, faux traître !
Je te ferai connaître.
Je vois, je vois à tes pâles couleurs
Que tu viens de tuer ma sœur.

Quelle poésie sombre en ces lignes qui sont à peine des vers ! Dans une autre, un déserteur rencontre la maréchaussée, cette terrible Némésis au chapeau bordé d’argent.

On lui a demandé
Où est votre congé ?
– Le congé que j’ai pris,
Il est sous mes souliers.

Il y a toujours une amante éplorée mêlée à ces tristes récits.

La belle s’en va trouver son capitaine,
Son colonel, et aussi son sergent…

Le refrain est une mauvaise phrase latine, sur un ton de plain-chant, qui prédit suffisamment le sort du malheureux soldat.

Nous nous arrêtons dans ces citations incomplètes, si difficiles à faire comprendre sans la musique et sans la poésie des lieux et des hasards, qui font que tel ou tel de ces chants populaires se grave ineffaçablement dans l’esprit. Ici ce sont des compagnons qui passent avec leurs longs bâtons ornés de rubans. Là des mariniers qui descendent un fleuve, des buveurs d’autrefois (ceux d’aujourd’hui ne chantent plus guère), des lavandières, des faneuses, qui jettent au vent quelques lambeaux des chants de leurs aïeules. Malheureusement on les entend répéter plus souvent aujourd’hui les romances à la mode, platement spirituelles, ou même franchement incolores, variées sur trois ou quatre thèmes éternels. Il serait à désirer que de bons poètes modernes missent à profit l’inspiration naïve de nos pères et nous rendissent, comme l’ont fait les poètes d’autres pays, une foule de petits chefs-d’œuvre qui se perdent de jour en jour avec la mémoire et la vie des bonnes gens du temps passé.

 

GÉRARD DE NERVAL.

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