31 octobre 1854 – Amours de Vienne. Pandora, première partie publiée dans Le Mousquetaire. À noter qu’après Pandora, figure un article sur les chants patriotiques avec une traduction de la « charge [et non la chasse] de Lutzow » de Körner, par Émile Deschamps.

Nerval a conçu Pandora comme la suite – tardive – des Amours de Vienne publiées en mars 1841. Les Amours de Vienne qui évoquaient les rencontres sentimentales populaires de Nerval – la Cathy, Wahbby la Bohême – durant l’hiver 1839-1840, se terminaient par l’annonce des amours du « grand monde ». C’est le sujet de Pandora, dont l’action commence dans le boudoir de Pandora (comprenons Marie Pleyel) la veille de la Saint-Sylvestre et se continuera dans les salons de l’ambassade de France à Vienne. La publication des Amours de Vienne étant déjà ancienne, Nerval avait demandé à Dumas de faire figurer un en-tête et le rappel des dernières lignes de la publication de 1841 pour faire le raccord. Dumas oublie, ou feint d’oublier la demande et le texte qui paraît semble un « logogriphe » dont Nerval va se plaindre à Dumas dans une lettre qui figure en tête des épreuves du Mousquetaire aujourd’hui conservées dans le fonds Lovenjoul de la Bibliothèque de l’Institut.

En 1853, dans Pandora, l’écriture fantaisiste du récit des aventures et mésaventures du narrateur dans le « grand monde » viennois, qui date peut-être de 1841, s’est chargée de l’onirisme dont Nerval désormais ne se défend plus et fait de l’expérience viennoise une vision hallucinée.

Voir la notice UN HIVER À VIENNE

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AMOURS DE VIENNE.
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PANDORA.

 

Deux âmes, hélas ! se partageaient mon sein, et chacune d’elles veut se séparer de l’autre : l’une, ardente d’amour, s’attache au monde par le moyen des organes du corps ; un mouvement surnaturel entraîne l’autre loin des ténèbres, vers les hautes demeures de nos aïeux.

Faust.

 

Vous l’avez tous connue, ô mes amis ! — la belle Pandora du théâtre de Vienne. — Elle vous a laissé sans doute, ainsi qu’à moi-même, de cruels et doux souvenirs ! C’était bien à elle, peut-être, — à elle, en vérité, — que pouvait s’appliquer l’indéchiffrable énigme gravée sur la pierre de Bologne : ÆLIA LÆLIA. — Nec vir, nec mulier, nec androgyna, etc. « Ni homme, ni femme, ni androgyne, ni fille, ni jeune, ni vieille, ni chaste ni folle, ni pudique, mais tout cela ensemble… » Enfin, la Pandora, c’est tout dire, — car je ne veux pas dire tout.

Ô Vienne, la bien gardée ! rocher d’amour des paladins, — comme disait le vieux Menzel, — tu ne possèdes pas la coupe bénie du Saint-Graal mystique, mais le stock-im-eisen des braves compagnons ! Ta montagne d’aimant attire invinciblement la pointe des épées, — et le Magyar jaloux, le Bohême intrépide, le Lombard généreux mourraient pour te défendre aux pieds divins de Maria-Hilf .

Je n’ai pu moi-même planter le clou symbolique dans le tronc chargé de fer (stock-im-eisen) posé à l’entrée du Graben, à la porte d’un bijoutier, — mais j’ai versé mes plus douces larmes et les plus pures effusions de mon cœur le long des places et des rues, sur les bastions, dans les allées de l’Augarten et sous les bosquets du Prater. J’ai attendri de mes chants d’amour les biches timides et les faisans privés ; j’ai promené mes rêveries sur les rampes gazonnées de Schœnbrunn. J’adorais les pâles statues de ces jardins que couronne la gloriette de Marie-Thérèse, et les chimères du vieux palais m’ont ravi mon cœur pendant que j’admirais leurs yeux divins et que j’espérais m’allaiter à leurs seins de marbre éclatant.

Pardonne-moi d’avoir surpris un regard de tes beaux yeux, auguste archiduchesse, dont j’aimais tant l’image, peinte sur une enseigne de magasin. Tu me rappelais l’autre … rêve de mes jeunes amours, pour qui j’ai si souvent franchi l’espace qui séparait mon toit natal de la ville des Stuarts ! J’allais à pied, traversant plaines et bois, rêvant à la Diane valoise qui protège les Médicis ; et, quand au-dessus des maisons du Pecq et du pavillon d’Henri IV, j’apercevais les tours de brique, cordonnées d’ardoises, alors je traversais la Seine, qui languit et se replie autour de ses îles, et je m’engageais dans les ruines solennelles du vieux château de Saint-Germain. L’aspect ténébreux des hauts portiques, où plane la souris chauve, où fuit le lézard, où bondit le chevreau qui broute les vertes acanthes, me remplissait de joie et d’amour. Puis, quand j’avais gagné le plateau de la montagne, fût-ce à travers le vent et l’orage, quel bonheur encore d’apercevoir au-delà des maisons la côte bleuâtre de Mareil, avec son église où reposent les cendres du vieux seigneur de Monteynard.

Le souvenir de mes belles cousines, ces intrépides chasseresses que je promenais autrefois dans les bois, — belles toutes deux comme les filles de Léda, m’éblouit encore et m’enivre.

Pourtant je n’aimais qu’elle, alors !

Il faisait très-froid à Vienne, le jour de la Saint Sylvestre, et je me plaisais beaucoup dans le boudoir de la Pandora. Une lettre qu’elle faisait semblant d’écrire n’avançait guère, et les délicieuses pattes de mouches de son écriture s’entremêlaient follement avec je ne sais quels arpèges mystérieuses [sic] qu’elle tirait par instant des cordes de sa harpe, dont la crosse disparaissait sous les enlacemens d’une sirène dorée. Tout à coup, elle se jeta à mon col et m’embrassa, en disant avec un fou rire :

— Tiens, c’est un petit prêtre ! Il est bien plus amusant que mon baron.

J’allai me rajuster à la glace, car mes cheveux châtains se trouvaient tout défrisés, et je rougis d’humiliation en sentant que je n’étais aimé qu’à cause d’un certain petit air ecclésiastique que me donnait [sic] mon air timide et mon habit noir.

— Pandora, lui dis-je, ne plaisantons pas avec l’amour ni avec la religion, car c’est la même chose, en vérité.

— Mais j’adore les prêtres, dit-elle, laissez-moi mon illusion.

— Pandora, dis-je avec amertume, je ne remettrai plus cet habit noir, et, quand je reviendrai chez vous, je porterai mon habit bleu à boutons dorés, qui me donne l’air cavalier.

— Je ne vous recevrai qu’en habit noir, dit-elle.

Et elle appela sa suivante :

— Roschen !… si monsieur que voilà se présente en habit bleu, vous le mettrez dehors et vous le consignerez à la porte de l’hôtel. — J’en ai bien assez, ajouta-t-elle avec colère, des attachés d’ambassade en bleu avec leurs boutons à couronnes, et des officiers de Sa Majesté impériale, et des magyars avec leurs habits de velours et leurs toques à aigrettes ! Ce petit-là me servira d’abbé. Adieu, l’abbé, c’est convenu, vous viendrez me chercher demain en voiture, et nous irons en partie fine au Prater… mais vous serez en habit noir !

Chacun de ces mots m’entrait au cœur comme une épine. Un rendez-vous, un rendez-vous positif pour le lendemain, premier jour de l’année, et en habit noir encore. Et ce n’était pas tant l’habit noir qui me désespérait, mais ma bourse était vide. — Quelle honte ! vide, hélas ! le propre jour de la saint Sylvestre !… Poussé par un fol espoir, je me hâtai de courir à la poste, pour voir si mon oncle ne m’avait pas adressé une lettre chargée. Ô bonheur ! on me demande deux florins et l’on me remet une épître qui porte le timbre de France. Un rayon de soleil tombait d’aplomb sur cette lettre insidieuse. Les lignes s’y suivaient impitoyablement sans le moindre croisement de mandat sur la poste ou d’effets de commerce. Elle ne contenait de toute évidence que des maximes de morale et des conseils d’économie.

Je la rendis en feignant prudemment une erreur de gilet, et je frappai avec une surprise affectée des poches qui ne rendaient aucun son métallique ; puis je me précipitai dans les rues populeuses qui entourent Saint-Étienne.

Heureusement, j’avais à Vienne un ami. C’était un garçon fort aimable, un peu fou, comme tous les Allemands, docteur en philosophie, et qui cultivait avec agrément quelques dispositions vagues à l’emploi de ténor léger.

Je savais bien où le trouver, c’est-à-dire chez sa maîtresse, une nommée Rosa, figurante au théâtre de Léopoldstadt ; il lui rendait visite tous les jours de deux à cinq heures. Je traversai rapidement la Rothenthor, je montai le faubourg, et, dès le bas de l’escalier, je distinguai la voix de mon compagnon, qui chantait d’un ton langoureux :

« Einen kuss von rosiger lippe,
Und ich furchte nicht sturm und nicht klippe ! »

Le malheureux s’accompagnait d’une guitare, ce qui n’est pas encore ridicule à Vienne, et se donnait des poses de ménestrel ; je le pris à part en lui confiant ma situation. — Mais tu ne sais pas, me dit-il, que c’est aujourd’hui la Saint-Sylvestre ?… — Oh ! c’est juste, m’écriai-je en voyant sur la cheminée de Rosa une magnifique garniture de vases remplis de fleurs.  Alors, je n’ai plus qu’à me percer le cœur, ou à m’en aller faire un tour vers l’île Lobau, là où se trouve la plus forte branche du Danube…

— Attends encore, dit-il en me saisissant le bras.

Nous sortîmes. Il me dit : 

— J’ai sauvé ceci des mains de Dalilah… Tiens, voilà deux écus d’Autriche ; ménage-les bien, et tâche de les garder intacts jusqu’à demain, car c’est le grand jour. 

Je traversai les glacis couverts de neige, et je rentrai à Leopoldstadt, où je demeurais, chez des blanchisseuses. J’y trouvai une lettre qui me rappelait que je devais participer à une brillante représentation où assisterait une partie de la cour et de la diplomatie. Il s’agissait de jouer des charades. Je pris mon rôle avec humeur, car je ne l’avais guère étudié. La Kathi vint me voir, souriante et parée, bionda grassota, comme toujours, et me dit des choses charmantes dans son patois mélangé de morave et de vénitien. Je ne sais trop quelle fleur elle portait à son corsage, et je voulais l’obtenir de son amitié. Elle me dit d’un ton que je ne lui avais pas connu encore :

— Jamais pour moins de zehn gulden-conventions-mink ! (de dix florins en monnaie de convention).

Je fis semblant de ne pas comprendre. Elle s’en alla furieuse, et me dit qu’elle irait trouver son vieux baron, qui lui donnerait de plus riches étrennes.

Me voilà libre. Je descends le faubourg en étudiant mon rôle, que je tenais à la main. Je rencontrai Wahby la Bohême, qui m’adressa un regard languissant et plein de reproches. Je sentis le besoin d’aller dîner à la Porte-Rouge, et je m’inondai l’estomac d’un tokkaï rouge à trois kreutzers le verre, dont j’arrosai des côtelettes grillées, du wurschell et un entremets d’escargots.

Les boutiques, illuminées, regorgeaient de visiteuses, et mille franfreluches, bamboches et poupées de Nuremberg grimaçaient aux étalages, accompagnées d’un concert enfantin de tambours de basque et de trompettes de fer blanc.

Diable de conseiller intime de sucre-candi ! m’écriai-je en souvenir d’Hoffmann, et je descendis rapidement les degrés usés de la taverne des Chasseurs. On chantait la Revue Nocturne du poète Zedlitz. La grande ombre de l’Empereur planait sur l’assemblée joyeuse, et je fredonnais en moi-même : « Ô Richard ! » Une fille charmante m’apporta un verre de baierisch-bier, et je n’osai l’embrasser, parce que je songeais au rendez-vous du lendemain.

Je ne pouvais tenir en place. J’échappai à la joie tumultueuse de la taverne, et j’allai prendre mon café au Graben. En traversant la place Saint-Étienne, je fus reconnu par une bonne vieille décrotteuse, qui me cria, selon son habitude : « S…. n.. de D… ! » seuls mots français qu’elle eût retenu[s] de l’invasion impériale. Cela me fit songer à la représentation du soir, car autrement, je serais allé m’incruster dans quelque stalle du théâtre de la porte de Carinthie, où j’avais l’usage d’admirer beaucoup Mlle Lutzer. Je me fis cirer, car la neige avait fort détérioré ma chaussure.

Une bonne tasse de café me remit en état de me présenter au palais ; les rues étaient pleines de Lombards, de Bohêmes et de Hongrois en costumes. Les diamans, les rubis et les opales étincelaient sur leurs poitrines, et la plupart se dirigeaient vers la Burg, pour aller offrir leurs hommages à la famille impériale.

Je n’osai me mêler à cette foule éclatante ; mais le souvenir chéri de l’autre *** me protégea encore contre les charmes de l’artificieuse Pandora.

 

GÉRARD DE NERVAL.

 

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