26 juillet 1840 – Allemagne du Nord – Paris à Francfort, I. Les eaux de Baden-Baden, premier de trois articles de souvenirs du voyage en Allemagne de 1838, publiés dans La Presse, signés Gérard Ce premier article est la reprise partielle des articles des 26 et 31 octobre 1838 du Messager. Il sera repris dans L’Artiste-Revue de Paris le 17 mai 1846, sous le titre: Sensations d’un voyageur enthousiaste, puis en 1852 dans Lorely, « Sensations d’un voyageur enthousiaste, I. – Du Rhin au Mein, chapitres II, La Forêt Noire, et III, Les voyages à pied ». 

Sachant que Dumas est en train de son côté de publier ses souvenirs du voyage en Allemagne de 1838 dans lesquels il se fait la part belle, Nerval souhaite donner sa version des faits. Il va donc évoquer en trois articles la suite de son voyage, depuis son départ de Baden jusqu’à Francfort, puis de Francfort à Mannheim et Heidelberg en compagnie de Dumas. L’article du 26 juillet est la reprise des deux articles sur Bade et Lichtenthal publiés dans Le Messager en 1838. C’est aussi l’occasion de commencer à organiser la « matière » allemande en deux parties, Allemagne du Nord (le voyage de 1838, qui trouvera place dans Lorely) et Allemagne du Midi (l’itinéraire jusqu’à Vienne de l’hiver 1839-1840, qui trouvera place dans l’Introduction au Voyage en Orient).

Voir la notice LE VOYAGE EN ALLEMAGNE DE 1838

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ALLEMAGNE DU NORD – PARIS À FRANCFORT

 

I. LES EAUX DE BADEN-BADEN

Bade est le St-Cloud de Strasbourg. Le samedi, les Strasbourgeois ferment leurs boutiques et s’en vont passer le dimanche à Bade ; c’est aussi simple que cela. Cette circonstance n’ôte-t-elle pas quelque chose à l’auréole aristocratique de Baden-Baden ? Les grisettes du jardin Lips coudoient, au bal du samedi, les comtesses de l’Allemagne et les princesses de la Russie, car la présentation au Cercle des étrangers, dont on fait si grand bruit à Baden, n’exclut guère que les femmes en bonnet, les ouvriers en veste et les militaires non gradés.

Me voilà donc partant un samedi, comme un simple Strasbourgeois, mais partant en poste à une heure, sur une route encombrée de voitures. Il s’agit seulement d’arriver le soir même et de pouvoir s’habiller pour le bal. Nous traversons les marchés, nous brûlons ce qui sert de pavé à Strasbourg, simple cailloutage, que le Polonceau menace d’envahir ; nous longeons l’arsenal et ses six cents canons empilés dans les cours comme des saumons de plomb ; nous suivons l’Ille aux eaux verdâtres, bordée de militaires qui pêchent toute la journée, amorçant leurs lignes avec des sauterelles, moyen économique, qui leur réussit rarement ; nous laissons à droite le monument de Desaix, sculpté en pierre rouge, au milieu des saules pleureurs ; nous laissons derrière nous encore la douane française, les deux bras du Rhin, et nous nous trouvons enfin face à face avec la douane de Kehl.

La douane de Kehl est fort bonne personne et fort expéditive. Et que pourrions-nous, en effet, introduire en Allemagne ? Des gants de Paris ; du damassé de coton ; de la dentelle de blonde ; des cigares de la régie ; des cachemires Ternaux ? ce serait un commerce peu lucratif. Nous avons, il est vrai, la prétention d’y introduire des idées, mais cela n’est encore qu’une prétention.

La route est droite comme un chemin de fer ; dans la singulière contrée que nous traversons, tout est montagne ou plat pays, point de collines ni d’accidens de terrain ; les prés sont magnifiques, les chemins vicinaux, bordés d’arbres fruitiers, ont de quoi exciter l’enthousiasme du général Bugeaud ; de temps en temps nous suivons le Rhin qui serpente à gauche, et vers le milieu du voyage le Fort-Louis nous apparaît à l’horizon. D’un autre côté, l’on nous indique le vieux noyer près duquel fut tué Turenne. Est-ce bien le même ? En tout cas, on fait voir le boulet dont il fut frappé.

La route traverse encore plusieurs villages assez laids ; puis, nous nous rapprochons enfin de ces montagnes violettes qui semblent si voisines, quand on les regarde du haut des remparts de Strasbourg. Ce sont les vraies montagnes de la Forêt-Noire, et pourtant leur aspect n’a rien de bien effrayant. Mais quand apercevrons-nous Bade, cette ville d’hôtelleries, assise au flanc d’une montagne que ses maisons gravissent peu à peu comme un troupeau à qui l’herbe manque dans la plaine ? Son amphithéâtre célèbre de riches bâtimens ne nous apparaîtra-t-il pas avant l’arrivée ? Non ; nous ne verrons rien de Baden avant d’y entrer ; une longue allée de peupliers d’Italie ferme, ainsi qu’un rideau de théâtre, cette décoration merveilleuse, qui semble être la scène arrangée d’une pastorale d’opéra. C’est ailleurs qu’il faut se placer pour jouir de ce grand spectacle. Prenez vos billets d’entrée au salon de conversation, payez votre abonnement, retenez votre stalle, et alors du milieu des galeries de Chabert, aux accords d’un orchestre qui joue en plein air toute la journée, vous pourrez jouir de l’aspect complet de Baden, de sa vallée et de ses montagnes, si le bon Dieu prend soin d’allumer convenablement le lustre et d’illuminer les coulisses avec ses beaux rayons d’été.

Car, à vrai dire, et c’est là l’impression dont on est saisi tout d’abord, toute cette nature a l’air artificiel ; ces arbres sont découpés, ces maisons sont peintes, ces montagnes sont de vastes toiles tendues sur châssis, le long desquels les villageois descendent par des praticables ; et l’on cherche sur le ciel de fond si quelque tache d’huile ne va pas trahir enfin la main humaine et dissiper l’illusion. On ajouterait foi là surtout à cette rêverie d’Henri Heine qui, étant enfant, s’imaginait que tous les soirs il y avait des domestiques qui venaient rouler les prairies comme des tapis, décrochaient le soleil, et serraient ls arbres dans un magasin ; puis le lendemain matin, avant qu’on ne fût levé dans la nature, remettaient toutes choses en place, brossaient les prés, épousseraient les arbres, et rallumaient la lampe universelle.

Et d’ailleurs, rien qui vienne déranger ce petit monde romanesque ; vous arrivez, non pas par une route pavée et boueuse, mais par les chemins sablés d’un jardin anglais ; à droite des bosquets, des grottes taillées, des ermitages et même une petite pièce d’eau, ornement sans prix, vu la rareté de ce liquide, qui se vend au verre dans tout le pays de Baden ; à gauche une rivière (sans eau) chargée de ponts splendides, et bordée de saules verts, qui ne demanderaient pas mieux que d’y plonger leurs rameaux. Avant de traverser le dernier pont, qui conduit à la poste grand-ducale, on aperçoit la rue commerçante de Bade, qui n’est autre chose qu’une vaste allée de chênes, le long de laquelle s’étendent des étalages magnifiques : des toiles de Saxe, des dentelles d’Angleterre, des verreries de Bohême, des porcelaines, des marchandises des Indes, etc. ; toutes magnificences prohibées chez nous, dont l’attrait porte Mesdames de Strasbourg à des crimes politiques que nos douaniers répriment avec ardeur.

L’hôtel d’Angleterre est le plus bel hôtel de Baden, et la salle de son restaurant est plus magnifique qu’aucune des salles à manger parisiennes ; malheureusement, la grande table d’hôte est servie à une heure (c’est l’heure où l’on dîne dans toute l’Allemagne), et quand on arrive plus tard on ne peut faire mieux que d’aller dîner à la maison de conversation.

En général, la cuisine est fort bonne à Baden ; les truites de la Mourgue sont dignes de leur réputation ; on y mange le gibier frais et non faisandé ; c’est un système de cuisine qui donne lieu à diverses luttes d’opinions ; les côtelettes se servent frites, les gros poissons grillés. La pâtisserie est médiocre, les puddings se font admirablement.

La nuit est tombée, des groupes mystérieux errent sous les ombrages et parcourent furtivement les pentes de gazon des collines ; au milieu d’un vaste parterre entouré d’orangers, la maison de conversation s’illumine, et ses blanches galeries se détachent sur le fond splendide de ses salons. À gauche est le café, à droite le théâtre, au centre l’immense salle de bal dont le principal lustre est grand comme celui de notre Opéra. La décoration intérieure est d’un style Pompeïa un peu classique, les statues sentent l’académie, les draperies rappellent le goût de l’empire ; mais l’ensemble est éblouissant et la cohue qui s’y presse est du meilleur ton. L’orchestre exécute des valses et des symphonies allemandes auxquelles la voix des croupiers ne craint pas de mêler quelques notes discordantes. Ces messieurs ont fait choix de la langue française, bien que leurs pontes appartiennent en général à l’Allemagne et à l’Angleterre. « Le jeu est fait, messieurs, rien ne va plus ! – Rouge gagne, couleur perd ! Treize, noir, impair et manque ! » Voilà les phrases obligées qui se répondent du bord des trois tapis verts, dont le plus entouré est celui du trente et quarante.On ne peut trop s’étonner du nombre de belles dames et de personnes distinguées qui se livrent à ces jeux publics. J’ai vu des mères de famille qui apprenaient à leurs petits enfans à jouer sur les couleurs ; aux plus grands, elles permettaient de s’essayer sur les numéros. Tout le monde sait que le grand-duc de Hesse est l’habitué le plus exact des jeux de Baden. Ce prince, qui possède de fort belles moustaches grises, apporte, dit-on, tous les matins douze mille florins qu’il perd ou quadruple dans la journée. Une sorte d’estafier le suit partout lorsqu’il change de table, et reste debout derrière lui, afin de surveiller ses voisins. À quiconque s’approche trop, ce commissaire adresse des observations : « Monsieur, vous gênez le prince ; monsieur, vous faites ombre sur le jeu du prince. » Ce prince ne se détourne pas, ne bouge pas, ne voit personne. Ce serait bien lui qu’on pourrait frapper par derrière sans que son visage en sût rien. Seulement l’estafier vous dirait du même ton glacé : « Votre pied vient de toucher le prince ; prenez-y garde, monsieur ! »

Le samedi, le jour du grand bal, une cloison divise le salon en deux parties inégales, dont la plus considérable est livrée aux danseurs. Les abonnés seuls sont reçus dans cette dernière. Vous ne pouvez vous faire une idée de la quantité de blanches épaules russes, allemandes et anglaises que j’ai vues dans cette soirée. Je doute qu’aucune ville soit mieux située que Baden pour cette exhibition de beautés européennes, où l’Angleterre et la Russie luttent d’éclat et de blancheur, tandis que les formes et l’animation appartiennent davantage à la France et à l’Allemagne. Là, Joconde trouverait de quoi soupirer sans courir le monde au hasard ; là, don Giovanni ferait sa liste en une heure, comme une carte de restaurant, quitte à séduire ensuite tout ce qu’il aurait inscrit.

Que vous dirais-je, d’ailleurs, de ce bal, sinon que ce sont là d’heureux pays, où l’on danse l’été, pendant que les fenêtres sont ouvertes à la brise parfumée, que la lune luit sur les gazons, et refoule au loin le flanc bleuâtre des collines, quand on peut s’en aller de temps en temps respirer sous les noires allées et qu’on voit les femmes parées garnir au loin les galeries et les balcons. Ces trois choses, beauté, lumière, harmonie, ont tant besoin de l’air du ciel, des eaux et des feuillages et de la sérénité de la nuit ! Nos bals d’hiver de Paris, avec la chaleur étouffée des salles, l’aspect des rues boueuses au dehors, la pluie qui bat les fenêtres et le froid impitoyable qui veille à la sortie, sont quelque chose d’assez funèbre, et nos mascarades dansantes de février ne nous préparent pas mieux au carême qu’à la mort.

Il n’y a donc jamais eu un homme riche à Paris qui ait conçu cette idée assez naturelle : – Un bal masqué au printemps ! un bal qui commence aux splendides lueurs du soir, qui finisse aux teintes bleuâtres du matin ; un bal où l’on entre gaîment, d’où l’on sort gaîment, admirant la nature et bénissant Dieu. Des masques sur les gazons le long des terrasses, venant et disparaissant par les routes ombragées, des salles ouvertes à tous les parfums de la nuit, des rideaux qui flottent au vent, des danses où l’haleine ne manque pas, où la peau garde sa fraîcheur ! Tout cela n’est-il qu’un rêve de jeune homme, que la mode refusera toujours de prendre au sérieux ? L’hiver n’a-t-il pas assez des concerts et des théâtres, sans prendre encore les bals et les mascarades à l’été ?

Mais quelques mots sur la fête du grand-duc de Baden, à laquelle j’ai assisté :

Quelles réjouissances imaginer dans une ville perpétuellement en fête ? Le seul moyen de distinguer ce jour serait de n’en faire aucune, de supprimer les orchestres, les danses, les théâtres, les illuminations de tous les soirs. Mais peut-être aurons-nous des parades, des revues, des messes solennelles ? C’est de quoi il est bon de s’informer.

En effet, la ville fait grandement les choses : à dix heures, grand’messe et Te Deum, tant à Baden qu’à Lichtenthal ; à midi, revue, parade, marches militaires ; le soir, une pièce féerie au Théâtre Allemand, composée en l’honneur du grand-duc de Baden. Toute la journée, des coups de canon de quart d’heure en quart d’heure ; mais la ville ne possédant aucun canon, nous soupçonnons qu’on a recours à tout autre procédé pour obtenir ces détonations qui se multiplient le long des montagnes.

La route de Lichtenthal se couvre d’équipages, de promeneurs, de cavaliers ; c’est tout le mouvement, tout le luxe, tout l’éclat d’une promenade parisienne. Lichtenthal est le Longchamps de Baden. Lichtenthal (vallée de lumière) est un couvent de religieuses augustines qui chantent admirablement : leurs prières sont des cantates, leurs messes sont des opéras. La vallée de lumière n’est point une vallée de larmes : les religieuses n’y font des vœux que pour trois ans. Cette retraite romanesque, cette Chartreuse riante, est, dit-on, l’hospice des cœurs souffrans. On y vient guérir des grands amours ; on y passe un bail de trois, six, neuf, avec la douleur ; mais qui sait combien de temps le traitement peut survivre à la guérison ?

En vérité, c’est bien là un cloître d’héroïnes de petits romans ; un monastère dans les idées de Mme Cottin et de Mme Riccoboni ; les bâtimens sont adossés à une montagne qui à de certaines heures projette dans les cours l’ombre ténébreuse des sapins. La rivière de Baden coule au pied des murs mais n’offre nulle part assez de profondeur pour devenir le tombeau d’un désespoir tragique ; son éternelle voix se plaint dans les rochers rougeâtres, mais une fois dans la plaine unie, ce n’est plus qu’un ruisseau du Lignon, un paisible courant de la carte du Tendre, le long duquel s’en vont errer les moutons du village, bien peignés et enrubannés dans le goût de Vatteau. Vous comprenez que tous les troupeaux font partie du matériel du pays et sont entretenus par le gouvernement comme les colombes de Saint-Marc à Venise. Toute cette prairie qui compose la moitié du paysage ressemble à la petite Suisse de Trianon, comme en effet le pays entier de Baden est l’image de la Suisse en petit ; la Suisse moins ses glaciers et ses lacs, moins ses froids, ses brouillards et ses rudes montées. Il faut aller voir la Suisse, mais il faut vivre à Baden.

L’église du couvent est situé au fond de la grande cour, ayant à droite la maison du cloître, et à gauche, en retour d’équerre, une chapelle gothique neuve, où sont les tombeaux des margraves et tout ce qu’on a pu recueillir de vitraux historiques et de légendes inscrites sur les marbres. Maintenant représentez-vous une décoration intérieure d’église d’un Pompadour exorbitant ; des saintes en costumes mytholgiques, dans les attitudes les plus maniérées du monde, portées, soutenues, caressées par des petits démons d’anges, nus comme des petits amours. Les chapelles sont des boudoirs ; la rocaille s’enlace autour de charmans médaillons et de peintures exquises de Vanloo. Deux autels seulement ramènent l’esprit à des idées lugubres en exposant aux yeux les reliques trop bien conservées de saint Pius et de saint Bénédictus. Mais là encore on a cherché le moyen de rendre la mort présentable et presque coquette. Les deux squelettes, bien nettoyés, vernis, chevillés en argent, sont couchés sur un lit de fleurs artificielles, de mousses et de coquillages, dans une sorte de montre en glaces. Ils sont couronnés d’or et de feuillages ; une collerette de dentelle entoure les vertèbres de leur cou, et chacune de leurs côtes est garnie d’une bande de velours rouge brodé d’or : ce qui leur compose une sorte de pourpoint tailladé à jour du plus bizarre effet. Bien plus, leurs tibias sortent d’une espèce de haut-de-chausses du même velours, à crevées de soie blanche. L’aspect ridicule et pénible à la fois de cette mascarade d’ossemens ne peut se comparer qu’à celui des momies d’un duc de Nassau et de sa fille que l’on fait voir à Strasbourg dans l’église de Saint-Thomas. Il est impossible de mieux dépoétiser la mort et de railler plus amèrement l’éternité.

Maintenant, résonnez, notes sévères du chant d’église, notes larges et carrées qui traduisez en langage du ciel l’idiome sacré de Rome. Orgue majestueux, répands tes sons comme des flots autour de cette nef à demi profane ! Voix inspirées des saintes filles, élancez-vous au ciel entre le chant de l’ange et le chant de l’oiseau ! La foule est grande et digne sans doute d’assister au saint sacrifice ; les étrangers ont la place d’honneur ; ils occupent le chœur et les chapelles latérales. Les habitans du pays remplissent modestement le fond de l’église, agenouillés sur la pierre ou rangés sur leurs bancs de bois.

Ici commença la plus singulière messe que j’aie jamais entendue, moi qui connais les messes italiennes pourtant. C’était une messe d’un rococo comme toute l’église, une messe accompagnée de violons et fort gaîment exécutée. Bientôt les exécutans du chœur s’interrompirent et les voix des sœurs Augustines descendirent d’une sorte de grande soupente établie derrière l’orgue et masquée d’une grille épaisse. Ensuite on n’entendit plus qu’une seule voix qui chantait une sorte de grand air, selon l’ancienne manière italienne : c’étaient des traits, des fioritures incroyables, des broderies à faire perdre la tête à Mme Damoreau, et la voix à Mlle Grisi ; cela sur une musique du temps de Pergolèse tout au moins. Vous comprenez mon plaisir ! je ne veux cacher à personne que cette musique, ce chant, m’ont ravi au troisième ciel.

Après la messe, je suis monté au parloir. Le parloir ne faisait nul disparate avec le reste : un vrai parloir de roman ; le parloir de Marianne, de Mélanie, et si vous voulez même, le parloir de Vert-Vert. Quel bonheur de se trouver en plein dix-huitième siècle tout à coup et tout à fait ! Malheureusement je n’avais aucune religieuse à y faire venir, et je me suis contenté de voir passer deux novices bleues, qui portaient du café à la crème à madame la supérieure.

On revient à Baden en suivant le cours de la rivière ; et quelle rivière ! Elle n’est guère navigable que pour les canards ; les oies y ont pied presque partout. Pourtant des ponts orgueilleux la traversent de tous côtés ; des ponts de pierre, des ponts de bois, et jusqu’à des ponts suspendus en fil de fer. Vous n’imaginez pas à quel point on tourmente ce pauvre filet d’eau limpide, qui ne demanderait pas mieux que d’être un simple ruisseau. On a construit des barrages de l’autre côté de la ville, afin que pendant qu’il y passe il présente plus de surface. Lorsque l’on annonçait à Baden l’arrivée de l’empereur de Russie, on parla de jeter quelques seaux d’eau dans la rivière pour la faire passer à l’état de fleuve.

Mais laissons en paix cette pauvre rivière de Baden-Baden, le pays le moins lymphatique du monde. Toute la ville est en rumeur ; qu’arrive-t-il ? c’est l’armée du grand-duc qui passe par la promenade : cinquante hommes de cavalerie, cent hommes d’infanterie, huit tambours et vingt-cinq musiciens. Cette revue majestueuse me donne une assez pauvre idée de l’éducation militaire des troupes badoises. Mais, plus tard, j’appris que presque tous ces soldats n’étaient que d’honnêtes cultivateurs du pays, qui s’en vont les jours de parade se faire habiller au château, et reportent ensuite fidèlement cette défroque empruntée. Les forces militaires de la ville de Bade ne se composent en réalité que de deux cents uniformes un peu piqués, avec équipement complet, qu’il est loisible à la ville de faire remplir par des figurants quelconques, quand elle veut donner aux étrangers une idée de sa puissance.

Les divertissemens du reste de la fête se réduisaient à ceux de tous les jours. Nous allons passer à la pièce de circonstance, jouée au théâtre allemand en l’honneur du grand-duc et de sa famille. Là surtout il faut louer l’intention ; des guirlandes de fleurs et de feuillage véritables ornaient le devant des loges, dont les belles spectatrices décoraient mieux l’intérieur. Le rideau levé, une actrice s’est avancée, dans le costume de Thalie, et a prononcé, en quelques centaines de vers, l’éloge du grand-duc régnant. Nous pensions que la pièce se réduisait à un monologue, lorsqu’une autre actrice, vêtue en Melpomène, est venue reprocher à l’autre de ne parler que du souverain actuel, et d’oublier son prédécesseur. Alors ces deux muses ont conversé en strophes alternatives, comme les bergers de l’églogue, chacune produisant les divers mérites du souverain et de son père. Puis un buste s’est élevé par une trappe, au fond de la scène, et toutes deux y sont venues déposer des guirlandes, une Gloire a couronné le tout, et des flammes bleues et rouges accompagnaient ce tableau final. Cela n’était pas plus ridicule que la cérémonie de la fête de Molière au Théâtre-Français, mais cela l’était tout autant. Une forte pluie, qui a tombé toute la soirée, aurait empêché le feu d’artifice, s’il y en avait eu un sur le programme ; ce qui aura fait regretter sans doute aux ordonnateurs de la fête de ne pas l’avoir annoncé.

 

GÉRARD.

 

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