[25] novembre 1854 – Épreuves du Mousquetaire, non publiées (fonds Lovenjoul D 745 fol. 382-385)

Après la publication manquée du Mousquetaire le 31 octobre, Nerval s’est rendu au journal et ne trouvant pas Dumas, a laissé une lettre, le « prière d’insérer » qui manquait au début de Pandora, la fin du texte des Amours de Vienne de 1841 qui devait faire raccord, ainsi que les feuillets manuscrits de la suite de sa nouvelle (à partir de : « De colère »). Maladresse, erreur volontaire ? on imprime le tout en épreuves. Nerval a évidemment dû mettre son veto à cette publication ridicule. Pandora en restera là et il faudra attendre un siècle pour que le texte en soit finalement reconstitué. Nous donnons ici le texte tel que l'imprimeur en fit la composition en épreuves.

Voir la notice UN HIVER À VIENNE

******

 

[fol.382]

Mon cher Dumas,

Depuis que Mme Noé, que je soupçonne vaguement d’être la mère des trois races d’humains auxquels nous appartenons tous plus ou moins, que Mme Noé, dis-je, a fait fuir votre rédaction ordinaire, il est impossible de savoir à qui parler, soit au Mousquetaire, soit à votre hôtel. Je ne veux pas vous accabler d’une réimpression de l’article intitulé Pandora, publié il y a trois jours, reconnaissant que vous ne l’aviez pas récrit, mais ayant à me plaindre de ne pas y avoir lu l’en-tête que vous m’aviez promis et qui devait expliquer ce logogriphe — vous avez coupé la syrène en deux — j’apporte la queue. N’ayant pu parlé qu’à une femme à votre service, et, étant allé déjeuner pendant que vous déjeuniez, cette même femme, que je qualifierai de dame, si elle y tient, m’a remis mon manuscrit avec cet autographe au crayon :

« Mon cher Gérard,

C’est la suite de la Pandora… Portez, je vous prie, à l’imprimerie. Je suis à la répétition. À vous,

Alex. Dumas.

Portez (l’article sans doute) ; mais à la répétition de quoi ? 

______

 

LES AMOUREUX DE VIENNE.

[en marge, EUX est corrigé en s]

 

PANDORA.

(Suite et fin.)

 

Je suis obligé d’expliquer que Pandora fait suite aux aventures que j’ai publiées autrefois dans la Revue de Paris, et réimprimées dans l’introduction de mon Voyage en Orient sous le titre : Les Amours de Vienne. Des raisons de convenance qui n’existent plus j’espère m’avaient forcé de supprimer ce chapitre. S’il faut encore un peu de clarté, permettez-moi de vous faire réimprimer les lignes qui précédaient jadis ce passage de mes Mémoires. J’écris les miens sous plusieurs formes, puisque c’est la mode aujourd’hui. Ceci est un fragment d’une lettre confidentielle adressée à M. Théophile Gautier, qui n’a vu le jour que par suite d’une indiscrétion de la police de Vienne — à qui je pardonne — et il serait trop long, dangereux peut-être d’appuyer sur ce point.

Voici le passage que les curieux ont le droit de reporter en tête du premier article de Pandora.

 

« Représente-toi une grande cheminée de marbre sculpté. Les cheminées sont rares à Vienne et n’existent guère que dans les palais. Les fauteuils et les divans ont des pieds dorés. Autour de la salle il y a des consoles dorées ; et les lambris… ma foi, il y a aussi des lambris dorés. La chose est complète, comme tu vois.

« Devant cette cheminée, trois dames charmantes sont assises : l’une est de Vienne ; les deux autres sont, l’une Italienne, l’autre Anglaise. L’une des trois est la maîtresse de la maison. Des hommes qui sont là, deux sont comtes, un autre est un prince hongrois, un autre est ministre, et les autres sont des jeunes gens pleins d’avenir. Les dames ont parmi eux des maris et des amants avoués, connus ; mais tu sais que les amants passent en général à l’état de maris, c’est-à-dire ne comptent plus comme individualité masculine. Cette remarque est très-forte, songes-y bien.

« Ton ami se trouve donc seul d’homme dans cette société à bien juger sa position ; la maîtresse de la maison mise à part (cela doit être), ton ami a donc des chances de fixer l’attention des deux dames qui restent, et même il a peu de mérite à cela par les raisons que je viens d’exposer.

« Ton ami a dîné confortablement ; il a bu des vins de France et de Hongrie, pris du café et de la liqueur ; il est bien mis, son linge est d’une finesse exquise, ses cheveux sont soyeux et frisés très-légèrement ; ton ami fait du paradoxe, ce qui est usé depuis dix ans chez nous, et qui est ici tout neuf. Les seigneurs étran [fol. 383] gers ne sont pas de force à lutter sur ce bon terrain que nous avons tant remué. Ton ami flamboie et pétille ; on le touche, il en sort du feu.

« Voilà un jeune homme bien posé ; il plaît prodigieusement aux dames (1) ; les hommes sont très-charmés aussi. Les gens de ce pays sont si bons ! Ton ami passe donc pour un causeur agréable. On se plaint qu’il parle peu ; mais quand il s’échauffe, il est très bien !

(1) Nous disons encore les dames, quoiqu’il soit de bon goût, dans le monde, de dire les femmes.

« Je te dirai que des deux dames il en est une qui me plaît beaucoup, et l’autre beaucoup aussi. Toutefois l’Anglaise a un petit parler si doux, elle est si bien assise dans son fauteuil ; de beaux cheveux blonds à reflets rouges, la peau si blanche ; de la soie, de la ouate et des tulles, des perles et des opales : on ne sait pas trop ce qu’il y a au milieu de tout cela, mais c’est si bien arrangé !

« C’est là un genre de beauté et de charme que je commence à présent à comprendre ; je vieillis. Si bien que me voilà à m’occuper toute la soirée de cette jolie femme dans son fauteuil. L’autre paraissait s’amuser beaucoup dans la conversation d’un monsieur d’un certain âge qui semble fort épris d’elle et dans les conditions d’un patito tudesque, ce qui n’est pas réjouissant. Je causais avec la petite dame bleue ; je lui témoignais avec feu mon admiration pour les cheveux et le teint des blondes. Voici l’autre, qui nous écoutait d’une oreille, qui quitte brusquement la conversation de son soupirant et se mêle à la nôtre. Je veux tourner la question. Elle avait tout entendu. Je me hâte d’établir une distinction pour les brunes qui ont la peau blanche : elle me répond que la sienne est noire… de sorte que voilà ton ami réduit aux exceptions, aux conventions, aux protestations. Alors je pensais avoir beaucoup déplu à la dame brune. J’en étais fâché parce qu’après tout elle est fort belle et fort majestueuse dans sa robe blanche, et ressemble à la Grisi dans le premier acte de don Juan. Ce souvenir m’avait servi, du reste, à rajuster un peu les choses. Deux jours après, je me rencontre au Casino avec l’un des comtes qui étaient là ; nous allons par occasion dîner ensemble, puis au spectacle. Nous nous lions comme cela. La conversation tombe sur les deux dames dont j’ai parlé plus haut ; il me propose de me présenter à l’une d’elle : la noire. J’objecte ma maladresse précédente. Il me dit qu’au contraire cela avait très bien fait. — Cet homme est profond. »

De colère, je renversai le paravent, qui figurait un salon de campagne. — Quel scandale ! — Je m’enfuis du salon à toutes jambes, bousculant, le long des escaliers, des foules d’huissiers à chaînes d’argent et d’heiduques galonnés, et, m’attachant des pattes de cerf, j’allai me réfugier honteusement dans la taverne des chasseurs.

Là, je demandai un pot de vin nouveau, que je mélangeai d’un pot de vin vieux, et j’écrivis à la déesse une lettre de quatre pages, d’un style abracadabrant. Je lui rappelais les souffrances de Prométhée, quand il mit au jour une créature aussi dépravée qu’elle. Je critiquai sa boîte à malice et son ajustement de bayadère. J’osai même m’attaquer à ses pieds serpentins, que je voyais passer insidieusement sous sa robe. — Puis j’allai porter la lettre à l’hôtel où elle demeurait.

Sur quoi je retournai à mon petit logement de Leopoldstadt, où je ne pus dormir de la nuit. Je la voyais dansant toujours avec deux cornes d’argent ciselé, agitant sa tête empanachée, et faisant onduler son col de dentelles gauffrées [sic] sur les plis de sa robe de brocart.

Qu’elle était belle en ses ajustemens de soie et de pourpre lévantine, faisant luire insolemment ses blanches épaules, huilées de la sueur du monde. Je la domptai en m’attachant désespérément à ses cornes, et je crus reconnaître en elle l’altière Catherine, im[fol. 384]pératrice de toutes les Russies. J’étais, moi, le prince de Ligne, — et elle ne fit pas de difficultés de m’accorder la Crimée, ainsi que l’emplacement de l’ancien temple de Thoas. — Je me trouvai tout à coup moelleusement assis sur le trône de Stamboul.

— Malheureuse ! lui dis-je, nous sommes perdus par ta faute, et le monde va finir ! Ne sais-tu pas qu’on ne peut plus respirer ici ? L’air est infecté de tes poisons, et la dernière bougie qui nous éclaire encore tremble et pâlit déjà au souffle impur de nos haleines… De l’air ! de l’air ! Nous périssons !

— Mon seigneur, cria-t-elle, nous n’avons à vivre que sept mille ans. Cela fait encore mille cent-quarante…

— Septante-sept mille ! lui dis-je, et des millions d’années en plus : tes nécromanciens se sont trompés.

Alors elle s’élança, rajeunie des oripeaux qui la couvraient et son vol se perdit dans le ciel pourpré du lit à colonnes. Mon esprit flottant voulut en vain la suivre : elle avait disparue [corrigé en marge] pour l’éternité.

J’étais en train d’avaler quelques pépins de grenade. Une sensation douloureuse succéda dans ma gorge à cette distraction. Je me trouvais étranglé. On me trancha la tête, qui fut exposée à la porte du sérail, et j’étais mort tout de bon, si un perroquet, passant à tire d’aile, n’eût avalé quelques-uns des pépins qu[i se trouvaient mêlés avec le sang corrigé au crayon, selon J. Guillaume]e j’avais rejetés.

Il me transporta à Rome sous les berceaux fleuris de la treille du Vatican, où la belle Impéria trônait à la table sacrée, entourée d’un conclave de cardinaux. À l’aspect des plats d’or, je me sentis revivre, et je lui dis : « Je te reconnais bien, Jésabel ! » Puis un craquement se fit dans la salle. C’était l’annonce du Déluge, opéra en trois actes. Il me sembla alors que mon esprit perçait la terre, et, traversant à la nage les bancs de corail de l’Océan et la mer pourprée des tropiques, je me trouvai jeté sur la rive ombragée de l’île des Amours. C’était la plage de Taïti. Trois jeunes filles m’entouraient et me faisaient peu à peu revenir. Je leur adressai la parole. Elles avaient oublié la langue des hommes. [demande de — en marge] Salut mes sœurs du Ciel, leur dis-je en souriant.

Je me jetai hors du lit comme un fou ; il faisait grand jour ; il fallait attendre jusqu’à midi pour aller savoir l’effet de ma lettre. La Pandora dormait encore quand j’arrivai chez elle. Elle bondit de joie et me dit : « Allons au Prater, je vais m’habiller. » Pendant que je l’attendais dans son salon, le prince *** frappa à la porte, et me dit qu’il revenait du château. Je l’avais cru dans ses terres. — Il me parla longtemps de sa force à l’épée, et de certaines rapières dont les étudians du Nord se servent dans leurs duels. Nous nous escrimions dans l’air, quand notre double étoile apparut. Ce fut alors à qui ne sortirait pas du salon. Ils se mirent à causer dans une langue que j’ignorais ; mais je ne lâchai pas un pouce de terrain. Nous descendîmes l’escalier tous trois ensemble, et le prince nous accompagna jusqu’à l’entrée du Kohlmarkt.

« Vous avez fait de belles choses, me dit-elle, voilà l’Allemagne en feu pour un siècle. »

Je l’accompagnai chez son marchand de musique ; et, pendant qu’elle feuilletait des albums, je vis accourir le vieux marquis en uniforme de maggiare, mais sans bonnet, qui s’écriait : « Quelle [fol. 385] imprudence ! les deux étourdis vont se tuer pour l’amour de vous ! » Je brisai cette conversation ridicule, en faisant avancer un fiacre. La Pandora donna l’ordre de toucher Dorothée-Gasse, chez sa modiste. Elle y resta enfermée une heure, puis elle dit en sortant : « Je ne suis entourée que de maladroits. — Et moi ? observai-je humblement. — Oh ! vous, vous avez le numéro un. — Merci ! répliquai-je. »

Je parlai confusément du Prater ; mais le vent avait changé. Il fallut la ramener honteusement à son hôtel, et mes deux écus d’Autriche furent à peine suffisans pour payer le fiacre.

De rage, j’allai me renfermer chez moi, où j’eus la fièvre. Le lendemain matin, je reçus un billet de répétition qui m’enjoignait d’apprendre le rôle de la Vieille, pour jouer la pièce intitulée : Deux mots dans la forêt. — Je me gardai bien de me soumettre à une nouvelle humiliation, et je repartis pour Salzbourg, où j’allai réfléchir amèrement dans l’ancienne maison de Mozart, habitée aujourd’hui par un chocolatier.

Je n’ai revu la Pandora que l’année suivante, dans une froide capitale du Nord. M [correction marginale S]a voiture s’arrêta tout à coup au milieu de la grande place, et un sourire divin me cloua sans force sur le sol. — Te voilà encore, enchanteresse, m’écriai-je, et la boîte fatale, qu’en as-tu fait ?

— Je l’ai remplie pour toi, dit-elle, des plus beaux joujoux de Nuremberg. Ne viendras-tu pas les admirer ?

Mais je me pris à fuir à toutes jambes vers la place de la Monnaie. — Ô fils des dieux, père des hommes ! criait-elle, arrête un peu. C’est aujourd’hui la saint Sylvestre comme l’an passé… Où as-tu caché le feu du ciel que tu dérobas à Jupiter ?

Je ne voulus pas répondre ; le nom de Prométhée me déplaît toujours singulièrement, car je sens encore à mon flanc le bec éternel du vautour dont Alcide m’a délivré.

Ô Jupiter ! quand finira mon supplice ?

 

GÉRARD DE NERVAL.

 

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