item3

7 mai 1831 – Profession de foi, Publié dans le Le Mercure de France au XIXe siècle, le poème est signé « M. Personne ». Sans doute Nerval l'a-t-il composé en collaboration avec Théophile Gautier. Douze vers (« Car la société… noir et gros ») apparaissent manuscrits de la main de Nerval sur un manuscrit de Champavert de Pétrus Borel où ils servent d’épigraphe (manuscrit Loliée).

Voir la notice LA CAMARADERIE DU PETIT CÉNACLE

******

 

PROFESSION DE FOI

J’aimerais mieux, je crois, manger de la morue,
Du karis à l’indienne, ou de la viande crue,
Et le tout chez Martin, place du Châtelet,
D’où je sors ; j’aimerais mieux, même, s’il fallait,
Travailler à cent sous la colonne au Corsaire,
Ou bien au Figaro, comme un clerc de notaire ;
Ou bien dans la Revue, à raison de cent francs
La feuille in-octavo, petit romain, sur grand
Papier, – ou dans la Mode, ou le Globe ou l’Artiste,
Pour rien, – que de m’entendre appeler Philippiste,
Républicain, Carliste, Henriquiste, – Chrétien,
Païen, Mahométan ou Saint-Simonien,
Blanc ou noir, tricolore, ou gris, ou vert, ou rose ;
Enfin quoi que ce soit qui croit à quelque chose.
C’est qu’il faut être aussi bête à manger du pain
Rentier, homme du jour et non du lendemain,
Garde national, souscripteur, ou poète,
Ou tout autre animal à deux pieds et sans tête,
Pour ne pas réfléchir qu’il n’est au monde rien
Qui vaille seulement les quatre fers d’un chien :
Que la société est un marais fétide,
Dont le fond sans nul doute est seul pur et limpide,
Mais où ce qui se voit de plus sale, de plus
Vénéneux et puant, va toujours par-dessus :
Et c’est une pitié, c’est un vrai fouillis d’herbes
Jaunes, de roseaux secs épanouis en gerbes,
Troncs pourris, champignons fendus et verdissants,
Arbustes épineux croisés dans tous les sens,
Fange verte, mousseuse et grouillante d’insectes,
De crapauds et de vers, qui, de rides infectes
La sillonnent, le tout parsemé d’animaux
Noyés, et dont le ventre apparaît noir et gros.
Que sais-je encore ?… Il vient de ces moments de crise
Où le marais se gonfle et s’agite et se brise ;
Le fond vient par-dessus, clair et battant les bords
Pour creuser une issue et s’épandre au-dehors…
Il se fait étang, lac, torrent. – Puis tout se calme
Et redevient marais ; la fin en général me
Paraît toujours la même, et la nature aussi
Des choses montre bien qu’il en doit être ainsi.
Cette perception m’est seulement venue
Depuis sept à huit mois, que j’ai vue toute nue
L’allure des partis, – et sur cet autre point
Des croyances ; que j’ai connu qu’il n’en est point
De bonne, ni n’en fut ; – ce que m’a la logique
Des Saint-Simoniens démontré sans réplique,
Et j’y comprends la leur. – Donc, comme j’ai fort bien
Dit plus haut, maintenant, je ne crois plus à rien,
Hormis peut-être à moi ; – c’est bien triste ! et, sans doute,
En venir à ce point est chose qui me coûte ;
J’ai fait ce que j’ai pu, pour qu’errant au hasard
Mon âme autour de moi s’attachât quelque part,
Mais comme la colombe hors de l’arche envoyée,
Elle m’est revenue à chaque fois mouillée,
Traînant l’aile, sentant ses forces s’épuiser.
Et n’ayant pu trouver au monde où se poser !

 

M. PERSONNE

item1a1