30 octobre 1852 – Les Nuits d’octobre, L’Illustration, 3e livraison.

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LES NUITS D’OCTOBRE.

PARIS, — PANTIN, — ET MEAUX.

(Suite. — Voir les n° 502 et 504)

 

X. — LE RÔTISSEUR.

Ô jeune fille à la voix perlée, — tu ne sais pas phraser comme au Conservatoire ; — tu ne sais pas chanter, ainsi que dirait un critique musical… Et pourtant ce timbre jeune, ces désinences tremblées à la façon des chants naïfs de nos aïeules, me remplissent d’un certain charme ! Tu as composé des paroles qui ne riment pas et une mélodie qui n’est pas carrée ; — et c’est dans ce petit cercle seulement que tu es comprise, et rudement applaudie. On va conseiller à ta mère de t’envoyer chez un maître de chant, — et dès lors te voilà perdue… perdue pour nous ! — Tu chantes au bord des abîmes, comme les cygnes de l’Edda. Puissé-je conserver le souvenir de ta voix si pure et si ignorante, et ne t’entendre plus, soit dans un théâtre lyrique, soit dans un concert, — ou seulement dans un café chantant !

Adieu, adieu, et pour jamais adieu !… Tu ressembles au séraphin doré du Dante, qui répand un dernier éclair de poésie sur les cercles ténébreux — dont la spirale immense se rétrécit toujours, pour aboutir à ce puits sombre où Lucifer est enchaîné jusqu’au jour du dernier jugement.

Et maintenant passez autour de nous, couples souriants ou plaintifs… « spectres où saigne encore la place de l’amour ! » Les tourbillons que vous formez s’effacent peu à peu dans la brume… La Pia, la Francesca passent peut-être à nos côtés… L’adultère, le crime et la faiblesse se coudoient, sans se reconnaître, à travers ces ombres trompeuses.

Derrière l’ancien cloître Saint-Honoré, dont les derniers débris subsistent encore, cachés par les façades des maisons modernes, est la boutique d’un rôtisseur ouvert jusqu’à deux heures du matin. Avant d’entrer dans l’établissement, mon ami murmura cette chanson colorée :

« À la Grand’Pinte, quand le vent — fait grincer l’enseigne en fer-blanc, — alors qu’il gèle, — dans la cuisine on voit briller, — toujours un tronc d’arbre au foyer ; — flamme éternelle, —
Où rôtissent en chapelets, — oisons, canard, dindons, poulets, — au tournebroche ! — Et puis le soleil jaune d’or — sur les casseroles encor, — darde et s’accroche ! »

Mais ne parlons pas du soleil, il est minuit passé.

Les tables du rôtisseur sont peu nombreuses : elles étaient toutes occupées.

Allons ailleurs, — dis-je. — Mais auparavant, répondit mon ami, consommons un petit bouillon de poulet. Cela ne peut suffire à nous ôter l’appétit, et chez Véry cela coûterait 1 fr.; ici, c’est 10 c. Tu conçois qu’un rôtisseur qui débite par jour cinq cents poulets, en doit conserver les abattis, les cœurs et les foies, qu’il lui suffit d’entasser dans une marmite pour faire d’excellents consommés.

Les deux bols nous furent servis sur le comptoir, et le bouillon était parfait. — Ensuite on suce quelques écrevisses de Strasbourg grosses comme de petits homards. Les moules , la friture et les volailles découpées jusque dans les prix les plus modestes, composent le souper ordinaire des habitués.

Aucune table ne se dégarnissait. Une femme d’un aspect majestueux, type habillé des néréides de Rubens ou des bacchantes de Jordaëns, donnait, près de nous, des conseils à un jeune homme.

Ce dernier, élégamment vêtu, mince de taille, et dont la pâleur était relevée par de longs cheveux noirs et de petites moustaches soigneusement tordues et cirées aux pointes, écoutait avec déférence les avis de l’imposante matrone. On ne pouvait guère lui reprocher qu’une chemise prétentieuse à jabot de dentelle et à manchettes plissées, une cravate bleue et un gilet d’un rouge ardent croisé de lignes vertes. Sa chaîne de montre pouvait être en chrysocale, son épingle en strass du Rhin, mais l’effet en était assez riche aux lumières.

— Vois-tu, muffeton, disait la dame, tu n’es pas fait pour ce métier-là de vivre la nuit. Tu t’obstines, tu ne pourras pas ! Le bouillon de poulet te soutient, c’est vrai, mais la liqueur t’abîme. Tu as des palpitations, et les pommettes rouges le matin. Tu as l’air fort, parce que tu es nerveux… Tu ferais mieux de dormir à cette heure-ci.

— De quoi ? — observa le jeune homme avec cet accent des voyous parisiens qui semble un râle, et que crée l’usage précoce de l’eau-de-vie et de la pipe : est-ce qu’il ne faut pas que je fasse mon état ? C’est les chagrins qui me font boire : pourquoi est-ce que Gustine m’a trahi !

— Elle t’a trahi sans te trahir… C’est une baladeuse, voilà tout.

— Je te parle comme à ma mère ; si elle revient, c’est fini, je me range. Je prends un fonds de bimbeloterie. Je l’épouse.

— Encore une bêtise !

— Puisqu’elle m’a dit que je n’avais pas d’établissement !

— Ah ! jeune homme, cette femme-là, ça sera ta mort.

— Elle ne sait pas encore la roulée qu’elle va recevoir !…

—Tais-toi donc ! dit la femme-Rubens en souriant, ce n’est pas toi qui es capable de corriger une femme !

Je n’en voulus pas entendre davantage. — Jean-Jacques avait bien raison de s’en prendre aux mœurs des villes d’un principe de corruption qui s’étend plus tard jusqu’aux campagnes. — À travers tout cela cependant, n’est-il pas triste d’entendre retentir l’accent de l’amour, la voix pénétrée d’émotion ; la voix mourante du vice, à travers la phraséologie de la crapule !

Si je n’étais sûr d’accomplir une des missions douloureuses de l’écrivain, je m’arrêterais ici ; mais mon ami me dit comme Virgile à Dante : — Or sie forte ed ardito ; — omai si scende per si fatte scale*

À quoi je répondis sur un air de Mozart : Andiam ! andiam ! andiamo bene !

— Tu te trompes ! reprit-il, ce n’est pas là l’enfer : c’est tout au plus le purgatoire. Allons plus loin.

 

XI. — LA HALLE.

— Quelle belle nuit ! — dis-je en voyant scintiller les étoiles au-dessus du vaste emplacement où se dessine, à gauche la coupole de la halle aux blés avec la colonne cabalistique qui faisait partie de l’hôtel de Soissons, et qu’on appelait l’Observatoire de Catherine de Médicis, puis le marché à la volaille ; à droite, le marché au beurre, et plus loin la construction inachevée du marché à la viande. — La silhouette grisâtre de Saint-Eustache ferme le tableau. Cet admirable édifice, où le style fleuri du moyen âge s’allie si bien aux dessins corrects de la renaissance, s’éclaire encore magnifiquement aux rayons de la lune, avec son armature gothique, ses arcs-boutants multipliés comme les côtes d’un cétacé prodigieux, et les cintres romains de ses portes et de ses fenêtres, dont les ornements semblent appartenir à la coupe ogivale. Quel malheur qu’un si rare vaisseau soit déshonoré, à droite par une porte de sacristie à colonnes d’ordre ionique, et à gauche par un portail dans le goût de Vignole !

Le petit carreau des halles commençait à s’animer. Les charrettes des maraîchers, des mareyeurs, des beurriers, des verduriers, se croisaient sans interruption. Les charretiers arrivés au port se rafraîchissaient dans les cafés et dans les cabarets, ouverts sur cette place pour toute la nuit. Dans la rue Mauconseil, ces établissements s’étendent jusqu’à la halle aux huîtres ; dans la rue Montmartre, de la pointe Saint-Eustache à la rue du Jour.

On trouve là, à droite, des marchands de sangsues ; l’autre côté est occupé par les pharmacies Raspail et les débitants de cidre, — chez lesquels on peut se régaler d’huîtres et de tripes à la mode de Caen. Les pharmacies ne sont pas inutiles, à cause des accidents ; mais pour des gens sains qui se promènent, il est bon de boire un verre de cidre ou de poiré. C’est rafraîchissant.

Nous demandâmes du cidre nouveau, — car il n’y a que des Normands ou des Bretons qui puissent se plaire au cidre dur. — On nous répondit que les cidres nouveaux n’arriveraient que dans huit jours, et qu’encore la récolte était mauvaise. — Quant aux poirés, ajouta-t-on, ils sont arrivés depuis hier ; ils avaient manqué l’année passée.

La ville de Domfront (ville de malheur) est cette fois très-heureuse. — Cette liqueur, blanche et écumante comme le champagne, rappelle beaucoup la blanquette de Limoux. Conservée en bouteille, elle grise très-bien son homme. Il existe de plus une certaine eau-de-vie de cidre de la même localité, dont le prix varie selon la grandeur des petits verres. Voici ce que nous lûmes sur une pancarte attachée au flacon :

« Le monsieur… 4 sous.
« La demoiselle… 2 sous.
« Le misérable… 1 sou.

Cette eau-de-vie, dont les diverses mesures sont ainsi qualifiées, n’est point mauvaise et peut servir d’absinthe. — Elle est inconnue sur les grandes tables.

 

XIII. — LE MARCHÉ DES INNOCENTS.

En passant à gauche du marché aux poissons, où l’animation ne commence que de cinq à six heures, moment de la vente à la criée, nous avons remarqué une foule d’hommes en blouse, en chapeau rond et manteau blanc rayé de noir, couchés sur des sacs de haricots… Quelques-uns se chauffaient autour de feux comme ceux que font les soldats qui campent, — d’autres s’allumaient des foyers intérieurs dans les cabarets voisins. D’autres encore, debout près des sacs, se livraient à des adjudications de haricots… Là, on parlait prime, différence, couverture, reports ; hausse et baisse enfin comme à la bourse :

— Ces gens en blouse sont plus riches que nous, dit mon compagnon. Ce sont de faux paysans. Sous leur roulière ou leur bourgeron ils sont parfaitement vêtus et laisseront demain leur blouse chez le marchand de vin pour retourner chez eux en tilbury. Le spéculateur adroit revêt la blouse comme l’avocat revêt la robe. Ceux de ces gens-là qui dorment sont les moutons, ou les simples voituriers.

— 46-66 l’haricot de Soissons ! dit près de nous une voix grave. — 48, fin courant, ajouta un autre. — Les suisses blancs sont hors de prix. — Les nains 28. — La vesce à 13-34… Les flageolets sont mous, etc.

Nous laissons ces braves gens à leurs combinaisons. — Que d’argent il se gagne et se perd ainsi… Et l’on a supprimé les jeux !

 

XIV. — LES CHARNIERS.

Sous les colonnes du marché aux pommes de terre, des femmes matinales, ou bien tardives, épluchaient leurs denrées à la lueur des lanternes. Il y en avait de jolies qui travaillaient sous l’œil des mères en chantant de vieilles chansons. Ces dames sont souvent plus riches qu’il ne semble, et la fortune même n’interrompt pas leur rude labeur. Mon compagnon prit plaisir à s’entretenir très-longtemps avec une jolie blonde, lui parlant du dernier bal de la Halle, dont elle avait dû faire l’un des plus beaux ornements… Elle répondait fort élégamment et comme une personne du monde, quand je ne sais par quelle fantaisie il s’adressa à la mère en lui disant : « Mais votre demoiselle est charmante… A-t-elle le sac ? » (Cela veut dire en langage des halles : A-t-elle de l’argent ?) — Non, mon fy, dit la mère, c’est moi qui l’ai, le sac ! — Et mais, madame, si vous étiez veuve, on pourrait… Nous recauserons de cela ! — Va-t-en donc, vieux mufl [e] ! cria la jeune fille — avec un accent entièrement local, qui tranchait sur ses phrases précédentes.

Elle me fit l’effet de la blonde sorcière de Faust qui, causant tendrement avec son valseur, laisse échapper de sa bouche une souris rouge.

Nous tournâmes les talons, poursuivis d’imprécations railleuses, qui rappelaient d’une façon assez classique les colloques de Vadé.

— Il s’agit décidément de souper, dit mon compagnon. Voici Bordier, mais la salle est étroite. C’est le rendez-vous des fruitiers-orangers et des orangères. Il y a un autre Bordier qui fait le coin de la rue aux Ours, et qui est passable, puis le restaurant des Halles, fraîchement sculpté et doré, près de la rue de la Reynie… Mais autant vaudrait la Maison d’Or.

— En voilà d’autres, dis-je en tournant les yeux vers cette longue ligne de maisons régulières qui bordent la partie du marché consacré aux choux.

— Y penses-tu ? Ce sont les charniers. C’est là que des poëtes en habit de soie, épée et manchettes, venaient souper, au siècle dernier, les jours où leur manquaient les invitations du grand monde. Puis, après avoir consommé l’ordinaire de six sous, ils lisaient leurs vers par habitude aux rouliers, aux maraîchers et aux forts : « Jamais je n’ai eu tant de succès, disait Robbé, qu’auprès de ce public formé aux arts par les mains de la nature ! »

Les hôtes poétiques de ces caves voûtées s’étendaient, après souper, sur les bancs ou sur les tables, et il fallait le lendemain matin qu’ils se fissent poudrer à deux sols par quelque merlan en plein air, et repriser par les ravaudeuses, pour aller ensuite briller aux petits levers de Mme de Luxembourg, de Mlle Hus ou de la comtesse de Beauharnais.

 

XV. — BARATTE.

Ces temps sont passés. — Les caves des charniers sont aujourd’hui restaurées, éclairées au gaz ; la consommation y est propre, et il est défendu d’y dormir soit sur les tables, soit dessous ; mais que de choux dans cette rue !… La rue parallèle de la Ferronnerie est également remplie, et le cloître voisin de Sainte-Opportune en présente de véritables montagnes. La carotte et le navet appartiennent au même département : « Voulez-vous des frisés, des milans, des cabus ? mes petits amours ? » nous crie une marchande.

En traversant la place, nous admirons des potirons monstrueux. On nous offre des saucisses et des boudins, du café à un sou la tasse, — et aux pieds mêmes de la fontaine de Pierre Lescot et de Jean Goujon sont installés, en plein vent, d’autres soupeurs plus modestes encore que ceux des charniers.

Nous fermons l’oreille aux provocations, et nous nous dirigeons vers Baratte, en fendant la presse des marchandes de fruits et de fleurs. — L’une crie : « Mes petits choux ! fleurissez vos dames ! » Et comme on ne vend à cette heure-là qu’en gros, il faudrait avoir beaucoup de dames à fleurir pour acheter de telles bottes de bouquets ; – une autre chante la chanson de son état :

« Pommes de reinette et pommes d’api ! — Calvil, calvil, calvil rouge ! — Calvil rouge et calvil gris !
« Étant en crique, — dans ma boutique, — j’vis des inconnus qui m’dirent : Mon p’tit cœur : — venez me voir, vous aurez grand débit !
« Nenni, messieurs ! — je n’puis, d’ailleurs, — car il n’m’reste — qu’un artichaut — et trois petits choux-fleurs ! »

Insensibles aux voix de ces sirènes, nous entrons enfin chez Baratte. Un individu en blouse, qui semblait avoir son petit jeune homme (être gris), roulait au même instant sur les bottes de fleurs, expulsé avec force, parce qu’il avait fait du bruit. Il s’apprête à dormir sur un amas de roses rouges, imaginant sans doute être le vieux Silène, et que les bacchantes lui ont préparé ce lit odorant. Les fleuristes se jettent sur lui, et le voilà bien plutôt exposé au sort d’Orphée… Un sergent de ville s’entremet et le conduit au poste de la halle aux Cuirs, signalé de loin par une campanile et un cadran éclairé.

La grande salle est un peu tumultueuse, chez Baratte ; mais il y a des salles particulières et des cabinets. Il ne faut pas se dissimuler que c’est là le restaurant des aristos. L’usage est d’y demander des huîtres d’Ostende, avec un petit ragoût d’échalottes découpées dans du vinaigre et poivrées, dont on arrose légèrement lesdites huîtres. Ensuite, c’est la soupe à l’oignon, qui s’exécute admirablement à la Halle, et dans laquelle les raffinés sèment du parmesan râpé. — Ajoutez à cela un perdreau ou quelque poisson qu’on obtient naturellement de première main, du bordeaux, un dessert de fruits de premier choix, et vous conviendrez qu’on soupe fort bien à la Halle. — C’est une affaire de sept fr. par personne environ.

On ne comprend guère que tous ces hommes en blouse, mélangés du plus beau sexe de la banlieue en cornettes et en marmottes, se nourrissent si convenablement ; mais je l’ai dit, ce sont de faux paysans et des millionnaires méconnaissables. Les facteurs de la Halle, les gros marchands de légumes, de viande, de beurre et de marée, sont des gens qui savent se traiter comme il faut, et les forts eux-mêmes ressemblent un peu à ces braves portefaix de Marseille qui soutiennent de leurs capitaux les maisons qui les font travailler.

 

XVI. — PAUL NIQUET.

Le souper fait, nous allâmes prendre le café et le pousse-café à l’établissement célèbre de Paul Niquet. — Il y a là évidemment moins de millionnaires que chez Baratte….. Les murs, très-élevés et surmontés d’un vitrage, sont entièrement nus. Les pieds posent sur des dalles humides. Un comptoir immense partage en deux la salle, et sept ou huit chiffonnières, habituées de l’endroit, font tapisserie sur un banc opposé au comptoir. Le fond est occupé par une foule assez mêlée, où les disputes ne sont pas rares. Comme on ne peut pas à tout moment aller chercher la garde, , — le vieux Niquet, si célèbre sous l’Empire par ses cerises à l’eau-de-vie, avait fait établir des conduits d’eau très-utiles dans le cas d’une rixe violente.

On les lâche de plusieurs points de la salle sur les combattants, et, si cela ne les calme pas, on lève un certain appareil, qui bouche hermétiquement l’issue. Alors l’eau monte, et les plus furieux demandent grâce ; — c’est du moins ce qui se passait autrefois.

Mon compagnon m’avertit qu’il fallait payer une tournée aux chiffonnières pour se faire un parti dans l’établissement, en cas de dispute. C’est, du reste, l’usage pour les gens mis en bourgeois. Ensuite, vous pouvez vous livrer sans crainte aux charmes de la société. — Vous avez conquis la faveur des dames.

Une des chiffonnières demanda de l’eau-de-vie : « Tu sais bien que ça t’est défendu ! » répondit le garçon limonadier. — Et bien alors, un petit verjus ! mon amour de Polyte ! Tu es si gentil avec tes beaux yeux noirs… Ah ! si j’étais encore… ce que j’ai été ! Sa main tremblante laissa échapper le petit verre plein de grains de verjus à l’eau-de-vie, que l’on ramassa aussitôt ; — les petits verres chez Paul Niquet sont épais comme des bouchons de carafe : ils rebondissent, et la liqueur seule est perdue.

— Un autre verjus ! dit mon ami.

— Toi t’es bien zentil aussi, mon p’tit fy, lui dit la chiffonnière ; tu me happelles le p’tit Ba’as (Barras) qu’était si zentil, si zentil, avec ses cadenettes et son zabot d’Angleterre… Ah ! c’était z’un homme aux oizeaux, mon p’tit fy, aux oizeaux !... vrai ! z’un bel homme comme toi !

Après le second verjus elle nous dit : « Vous ne savez pas, mes enfants, que j’ai été une des merveilleuses de ce temps-là… J’ai eu des bagues à mes doigts de pieds… Il y a des mirliflores et des généraux qui se sont battus pour moi ! »

— Tout ça, c’est la punition du bon Dieu ! dit un voisin. Où est-ce qu’il est à présent ton phaéton ?

— Le bon Dieu ! dit la chiffonnière exaspérée, le bon Dieu c’est le diable !

Un homme maigre en habit noir râpé, qui dormait sur un banc, se leva en trébuchant : Si le bon Dieu c’est le diable, alors c’est le diable qui est le bon Dieu, cela revient toujours au même. Cette bonne femme fait un affreux paralogisme, dit-il en se tournant vers nous… Comme ce peuple est ignorant. Ah ! l’éducation, je m’y suis livré bien longtemps. Ma philosophie me console de tout ce que j’ai perdu.

— Et un petit verre, dit mon compagnon.

— J’accepte ! si vous me permettez de définir la loi divine et la loi humaine…

La tête commençait à me tourner au milieu de ce public étrange ; mon ami cependant prenait plaisir à la conversation du philosophe, et redoublait les petits verres pour l’entendre raisonner et déraisonner plus longtemps.

Si tous ces détails n’étaient exacts, et si je ne cherchais ici à daguerréotyper la vérité, que de ressources romanesques me fourniraient ces deux types du malheur et de l’abrutissement ! Les hommes riches manquent trop du courage qui consiste à pénétrer dans de semblables lieux, dans ce vestibule du purgatoire d’où il serait peut-être facile de sauver quelques âmes… Un simple écrivain ne peut que mettre le doigt sur ces plaies, sans prétendre à les fermer.

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* Sois fort et hardi : on ne descend ici que par de tels escaliers.

 

GÉRARD DE NERVAL.

 

(La suite au prochain numéro.)

 

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