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16 octobre 1830 – À Victor Hugo. Les Doctrinaires. Le poème, publié dans l'Almanach des Muses, 1831, célèbre les journées de juillet. Le manuscrit Loliée de ce poème porte la date du 16 octobre 1830.

Le poème dit toute l’amertume de Nerval à voir, au lendemain des journées de juillet, la liberté conquise par le peuple confisquée au profit des hommes « du juste milieu » les doctrinaires, qui ne sont que de « petits hommes ».

Voir la notice LA CAMARADERIE DU PETIT CÉNACLE

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À VICTOR HUGO

LES DOCTRINAIRES

 

I

Oh ! le vingt-huit juillet, quand les couleurs chéries
Joyeuses, voltigeaient sur les toits endormis,
Après que dans le Louvre et dans les Tuileries
On eut traqué les ennemis !
Le plus fort était fait : que cette nuit fut belle !
Près du retranchement par nos mains élevé,
Combien nous étions fiers de faire sentinelle
En foulant le sol dépavé !
 
Ô ! nuit d’indépendance, et de gloire, et de fête !
Rien au-dessus de nous ! pas un gouvernement
N’osait encor montrer la tête !
Comme on se sentait fort dans un pareil moment !…
Que de gloire ! que d’espérance !
On était d’une taille immense,
Et l’on respirait largement !

II

Ce n’est point la licence, hélas ! que je demande :
Mais si quelqu’un alors nous eût dit que bientôt
Cette liberté-là qui naissait toute grande,
On la remettrait au maillot !
Que des ministres rétrogrades,
Habitants de palais encore mal lavés
Du pur sang de nos camarades,
Ne verraient dans les barricades
Qu’un dérangement de pavés !
 
Ils n’étaient donc point là, ces hommes qui, peut-être
Apôtres en secret d’un pouvoir détesté,
Ont en vain renié leur maître
Depuis que le coq a chanté !…
Ils n’ont point vu sous la mitraille
Marcher les rangs vengeurs d’un peuple désarmé…
Au feu de l’ardente bataille
Leur œil ne s’est point allumé !

III

Quoi ! l’étranger, riant de tant de gloire vaine,
De tant d’espoir anéanti,
Quand nous lui parlerons de la grande semaine,
Dirait : « Vous en avez menti ! »
Le tout à cause d’eux ! Au point où nous en sommes,
Du despotisme encore… oh non
À bas ! à bas ! les petits hommes !
Nous avons eu Napoléon.
 
Petits ! – Tu l’as bien dit, Victor, lorsque du Corse
Ta voix leur évoquait le spectre redouté,
Montrant qu’il n’est donné qu’aux hommes de sa force
De violer la liberté :
C’est le dernier ! On peut prédire
Que jamais nul pouvoir humain
Ne saura remuer ce globe de l’empire
Qu’il emprisonnait dans sa main !

IV

Et quand tout sera fait, que la France indignée
Aura bien secoué les toiles d’araignée
Que des fous veulent tendre encor ; –
Ne nous le chante plus, Victor,
Lui que nous aimons tant, hélas ! malgré ses crimes,
Qui sont, par une vaine et froide majesté,
D’avoir répudié deux épouses sublimes,
Joséphine et la liberté !
 
Mais chante-nous un hymne universel, immense,
Qui par France, Belgique, et Castille commence…
Hymne national pour toute nation !
Que seule à celui-là la liberté t’inspire !…
Que chaque révolution
Tende une corde de ta lyre !
 
 

 

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