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26 mars 1840 – Lettres de voyage III, publiée dans La Presse, signée Fritz. Cette troisième lettre de voyage sera reprise dans L’Artiste-Revue de Paris le 15 mars 1846 sous le titre : Sensations d’un voyageur enthousiaste, dans La Silhouette le 14 et le 21 janvier 1849 sous le titre : Al Kahira, Souvenirs d’Orient et enfin partiellement en 1851, au chapitre IV « Le Lac de Constance » de l’Introduction au Voyage en Orient.

Nerval est décidément déçu par Constance : « à la place de Constance, imaginez Pontoise, et vous voilà davantage dans le vrai ». Comme Baudelaire le dira après lui, mieux vaut garder les illusions de l’imagination que les confronter à la réalité : « Ah que le monde est grand à la clarté des lampes / Aux yeux du souvenir que le monde est petit ». Le lac de Constance traversé, il aborde en Bavière à Lindau le 10 novembre. À Augsbourg, il néglige malencontreusement une représentation de marionnettes du Docteur Faust « occasion de voir le drame naïf et enfantin qui inspira à Goethe son chef-d’œuvre éternel ».

Voir la notice UN HIVER À VIENNE

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LETTRES DE VOYAGE

III

Vous me demanderez pourquoi je ne m’arrête pas un jour de plus à Constance, afin de voir la cathédrale, la salle du Concile, la place où fut brûlé Jean Hus, et tant d’autres curiosités historiques que notre Anglais de la table d’hôte avait admirées à loisir. C’est qu’en vérité je ne voudrais pas gâter davantage Constance dans mon imagination. Je vous ai dit comment en descendant des gorges de montagnes du canton de Zurich, couvertes d’épaisses forêts, je l’avais aperçue de loin, par un beau coucher de soleil, au milieu de ses vastes campagnes inondées de rayons rougeâtres, bordant son lac et son fleuve comme une Stamboul d’Occident ; je vous ai dit combien en approchant on trouvait ensuite la ville elle-même indigne de sa renommée et de sa situation merveilleuse ; j’ai cherché, je l’avoue, cette cathédrale bleuâtre, ces places aux maisons sculptées, ces rues bizarres et contournées, et tout ce moyen-âge pittoresque dont l’avaient douée poétiquement nos décorateurs d’Opéra ; eh bien, tout cela n’était que rêve et qu’invention ; à la place de Constance, imaginez Pontoise, et vous voilà davantage dans le vrai. Maintenant, j’ai peur que la salle du Concile ne se trouve être une hideuse grange, comme la salle des Empereurs à Francfort ; que la cathédrale ne soit aussi mesquine au-dedans qu’à l’extérieur, et que Jean Hus ait été brûlé sur quelque fourneau de campagne. Hâtons-nous donc de quitter Constance avant qu’il fasse jour, et conservons du moins un doute sur tout cela, avec l’espoir que des voyageurs moins sévères pourront nous dire plus tard : « Mais vous avez passé trop vite ! mais vous n’avez rien vu ! »

Aussi bien, c’est une impression douloureuse, à mesure qu’on va plus loin, de perdre ville à ville, et pays à pays, tout ce bel univers qu’on s’est créé jeune, par les lectures, par les tableaux et par les rêves. Le monde qui se compose ainsi dans la tête des enfans est si riche et si beau, qu’on ne sait s’il est le résultat exagéré d’idées apprises, ou si c’est un ressouvenir d’une existence antérieure et la géographie magique d’une planète inconnue. Si admirables que soient certains aspects et certaines contrées, il n’en est point dont l’imagination s’étonne complètement, et qui lui présentent quelque chose de stupéfiant et d’inouï. Je fais exception à l’égard des touristes anglais, qui semblent n’avoir jamais rien vu, ni rien imaginé.

L’hôte du Brochet a fait consciencieusement éveiller en pleine nuit, tous les voyageurs destinés à s’embarquer sur le lac. La pluie a cessé, mais il fait grand vent, et nous marchons jusqu’au port à la lueur des lanternes. Le bateau commence à fumer ; l’on nous dirige vers les casemates, et nous reprenons sur les banquettes notre sommeil interrompu. Deux heures après, un jour grisâtre pénètre dans la salle ; les eaux du lac sont noires et agitées ; à gauche, l’eau coupe l’horizon ; à droite le rivage n’est qu’une frange. Nous voilà réduits aux plaisirs de la société ; elle est peu nombreuse. Le capitaine du bâtiment, jeune homme agréable, cause galamment avec deux dames allemandes, qui sont venues du même hôtel que moi. Comme il se trouve assis auprès de la plus jeune, je n’ai que la ressource d’entretenir la plus âgée, qui prend le café à ma gauche. Je commence par quelques phrases d’allemand assez bien tournées touchant la rigueur de la température et l’incertitude du temps.

— Parlez-vous français ? me dit la dame allemande.

— Oui, madame, lui dis-je un peu humilié ; certainement, je parle aussi le français. Et nous causons ainsi avec beaucoup plus d’agrément.

Il faut dire que l’accent allemand et la prononciation très différente des différens pays présentent de grandes difficultés aux Français qui n’ont appris la langue que par des livres. En Autriche, cela devient même un tout autre langage, qui diffère autant de l’allemand que le provençal du français. Ce qui contribue ensuite à retarder sur ce point l’éducation du voyageur, c’est que partout on lui parle dans sa langue, et qu’il cède involontairement à cette facilité qui rend sa conversation plus instructive pour les autres que pour lui-même.

La tempête, augmentant beaucoup, le capitaine crut devoir prendre un air soucieux, mais ferme, et s’en alla donner des ordres, afin de rassurer les dames. Cela nous amena naturellement à parler de romans maritimes. La plus jeune dame paraissait très forte sur cette littérature, toute d’importation anglaise ou française, l’Allemagne n’ayant guère de marine. Nous ne tardâmes pas à prendre terre par Scribe et Paul de Kock. Il faut convenir que, grâce au succès européen de ces deux messieurs, les étrangers se font une singulière idée de la société et de la conversation parisienne. La dame âgée parlait fort bien d’ailleurs : elle avait vu les Français dans son temps, comme elle le disait gaîment ; mais la plus jeune avait une prétention au langage à la mode, qui l’entraînait parfois à un singulier emploi des mots nouveaux.

— Monsieur, me disait-elle, imaginez-vous que Passau, où nous habitons, n’est en arrière sur rien ; nous avons la société la plus ficelée de la Bavière. Munich est si crapule à présent que tous les gens de la haute viennent à Passau ; on y donne des soirées d’un chique étonnant !… 

Ô M. Paul de Kock ! voilà donc le français que vous apprenez à nos voisins ! Mais, peut-être ceux de nous qui parlent trop bien l’allemand tombent-ils dans le même idiotisme ! Je n’en suis pas là encore, heureusement.

« Il n’y a si bonne compagnie dont il ne faille se séparer ! disait le roi Dagobert à ses chiens (en les jetant par la fenêtre !). » Puisse cet ancien proverbe, que je cite textuellement, me servir de transition entre le départ de plusieurs de nos dames qui nous quittèrent à Morseburg, et le tableau que je vais essayer de tracer, d’un divertissement auquel se livraient nos marins sur le pont, en attendant que le bateau reprît sa course pour Lindau. L’idée en est triviale, mais assez gaie et digne d’être utilisée dans la littérature maritime. Il y avait trois chiens sur le bateau à vapeur. L’un d’eux, caniche imprévoyant, s’étant trop approché de la cuisine, un mousse s’avisa de tremper dans la sauce sa belle queue en panache. Le chien reprend sa promenade ; l’un des deux autres s’élance à sa poursuite et lui mord la queue ardemment ; voyant ce résultat bouffon, l’on s’empresse d’en faire autant au second, puis au troisième, et voilà les malheureux animaux tournant en cercle, sans quitter prise, chacun avide de mordre et furieux d’être mordu. C’est là une belle histoire de chiens ! comme dirait le sieur de Brantôme ; mais que vous dire de mieux d’une traversée sur le lac de Constance par un mauvais temps ? L’eau est noire comme de l’encre, les rives sont plates partout, et les villages qui passent n’ont de remarquables que leurs clochers en forme d’ognons [sic], garnis d’écailles de ferblanc et portant à leurs pointes des boules de cuivre enfilées. Le plus amusant du voyage, c’est qu’à chaque petit port où l’on s’arrête, on fait connaissance avec une nouvelle nation. Le duché de Bade, le Wurtemberg, la Bavière, la Suisse se posent là, de loin en loin, comme puissances maritimes… d’eau douce. Leurs vaisseaux pavoisés sont tout prêts et tout armés pour la question d’Orient, si l’on peut leur donner un moyen de passer de cette petite Méditerranée dans la grande. En attendant, leur marine donne la chasse aux mauvais journaux français et suisses qui voltigent sur le lac sous pavillon neutre ; il en est un, intitulé justement : Les Feuilles du Lac, journal allemand progressif, qui, je crois bien, n’échappe aux diverses censures qu’en s’imprimant sur l’eau et en distribuant ses abonnemens de barque en barque, sans jamais toucher le rivage. — La liberté sur les mers ! comme dit Byron.

En rangeant à gauche les côtes de Vurtemberg, voici que nous apercevons enfin les falaises brumeuses du royaume de Bavière. Une forêt de mâts, entrecoupée de tours pointues et de clochers nous annonce bientôt l’unique port de la Bavière ; c’est Lindau. Nous n’y subissons aucune quarantaine, mais les douanes sévères font transporter nos malles dans un vaste entrepôt. En attendant l’heure de la visite, on nous permet d’aller dîner. Il est midi ; c’est l’heure où l’on dîne encore dans toute l’Allemagne. Je m’achemine donc vers l’auberge la plus apparente, dont l’enseigne d’or éclate au milieu d’un bouquet de branches de sapin fraîchement coupées. Toute la maison est en fête et les nombreux convives ont mis leurs habits de gala. Aux fenêtres ouvertes, j’aperçois de jolies filles à la coiffure étincelante, aux longues tresses blondes, qui en appellent d’autres, accourant de l’église ou des marchés ; les hommes chantent et boivent ; et quelques montagnards entonnent leur tirily plaintif. La musique dominait encore tout ce vacarme, et dans la cour les troupeaux bêlaient. C’est que justement j’arrivais un jour de marché. L’hôte me demande s’il faut me servir dans ma chambre. Pour qui me prenez-vous ? vénérable Bavarois ; et pour qui donc est faite la table d’hôte. Et quelle table ! elle fait le tour de l’immense salle. Ces braves gens fument en mangeant ; les femmes valsent (aussi en mangeant) dans l’intervalle des tables. Bien plus, il y a encore des saltimbanques bohêmes qui font le tour de la salle en exécutant la pyramide humaine, de sorte que l’on risque à tout moment de voir tomber un paillasse dans son assiette.

Voilà du bruit, de l’entrain, de la gaîté populaire ; les filles sont belles, les paysans bien vêtus ; cela ne ressemble en rien aux orgies misérables de nos guinguettes ; le vin et la double bierre se disputent l’honneur d’animer tant de folle joie, et les plats homériques disparaissent en un clin d’œil. J’entre donc en Bavière sous ces auspices rians ; le repas fini, je parcours la ville, dont toutes les rues et les places sont garnies d’étalages et de boutiques foraines, et j’admire partout les jolies filles des pays environnans, vêtues comme des reines avec leurs bonnets de drap d’or et leurs corsages de clinquant. Voilà du moins un pays où les femmes n’ont pas adopté encore les chiffons sans goût de nos grisettes ; ces surprises sont rares en voyage et se reproduiront peu dans le mien.

Il s’agit maintenant de choisir un véhicule pour Augsbourg ; mais je n’ai point à choisir ; la poste royale, et partout la poste ; il n’y a nulle part en Allemagne de diligences particulières ; point de concurrences dont on ait à craindre l’imprudente rivalité ; les chevaux ménagent les routes, les postillons ménagent les chevaux, les conducteurs ménagent les voitures, le tout appartenant à l’état ; nul n’est pressé d’arriver, mais on finit par arriver toujours ; le fleuve de la vie se ralentit dans ces contrées et prend un air majestueux. « Pourquoi faire du bruit ? » comme disait cette vieille femme dans Werther.

Chacun des gouvernemens d’Allemagne a donc le monopole de la circulation ; il en faut excepter les petits pays de la confédération, sillonnés par le réseau des postes féodales du prince de Tour-et-Taxis. Ce prince, dont vous avez dû souvent entendre répéter le nom, est le marquis de Carabas de l’Allemagne. Vous demandez à qui ce château-là ? — Au prince de Tour-et-Taxis. — À qui ces chevaux, ces voitures, ces journaux, etc, même réponse. (Car il possède aussi des journaux dans différens pays, toujours à titre féodal, notamment la Gazette des postes et le Journal de Francfort.) Ses apanages industriels sont innombrables. Ce prince, dont la principauté est imperceptible, a les revenus d’un puissant monarque ; son peuple de postillons, d’écrivains et d’ouvriers, paraît vivre heureux sous ses lois dans une étendue de peut-être deux cents lieues, du nord au midi. Bien plus, il a tant de bonheur, qu’ayant un médecin toujours auprès de sa personne et dont il avait fait un de ses ministres, que croyez-vous qu’il en soit advenu dernièrement ? C’est le médecin qui est mort. Le prince de Tour-et-Taxis le pleure et n’en veut plus avoir d’autre. Cet homme ne mourra jamais ; et pourtant on attend sa fin pour créer une foule de chemins de fer dont ses droits féodaux entravent de tous côtés l’exécution.

Que vous dire du pays que je parcours à l’heure qu’il est ? C’est une route assez monotone ; des plaines, des montagnes ou plutôt des montées, et toujours, toujours des sapins ; la plus grande partie de l’Allemagne est ainsi ; c’est ce qui la rend si verte dans les chants des poètes. Hâtons-nous donc d’arriver à Augsbourg, une belle vieille ville, comme nous en verrons peu de ce côté, et qui m’a rappelé les bonnes cités des bords du Rhin. Celle-là mériterait un fleuve ou un lac pour baigner ses murailles et n’a pas même un ruisseau. La cathédrale est fort belle, les rues sont charmantes avec leurs grandes maisons peintes à fresque du haut en bas. Il y a là des Caravage et des Michel-Ange ignorés, que la pluie dégrade tous les jours ; ce sont des galeries sans fin d’immenses tableaux sacrés ou profanes, trouées par les portes et les fenêtres, et dont la vue réjouit l’œil du passant ; le plus grand nombre de ces peintures appartient au style rococo des deux derniers siècles ; elles sont relevées souvent de sculptures et de dorures fort éclatantes. Dans la plus grande rue qui est presque une longue place, on rencontre l’Hôtel-de-Ville où l’on fait voir aux étrangers la célèbre chambre dorée, toute éclatante d’or et de bois sculpté, et éclairée d’un nombre infini de fenêtres. Une grande fontaine de marbre et de bronze, dans le style de la renaissance, orne la place voisine de ce palais ; c’est une des plus riches et des plus élégantes que j’ai vues, et c’est de quoi faire honte aux groupes de naïades et de tritons en fonte dont on décore économiquement nos places de Paris.

Après avoir admiré toutes ses beautés et rendu visite même aux bureaux de la Gazette d’Augsbourg, le premier des journaux d’Allemagne, je voulus compléter ma soirée par le spectacle. Il y avait deux affiches à tous les coins de rue : l’une annonçant Preciosa, opéra de Weber, et l’autre la représentation du Docteur Faust, au théâtre des Marionnettes. J’eus la malheureuse idée de négliger cette occasion de voir le drame naïf et enfantin qui inspira à Goëthe son chef-d’œuvre éternel, et j’allai prendre une stalle au grand Opéra du lieu. On jouait d’abord un acte traduit d’un vaudeville français. C’est ce qui commence le spectacle dans toute l’Allemagne. Ensuite, une première cantatrice de Vienne devait se faire entendre dans l’entr’acte ; en effet, le vaudeville terminé, voilà que la porte du fond s’ouvre, et il paraît une énorme femme vêtue de noir. Elle chante un couplet avec une voix de basse superbe. Serait-ce un homme déguisé ? Point du tout ; elle entonna le second couplet avec un soprano plus aigu que celui de Mlle Déjazet. Qu’est-ce donc que ce monstre musical ? Au troisième couplet, elle chanta le premier vers avec sa voix de basse, le second avec sa voix de tête, et ainsi de suite. Après ce tour de force inouï, l’enthousiasme du public éclata vivement, la grosse femme fut couverte de fleurs et il en fallut beaucoup. Puis l’on commença Preciosa. Mais je ne tardai pas à m’apercevoir d’une chose, c’est que les acteurs déclamaient purement et simplement les vers du poème, pendant que l’orchestre jouait en sourdine la musique de Weber. Je me hâtai de sortir du théâtre, espérant trouver ouvert encore celui des Marionnettes, mais je n’arrivai que pour entendre la dernière détonation qui engloutissait le docteur Faust dans les enfers.

FRITZ.

 

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