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15, 16-17 août 1839 – Les Deux Rendez-vous, intermède, publié dans La Presse en deux livraisons, signées Gérard, repris dans La Revue pittoresque en février 1844, puis dans Petits Châteaux de Bohême en 1853 sous le titre de Corilla, comme dans Les Filles du feu en 1854. L’héroïne s’appelle Mercédès dans les deux premières publications et devient Corilla dans Petits Châteaux de Bohême puis dans Les Filles du feu.

La scène se passe à Naples, près de l’opéra San Carlo. Fabio, amoureux de la cantatrice Mercédès, a obtenu d’elle un rendez-vous, mais s’aperçoit bientôt qu’elle en a également accordé un à son rival Marcelli à la même heure. Qui Mercédès a-t-elle trompé ? Il semble que ce soit Fabio, car au rendez-vous se présente une petite marchande de fleurs, qui ressemble étonnamment à la cantatrice. Mais Fabio est bien vite détrompé : la bouquetière, c’est la cantatrice elle-même, qui l’a préféré à son rival.

Nerval a songé à faire mettre en musique ce charmant intermède qui ne fut pourtant jamais porté à la scène et est devenu le « château d’Espagne, construit aves des châssis, des fermes et des praticables »  des Petits Châteaux de Bohême.

Voir la notice LE VOYAGE EN ITALIE DE 1834

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LES DEUX RENDEZ-VOUS.

INTERMÈDE (1)

(La scène se passe sur le quai de Santa-Lucia, à Naples.)

 

FABIO, MAZETTO

Fabio

Si tu me trompes, Mazetto, c’est un triste métier que tu fais là…

Mazetto

Le métier n’en est pas meilleur ; mais je vous sers fidèlement. Elle viendra ce soir, vous dis-je ; elle a reçu vos lettres et vos bouquets.

Fabio

Et la chaîne d’or, et l’agrafe de pierres fines ?

Mazetto

Vous ne devez pas douter qu’elles ne lui soient parvenues aussi, et vous les reconnaîtrez peut-être à son coL et à sa ceinture ; seulement, la façon de ces bijoux est si moderne, qu’elle n’a trouvé encore aucun rôle où elle pût les porter comme faisant partie de son costume.

Fabio

Mais m’a-t-elle vu seulement ? m’a-t-elle remarqué à la place où je suis assis tous les soirs pour l’admirer et l’applaudir, et puis-je penser que mes présents ne seront pas la seule cause de sa démarche ?

Mazetto

Fi, monsieur ! ce que vous avez donné n’est rien pour une personne de cette volée ; et, dès que vous la connaîtrez mieux, elle vous répondra par quelque portrait entouré de perles qui vaudra le double. Il en est de même des dix louis que vous m’avez remis déjà, et des vingt autres que vous m’avez promis dès que vous aurez l’assurance de votre premier rendez-vous ; ce n’est qu’argent prêté, je vous l’ai dit, et ils vous reviendront un jour avec de gros intérêts.

Fabio

Va, je n’en attends rien.

Mazetto

Non, monsieur, il faut que vous sachiez à quels gens vous avez affaire, et que, loin de vous ruiner, vous êtes ici sur le vrai chemin de votre fortune ; veuillez donc me compter la somme convenue, car je suis forcé de me rendre au théâtre pour y remplir mes fonctions de chaque soir.

Fabio

Mais pourquoi n’a-t-elle pas fait de réponse, et n’a-t-elle pas marqué de rendez-vous ?

Mazetto

Parce que, ne vous ayant encore vu que de loin, c’est-à-dire de la scène aux loges, comme vous ne l’avez vue vous-même que des loges à la scène, elle veut connaître avant tout votre tenue et vos manières, entendre votre son de voix, que sais-je ! Voudriez-vous que la meilleure cantatrice de San Carlo acceptât les hommages du premier venu sans plus d’information ?

Fabio

Mais l’oserai-je aborder seulement ? et dois-je m’exposer, sur ta parole, à l’affront d’être rebuté ; ou d’avoir à ses yeux, la mine d’un galant de carrefour ?

Mazetto

Je vous répète que vous n’avez rien à faire qu’à vous promener le long de ce quai, presque désert à cette heure ; elle passera, cachant son visage baissé sous la frange de sa mantille ; elle vous adressera la parole elle-même, et vous indiquera un rendez-vous pour ce soir, car l’endroit est peu propre à une conversation suivie. Serez-vous content ?

Fabio

Ô Mazetto ! si tu dis vrai, tu me sauves la vie !

Mazetto

Et par reconnaissance, vous me prêtez les vingt louis convenus.

Fabio

Tu les recevras quand je lui aurai parlé.

Mazetto

Vous êtes méfiant ; mais votre amour m’intéresse, et je l’aurais servi par pure amitié, si je n’avais à nourrir ma famille. Tenez-vous là comme rêvant en vous-même et composant quelque sonnet ; je vais rôder aux environs pour prévenir toute surprise. (Il sort.)

FABIO, seul

Je vais la voir ! la voir pour la première fois à la lumière du ciel, entendre, pour la première fois, des paroles qu’elle aura pensées !... Un mot d’elle va réaliser mon rêve, ou le faire envoler pour toujours ! Ah ! j’ai peur de risquer ici plus que je ne puis gagner ; ma passion était grande et pure, et rasait le monde sans le toucher, elle n’habitait que des palais radieux et des rives enchantées ; la voici ramenée à la terre et contrainte à cheminer comme toutes les autres. Ainsi que Pygmalion, j’adorais la forme extérieure d’une femme ; seulement la statue se mouvait tous les soirs sous mes yeux avec une grâce divine, et, de sa bouche, il ne tombait que des perles de mélodie. Et maintenant voici qu’elle descend à moi : mais l’Amour qui a fait ce miracle est un honteux valet de comédie, et le rayon qui fait vivre pour moi cette idole adorée est de ceux que Jupiter versait au sein de Danaé !… Elle vient, c’est bien elle ; oh ! le cœur me manque, et je serais tenté de m’enfuir si elle ne m’avait aperçu déjà !

FABIO, UNE DAME en mantille

La Dame, passant près de lui

Seigneur cavalier, donnez-moi le bras je vous prie, de peur qu’on ne nous observe, et marchons naturellement. Vous m’avez écrit…

Fabio

Et je n’ai reçu de vous aucune réponse…

La Dame

Tiendriez-vous plus à mon écriture qu’à mes paroles ?

Fabio

Votre bouche ou votre main m’en voudraient si j’osais choisir.

La Dame

Que l’une soit donc le garant de l’autre : vos lettres m’ont touchée, et je consens à l’entrevue que vous me demandez. Vous savez pourquoi je ne puis vous recevoir chez moi ?

Fabio

On me l’a dit.

La Dame

Je suis très entourée, très gênée dans toutes mes démarches. Ce soir, à quatre heures de la nuit, attendez-moi au rond-point de la Villa-Reale, j’y viendrai sous un déguisement, et nous pourrons avoir quelques instants d’entretien.

Fabio

J’y serai.

La Dame

Maintenant, quittez mon bras, et ne me suivez pas, je me rends au théâtre. Ne paraissez pas dans la salle ce soir… soyez discret et confiant. (Elle sort.)

Fabio seul

C’était bien elle !… En me quittant, elle s’est toute révélée dans un mouvement, comme la Vénus de Virgile. J’avais à peine reconnu son visage, et pourtant l’éclair de ses yeux me traversait le cœur, de même qu’au théâtre, lorsque son regard vient croiser le mien dans la foule. Sa voix ne perd pas de son charme en prononçant de simple paroles ; et cependant, je croyais jusqu’ici qu’elle ne devait avoir que le chant comme les oiseaux ! Mais ce qu’elle m’a dit vaut tous les vers de Métastase, et ce timbre si pur, et cet accent si doux, n’empruntent rien pour séduire aux mélodies de Paesiello ou de Cimarosa. Ah ! toutes ces héroïnes que j’adorais en elle, Sophonisbe, Alcime, Herminie, et même cette blonde Molinara, qu’elle joue à ravir sous des habits moins splendides, je les voyais toutes enfermées à la fois dans cette mantille coquette, sous cette coiffe de satin… Encore Mazetto !

 

FABIO, MAZETTO

Mazetto

Eh bien ! seigneur, suis-je un fourbe, un homme sans parole, un homme sans honneur ?

Fabio

Tu es le plus vertueux des mortels ! Mais, tiens, prends cette bourse, et laisse-moi seul.

Mazetto

Vous avez l’air contrarié.

Fabio

C’est que le bonheur me rend triste ; il me force à penser au malheur qui le suit toujours de près.

Mazetto

Peut-être avez-vous besoin de votre argent pour jouer au lansquenet cette nuit : je puis vous le rendre, et même vous en prêter d’autre.

Fabio

Cela n’est point nécessaire. Adieu.

Mazetto

Prenez garde à la jettatura, seigneur Fabio ! (Il sort.)

FABIO, seul

Je suis fatigué de voir la tête de ce coquin faire ombre sur mon amour ; mais Dieu merci, ce messager va me devenir inutile. Qu’a-t-il fait d’ailleurs, que de remettre adroitement mes billets et mes fleurs, qu’on avait longtemps repoussés ? Allons, allons, l’affaire a été fort habilement conduite et touche à son dénouement… Mais pourquoi suis-je donc si morose ce soir, moi qui devrais nager dans la joie et frapper ces dalles d’un pied triomphant ? N’a-t-elle pas cédé un peu vite, et surtout depuis l’envoi de mes présents !… Bon, je vois les choses trop en noir, et je ne devrais songer plutôt qu’à préparer ma rhétorique amoureuse. Il est clair que nous ne nous contenterons pas de causer amoureusement sous les arbres, et que je parviendrai bien à l’emmener souper dans quelque hôtellerie de Chiaia ; mais il faudra être brillant, passionné, fou d’amour, monter ma conversation au ton de mon style, réaliser l’idéal que lui ont présenté mes lettres et mes vers… et c’est à quoi je ne me sens nulle chaleur et nulle énergie… J’ai envie d’aller me remonter l’imagination avec quelques verres de vin d’Espagne. (Entre Marcelli.)

 

FABIO, MARCELLI

Marcelli

C’est un triste moyen, seigneur Fabio ; le vin est le plus traître des compagnons ; il vous prend dans un palais et vous laisse dans un ruisseau.

Fabio

Ah ! c’est vous, seigneur Marcelli ; vous m’écoutiez ?

Marcelli

Non, mais je vous entendais.

Fabio

Ai-je rien dit qui vous ait déplu ?

Marcelli

Au contraire ; vous vous disiez triste et vous vouliez boire, c’est tout ce que j’ai surpris de votre monologue : moi, je suis plus gai qu’on ne peut dire. Je marche le long de ce quai comme un oiseau ; je pense à des choses folles, je ne puis demeurer en place, et j’ai peur de me fatiguer. Tenons-nous compagnie l’un à l’autre un instant ; je vaux bien une bouteille pour l’ivresse et cependant je ne suis rempli que de joie ; j’ai besoin de m’épancher comme un flacon de Sillery, et je veux jeter dans votre oreille un secret étourdissant.

Fabio

De grâce, choisissez un confident moins préoccupé de ses propres affaires. J’ai la tête prise, mon cher ; je ne suis bon à rien ce soir, et, eussiez-vous à me confier que le roi Midas a des oreilles d’âne, je vous jure que je serais incapable de m’en souvenir demain pour le répéter.

Marcelli

Et c’est ce qu’il me faut, vrai Dieu ! un confident muet comme une tombe.

Fabio

Bon ! ne sais-je pas vos façons ? vous voulez publier une bonne fortune, et vous m’avez choisi pour le héraut de votre gloire.

 

Marcelli

Au contraire, je veux prévenir une indiscrétion en vous confiant bénévolement certaines choses que vous n’avez pu manqué de soupçonner.

Fabio

Je ne sais ce que vous voulez dire.

Marcelli

On ne garde pas un secret surpris, au lieu qu’une confidence engage.

Fabio

Mais je ne soupçonne rien qui vous puisse concerner.

Marcelli

Il convient donc que je vous dise tout.

Fabio

Vous n’allez donc pas au théâtre ?

Marcelli

Non, pas ce soir ; et vous ?

Fabio

Moi, j’ai quelque affaire en tête, j’ai besoin de me promener seul.

Marcelli

Je gage que vous composez un opéra ?

Fabio

Vous avez deviné.

Marcelli

Et qui s’y tromperait ? Vous ne manquez pas une seule des représentations de San-Carlo ; vous arrivez dès l’ouverture, ce que ne fait aucune personne du bel air ; vous ne vous retirez pas au milieu du dernier acte, et vous restez seul dans la salle avec le public du parquet. Il est clair que vous étudiez votre art avec soin et persévérance. mais une seule chose m’inquiète… êtes-vous poète ou musicien ?

Fabio

L’un et l’autre.

Marcelli

Pour moi, je ne suis qu’amateur et n’ai fait que des chansonnettes. Vous savez donc très bien que mon assiduité dans cette salle, où nous nous rencontrons continuellement depuis quelques semaines, ne peut avoir d’autre motif qu’une intrigue amoureuse…

Fabio

Dont je n’ai nulle envie d’être informé.

Marcelli

Oh ! vous ne m’échapperez point par ces faux-fuyants, et ce n’est que quand vous saurez tout, que je me croirai certain du mystère dont mon amour a besoin.

Fabio

Il s’agit donc de quelque actrice… de la Borsella ?

Marcelli

Non ! de la nouvelle cantatrice espagnole, de la divine Mercédès !… Par Bacchus ! vous avez bien remarqué les furieux clins d’œil que nous nous lançons ?

Fabio, avec humeur

Jamais !

Marcelli

Les signes convenus entre nous à de certains instants où l’attention du public se porte ailleurs…

Fabio

Je n’ai rien vu de pareil.

Marcelli

Quoi ! vous êtes distrait à ce point ? J’ai donc eu tort de vous croire informé d’une partie de mon secret ; mais la confidence étant commencée…

Fabio, vivement

Oui, certes ! vous me voyez maintenant curieux d’en connaître la fin.

Marcelli

Peut-être n’avez vous jamais fait grande attention à la signora Mercédès . Vous êtes plus occupé, n’est-ce pas, de sa voix que de sa figure. Eh bien ! remarquez-la, elle est charmante !

Fabio

J’en conviens.

Marcelli

Une blonde d’Italie ou d’Espagne, c’est toujours une espèce de beauté fort singulière et qui a du prix par sa rareté.

Fabio

C’est également mon avis.

Marcelli

Ne trouvez-vous pas qu’elle ressemble à la Judith de Caravagio, qui est dans le musée royal ?

Fabio

Hé ! monsieur, finissez. En deux mots, vous êtes son amant, n’est-ce pas ?

Marcelli

Pardon ; je ne suis encore que son amoureux.

Fabio

Vous m’étonnez.

Marcelli

Je dois vous dire qu’elle est fort sévère.

Fabio

On le prétend.

Marcelli

Que c’est une tigresse, une Bradamante…

Fabio

Une Alcimadure !

Marcelli

Sa porte demeurant fermée à mes bouquets, sa fenêtre à mes sérénades, j’en ai conclu qu’elle avait des raisons d’être insensible… chez elle, mais que sa vertu devait tenir pied moins solidement sur les planches d’une scène d’opéra… Je sondai le terrain, j’appris qu’un certain drôle nommé Mazetto avait accès près d’elle, en raison de son service au théâtre…

Fabio

Vous confiâtes vos fleurs et vos billets à ce coquin.

Marcelli

Vous le saviez donc.

Fabio

Et aussi quelques présents qu’il vous conseilla de faire.

Marcelli

Ne disais-je pas bien que vous étiez informé de tout ?

Fabio

Vous n’avez pas reçu de lettres d’elle ?

Marcelli

Aucune.

Fabio

Il serait trop singulier que la dame elle-même, passant près de vous dans la rue, vous eût, à voix basse, indiqué un rendez-vous…

Marcelli

Vous êtes le diable, ou moi-même !

Fabio

Pour demain ?

Marcelli

Non, pour aujourd’hui.

Fabio

À cinq heure de la nuit ?

Marcelli

À quatre heures.

Fabio

Alors, c’est au rond-point de la Villa Reale ?

Marcelli

Non ! devant les bains de Neptune.

Fabio

Je n’y comprends plus rien.

Marcelli

Pardieu ! vous voulez tout deviner, tout savoir mieux que moi. C’est particulier. Maintenant que j’ai tout dit, il est de votre honneur d’être discret.

Fabio

Bien. Écoutez-moi, mon ami… nous sommes joués l’un ou l’autre.

Marcelli

Que dites-vous ?

Fabio

Ou l’un et l’autre, si vous voulez. Nous avons rendez-vous de la même personne, à la même heure : vous, devant les bains de Neptune ; moi, à la Villa Reale !

Marcelli

Je n’ai pas le temps d’être stupéfait ; mais je vous demande raison de cette lourde plaisanterie.

Fabio

Si c’est la raison qui vous manque, je ne me charge pas de vous en donner ; si c’est un coup d’épée qu’il vous faut, dégainez la vôtre.

Marcelli

Je fais une réflexion : vous avez sur moi tout avantage en ce moment.

Fabio

Vous en convenez ?

Marcelli

Pardieu ! vous êtes un amant malheureux, c’est clair ; vous alliez vous jeter du haut de cette rampe, ou vous pendre aux branches de ces tilleuls, si je ne vous eusse rencontré. Moi, au contraire, je suis reçu, favorisé, presque vainqueur ; je soupe ce soir avec l’objet de mes vœux. Je vous rendrais service en vous tuant ; mais si c’est moi qui suis tué, vous conviendrez qu’il serait dommage que ce fût avant, et non après. Les choses ne sont pas égales ; remettons l’affaire à demain.

Fabio

Je fais exactement la même réflexion que vous, et je pourrais vous répéter vos propres paroles. Ainsi, je consens à ne vous punir que demain de votre folle vanterie. Je ne vous croyais qu’indiscret.

Marcelli

Bon ! séparons-nous sans un mot de plus, je ne veux point vous contraindre à des aveux humiliants, ni compromettre davantage une dame qui n’a pour moi que des bontés. Je compte sur votre réserve et vous donnerai demain matin des nouvelles de ma soirée.

Fabio

Je vous en promets autant ; mais ensuite nous ferraillerons de bon cœur. À demain donc.

Marcelli

À demain, seigneur Fabio. (Ils sortent.)

 

GÉRARD.

 

(1) L’auteur se réserve la propriété de ce canevas dramatique, excepté aussi de tout traité relatif à la reproduction.

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16-17 août 1839 – Les Deux Rendez-vous, intermède, publié dans La Presse, 2e livraison

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LES DEUX RENDEZ-VOUS.

INTERMÈDE

(2e livraison)

Deuxième entracte – Une terrasse près du palais

 

FABIO, seul

Je ne sais quelle inquiétude m’a porté à le suivre de loin, au lieu d’aller de mon côté. Retournons. (Il fait quelques pas.) Il est impossible de pousser plus loin l’assurance, mais aussi ne pouvait-il guère revenir sur sa prétention et me confesser son mensonge. Voilà de nos jeunes fous à la mode ; rien ne leur fait obstacle, ils sont les vainqueurs et les préférés de toutes les femmes, et la liste de Don Juan ne leur coûterait rien que la peine de l’écrire. Certainement d’ailleurs, si cette beauté nous trompait l’un pour l’autre, ce ne serait pas à la même heure. Allons, je crois que l’instant approche, et que je ferai bien de me diriger du côté de la Villa Reale, qui doit être déjà débarrassée de ses promeneurs et rendue à la solitude. Mais en vérité n’aperçois-je pas là-bas Marcelli qui donne le bras à une femme… Je suis fou véritablement… Si c’est lui, ce ne peut être elle… Que faire ? Si je vais de leur côté, je manque l’heure de mon rendez-vous… Et si je n’éclaircis pas le soupçon qui me vient, je risque, en me rendant là-bas, de jouer le rôle d’un sot. C’est là une cruelle incertitude. L’heure se passe, je vais et reviens, et ma position est la plus bizarre du monde. Pourquoi faut-il que j’aie rencontré cet étourdi, qui s’est joué de moi peut-être. Il aura su mon amour par Mazetto, et tout ce qu’il m’est venu conter tient à quelque obscure fourberie que je saurai bien démêler. – Décidément, je prends mon parti, je cours à la Villa Reale. (Il revient.) Sur mon âme, ils approchent ; c’est la même mantille garnie de longues dentelles ; c’est la même robe de soie grise… En deux pas ils vont être ici. Oh ! si c’est elle, je suis trompé… je n’attendrai pas à demain pour me venger de tous les deux ! Que vais-je faire ? Un éclat ridicule… Retirons-nous derrière ce treillis pour mieux nous assurer que ce sont bien eux-mêmes.

 

MARCELLI, LA SIGNORA MERCÉDÈS lui donnant le bras.

Marcelli

Oui, belle dame, vous voyez jusqu’où va la suffisance de certaines gens. Il y a par la ville un cavalier qui se vante d’avoir aussi obtenu de vous une entrevue pour ce soir. Et, si je n’étais sûr de vous avoir maintenant à mon bras, fidèle à une douce promesse trop longtemps différée…

Mercédès

Allons, vous plaisantez, seigneur Marcelli. Et ce cavalier si avantageux… le connaissez-vous ?

Marcelli

C’est à moi justement qu’il a fait des confidences…

Fabio, se montrant

Vous vous trompez, seigneur, c’est vous qui me faisiez les vôtres. Madame, il est inutile d’aller plus loin ; je suis décidé à ne point supporter un pareil manège de coquetterie. Le seigneur Marcelli peut vous reconduire chez vous, puisque vous lui avez donné le bras ; mais ensuite, qu’il se souvienne bien que je l’attends, moi.

Marcelli

Écoutez, mon cher, tâchez, dans cette affaire-ci, de n’être que ridicule.

Fabio

Ridicule, dites-vous ?

Marcelli

Je le dis. S’il vous plaît de faire du bruit, attendez que le jour se lève ; je ne me bats pas sous les lanternes, et je ne me soucie point de me faire arrêter par la garde de nuit.

Mercédès

Cet homme est fou ; ne le voyez-vous pas ? Éloignons-nous.

Fabio

Ah ! madame ! il suffit… Ne brisez pas entièrement cette belle image que je portais pure et sainte au fond de mon cœur !... Hélas ! content de vous aimer de loin, de vous écrire… j’avais peu d’espérance, et je demandais moins que vous m’avez promis !

Mercédès

Vous m’avez écrit ? à moi ?…

Marcelli

Eh ! qu’importe ? ce n’est pas ici le lieu d’une telle explication…

Mercédès

Et que vous ai-je promis, monsieur ?… Je ne vous connais pas et ne vous ai jamais parlé.

Marcelli

Bon ! quand vous lui auriez dit quelques paroles en l’air, le grand mal ! Pensez-vous que mon amour s’en inquiète ?

Mercédès

Mais quelle idée avez-vous aussi, seigneur ? Puisque les choses sont allées si loin, je veux que tout s’explique à l’instant. Ce cavalier croit avoir à se plaindre de moi ! Qu’il parle et qu’il se nomme avant tout ; car j’ignore ce qu’il est et ce qu’il veut.

Fabio

Rassurez-vous, madame ! j’ai honte d’avoir fait cet éclat et d’avoir cédé à un premier mouvement de surprise. Vous m’accusez d’imposture, et votre belle bouche ne peut mentir. Vous l’avez dit, je suis fou, j’ai rêvé. Ici même, il y a une heure, quelque chose comme votre fantôme passait, m’adressait quelques douces paroles et promettait de revenir… Il y avait de la magie, sans doute, et cependant tous les détails restent présents à ma pensée. J’étais là, je venais de voir le soleil se coucher derrière le Pausilippe, en jetant sur Ischia le bord de son manteau rougeâtre, la mer noircissait dans le golfe, et les voiles blanches se hâtaient vers la terre comme des colombes attardées… Vous voyez, je suis un triste rêveur, mes lettres ont dû vous l’apprendre, mais vous n’entendrez plus parler de moi, je le jure, et vous dis adieu.

Mercédès

Vos lettres… Tenez, tout cela a l’air d’un imbroglio de comédie, permettez-nous de ne nous y point arrêter davantage ; seigneur Marcelli, veuillez reprendre mon bras et me reconduire en toute hâte chez moi. (Fabio salue et s’éloigne.)

Marcelli

Chez vous, madame ?

Mercédès

Oui, cette scène m’a bouleversée !… Vit-on jamais rien de plus bizarre ! Si la place du palais n’est pas encore déserte, nous trouverons bien une chaise, ou tout au moins un falot. Voici justement les valets du théâtre qui sortent ; appelez un d’entre eux…

Marcelli

Holà ! quelqu’un ! par ici… Mais en vérité vous sentez-vous malade ?

Mercédès

À ne plus pouvoir marcher plus loin…

 

FABIO, MAZETTO, LES PRÉCÉDENTS

Fabio, entraînant Mazetto

Tenez, c’est le ciel qui nous l’amène ; voilà le traître qui s’est joué de moi.

Marcelli

C’est Mazetto ! le plus grand fripon des Deux-Siciles ! Quoi ! c’était aussi votre messager ?

Mazetto

Au diable ! vous m’étouffez.

Fabio

Tu vas nous expliquer…

Mazetto

Et que faites-vous ici, seigneur ? Je vous croyais en bonne fortune ?

Fabio

C’est la tienne qui ne vaut rien. Tu vas mourir si tu ne confesses pas toute ta fourberie.

Marcelli

Attendez, seigneur Fabio, j’ai aussi des droits à faire valoir sur ses épaules. À nous deux, maintenant.

Mazetto

Messieurs, si vous voulez que je comprenne, ne frappez pas tous les deux à la fois. De quoi s’agit-il ?

Fabio

Et de quoi peut-il être question, misérable ? Mes lettres, qu’en as-tu fait ?

Marcelli

Et de quelle façon as-tu compromis l’honneur de la signora Mercédès ?

Mazetto

Messieurs, l’on pourrait nous entendre.

Marcelli

Il n’y a ici que la signora elle-même et nous deux, c’est-à-dire deux hommes qui vont s’entretuer demain à cause d’elle, ou à cause de toi.

Mazetto

Permettez : ceci dès lors est grave, et mon humanité me défend de dissimuler davantage…

Fabio

Parle.

Mazetto

Au moins, remettez vos épées.

Fabio

Alors nous prendrons des bâtons.

Marcelli

Non ; nous devons le ménager s’il dit la vérité tout entière, mais à ce prix-là seulement.

Mercédès

Son insolence m’indigne au dernier point.

Marcelli

Le faut-il assommer avant qu’il ait parlé ?

Mercédès

Non ; je veux tout savoir, et que, dans une si noire aventure, il ne reste du moins aucun doute sur ma loyauté.

Mazetto

Ma confession est votre panégyrique, madame ; tout Naples connaît l’austérité de votre vie. Or, le seigneur Marcelli, que voilà, était passionnément épris de vous ; il allait jusqu’à promettre de vous offrir son nom si vous vouliez quitter le théâtre ; mais il fallait qu’il pût du moins mettre à vos genoux l’hommage de son cœur ; je ne dis pas de sa fortune ; mais vous en avez bien pour deux, on le sait, et lui aussi.

Marcelli

Faquin !…

Fabio

Laissez-le finir.

Mazetto

La délicatesse du motif m’engagea dans son parti. Comme valet du théâtre, il m’était aisé de mettre ses billets sur votre toilette. Les premiers furent brûlés ; d’autres, laissés ouverts, reçurent un meilleur accueil. Le dernier vous décida à accorder un rendez-vous au seigneur Marcelli, lequel m’en a fort bien récompensé…

Marcelli

Mais qui te demande tout ce récit ?

Fabio

Et moi, traître ! âme à double face ! comment m’as-tu servi ? Mes lettres, les as-tu remises ? Quelle a été cette femme voilée que tu m’as envoyée tantôt, et que tu m’as dit être la signora Mercédès elle-même ?

Mazetto

Ah ! seigneurs, qu’eussiez-vous dit de moi et quelle idée madame en eût-elle pu concevoir, si je lui avais remis des lettres de deux écritures différentes et des bouquets de deux amoureux. Il faut de l’ordre en toute chose, et je respecte trop madame pour lui avoir supposé la fantaisie de mener de front deux amours. Cependant le désespoir du seigneur Fabio, à mon premier refus de le servir, m’avait singulièrement touché. Je le laissai d’abord épancher sa verve en lettres et en sonnets que je feignis de remettre à la signora, supposant que son amour pourrait bien être ce ceux qui viennent si fréquemment se brûler les ailes aux flammes de la rampe ; passions d’écoliers et de poètes, comme nous en voyons tant… Mais c’était plus sérieux, car la bourse du seigneur Fabio s’épuisait à fléchir ma résolution vertueuse…

Marcelli

En voilà assez ! Signora, nous n’avons point affaire, n’est-ce pas, de ces divagations…

Mercédès

Laissez-le dire, rien ne nous presse, monsieur.

Mazetto

Enfin, j’imaginai que le seigneur Fabio étant pris par les yeux seulement, puisqu’il n’avait jamais pu réussir à s’approcher de madame et n’ait jamais entendu sa voix qu’en musique, il suffirait de lui procurer la satisfaction d’un entretien avec quelque créature de la taille et de l’air de la signora Mercédès… Il faut dire que j’avais déjà remarqué une petite bouquetière qui vend ses fleurs le long de la rue de Tolède, ou devant les cafés de la place du Môle. Quelquefois elle s’arrête un instant, et chante des chansonnettes espagnoles avec une voix d’un timbre fort clair…

Marcelli

Une bouquetière qui ressemble à la signora ; allons donc ! ne l’aurais-je point remarquée aussi.

Mazetto

Seigneur, elle arrive tout fraîchement par le galion de Sicile, et porte encore le costume de son pays.

Mercédès

Cela n’est pas vraisemblable, assurément.

Mazetto

Demandez au seigneur Fabio si, le costume aidant, il n’a pas cru tantôt voir passer madame elle-même ?

Fabio

Eh bien ! cette femme…

Mazetto

Cette femme, seigneur, est celle qui vous attend à la Villa-Reale, ou plutôt qui ne vous attend plus, l’heure étant de beaucoup passée.

Fabio

Peut-on imaginer une plus noire complication d’intrigues ?

Marcelli

Mais non ; l’aventure est plaisante. Et voyez, la signora elle-même ne peut s’empêcher d’en rire… Allons, beau cavalier, séparons-nous sans rancune, et corrigez-moi ce drôle d’importance… Ou plutôt, tenez, profitez de son idée : la nuée qu’embrassait Ixion valait bien pour lui la divinité dont elle était l’image, et je vous crois assez poète pour vous soucier peu des réalités. – Bonsoir, seigneur Fabio ! (Marcelli et Mercédès s’éloignent.)

 

FABIO, MAZETTO

Fabio, à lui-même

Elle était là ! et pas un mot de pitié, pas un signe d’attention ! Elle assistait, froide et morne, à ce débat qui me couvrait de ridicule, et elle est partie dédaigneusement sans dire une parole, riant seulement, sans doute, de ma maladresse et de ma simplicité !… Oh ! tu peux te retirer, va, pauvre valet de comédie, je ne maudis pas ma mauvaise étoile, et je vais rêver le long de la mer à mon infortune, car je n’ai plus même l’énergie d’être furieux.

Mazetto

Seigneur, vous feriez bien d’aller rêver du côté de la Villa-Reale. La bouquetière vous attend peut-être encore… (Il sort.)

 

Troisième entr’acte. – Une allée de la Villa-Reale

 

FABIO, seul

En vérité, j’aurais été curieux de rencontrer cette créature et de la traiter comme elle le mérite. Quelle femme est-ce donc que celle qui se prête à une telle manœuvre ? Est-ce une niaise enfant à qui l’on fait la leçon, ou quelque effrontée qu’on n’a eu que la peine de payer et de mettre en campagne. Mais il faut l’âme d’un plat valet pour m’avoir jugé digne de donner dans ce piège un instant. Et pourtant, elle ressemble à celle que j’aime… et moi-même quand je la rencontrai voilée, je crus reconnaître et sa démarche et le son si pur de sa voix… Allons, il est bientôt six heures de nuit, et les derniers promeneurs s’éloignent vers Ste-Lucie et vers Chaia, et les terrasses des maisons se garnissent de monde… À l’heure qu’il est, Marcelli soupe gaiement avec sa conquête facile… Les femmes n’ont d’amour que pour ces débauchés sans cœur ! – Que me veux-tu, petite ?

 

FABIO, UNE BOUQUETIÈRE

La Bouquetière

Seigneur, je vends des roses, je vends des fleurs du printemps. Voulez-vous acheter tout ce qui me reste pour parer la chambre de votre amoureuse ? On va bientôt fermer le jardin, et je ne puis remporter cela chez mon père ; je serais battue. Prenez le tout pour trois carlins.

Fabio

Crois-tu que je sois attendu ce soir, et me trouves-tu la mine d’un amant favorisé ?

La Bouquetière

Venez ici à la lumière. Vous m’avez l’air d’un beau cavalier ; et, si vous n’êtes pas attendu, c’est que vous attendez… Ah ! mon Dieu !

Fabio

Qu’as-tu, ma petite ? Mais vraiment, cette figure… Ah ! je comprends tout maintenant : tu es la fausse Mercédès !… À ton âge, mon enfant, tu entames un vilain métier !

La Bouquetière

En vérité, seigneur, je suis une honnête fille, et vous allez me mieux juger. On m’a déguisée en grande dame, on m’a fait dire des mots appris par cœur ; mais, quand j’ai vu que c’était une comédie pour tromper un honnête gentilhomme, je me suis échappée et j’ai repris mes habits de pauvre fille, et je suis allée, comme tous les soirs, vendre mes fleurs sur la place du Môle et dans les allées du Jardin-Royal.

Fabio

Cela est-il bien vrai ?

La Bouquetière

Si vrai, que je vous dis adieu, seigneur ; et puisque vous ne voulez pas de mes fleurs, je les jetterai dans la mer en passant ; demain elles seraient fanées.

Fabio

Pauvre fille, cet habit te sied mieux que l’autre, et je te conseille de ne plus le quitter. Tu es, toi, la fleur sauvage des champs ; mais qui pourrait se tromper entre vous deux ? Tu me rappelles sans doute quelques-uns de ses traits, et ton cœur vaut mieux que le sien, peut-être. Mais qui peut remplacer dans l’âme d’un amant la belle image qu’il s’est plu tous les jours à parer d’un nouveau prestige ? Celle-là n’existe plus en réalité sur la terre ; elle est gravée seulement au fond du fond du cœur fidèle, et nul portrait ne pourra jamais rendre son impérissable beauté.

La Bouquetière

Pourtant on m’a dit que je la valais bien, et, sans coquetterie, je pense qu’étant parée comme la signora Mercédès, aux feux des bougies, au milieu des enivrements du spectacle et de la musique, je pourrais bien vous plaire autant qu’elle, et cela sans blanc de perle et sans carmin.

Fabio

Si ta vanité se pique, petite fille, tu m’ôteras même le plaisir que je trouve à te regarder un instant. Mais, vraiment, tu oublies qu’elle est la perle de l’Espagne et de l’Italie, que son pied est le plus fin et sa main la plus royale main du monde. Pauvre enfant ! la misère n’est pas la culture qu’il faut à des beautés si accomplies, dont le luxe et l’art prennent soin tour à tour.

La Bouquetière

Regardez mon pied sur ce banc de marbre ; il se découpe encore assez bien dans sa chaussure brune. Et ma main, l’avez-vous seulement touchée ?

Fabio

Il est vrai que ton pied est charmant, et ta main… Dieu ! qu’elle est douce !… Mais, écoute, je ne veux pas te tromper, mon enfant, c’est bien elle seule que j’aime, et le charme qui m’a séduit n’est pas né dans une soirée. Depuis trois mois que je suis à Naples, je n’ai pas manqué de la voir un seul jour d’opéra. Trop pauvre pour briller près d’elle, comme tous les beaux cavaliers qui l’entourent aux promenades, n’ayant ni le génie des musiciens, ni la renommée des poètes qui l’inspirent et qui la servent dans son talent, j’allais sans espérance m’enivrer de sa vue et de ses chants, et prendre ma part dans ce plaisir de tous, qui pour moi seul était le bonheur et la vie. Oh ! tu la vaux bien peut-être, en effet… Mais as-tu cette grâce divine qui se révèle sous tant d’aspects ? As-tu ces pleurs et ce sourire ? As-tu ce chant divin, sans lequel une divinité n’est qu’une belle idole ? Mais alors tu serais à sa place, et tu ne vendrais pas des fleurs aux promeneurs de la Ville-Reale…

La Bouquetière

Pourquoi donc la nature, en me donnant son apparence, aurait-elle oublié la voix ? Je chante fort bien, je vous jure ; mais les directeurs de San-Carlo n’auraient jamais l’idée d’aller ramasser une prima-donna sur la place publique… Écoutez ces vers d’opéra que j’ai retenus pour les avoir entendus seulement au petit théâtre de la Fenice. (Elle chante.)

Air italien.

Qu’il m’est doux de conserver la paix du cœur, le calme de la pensée. Il est sage d’aimer dans la belle saison de l’âge ; plus sage de n’aimer pas, etc.

Fabio, tombant à ses pieds

Oh ! madame, qui vous méconnaîtrait maintenant ? Mais cela ne peut être… Vous êtes une déesse véritable, et vous allez vous envoler ! Mon Dieu ! qu’ai-je à répondre à tant de bontés ; je suis indigne de vous aimer, pour ne vous avoir point d’abord reconnue !

Mercédès

Je ne suis donc plus la bouquetière ?… Eh bien ! je vous remercie ; j’ai étudié ce soir un nouveau rôle, et vous m’avez donné les répliques admirablement.

Fabio

Et Marcelli ?

Mercédès

Tenez, n’est-ce pas lui que je vois errer tristement le long de ces berceaux, comme vous faisiez tout à l’heure ?

Fabio

Évitons-le, prenons cette allée.

Mercédès

Il nous a vus, il vient à nous.

 

FABIO, MERCÉDÈS, MARCELLI

Marcelli

Hé ! seigneur Fabio, vous avez donc trouvé la bouquetière ; ma foi, vous avez bien fait, et vous êtes plus heureux que moi ce soir.

Fabio

Eh bien ! qu’avez-vous donc fait de la signora Mercédès ; Vous alliez souper ensemble si gaiement.

Marcelli

Ma foi, l’on ne comprend rien aux caprices des femmes. Elle s’est dite malade, et je n’ai pu que la reconduire chez elle ; mais demain…

Fabio

Demain ne vaut pas ce soir, seigneur Marcelli.

Marcelli

Voyons donc cette ressemblance tant vantée… Elle n’est pas mal, ma foi !… mais ce n’est rien, pas de distinction, pas de grâce ; allons, faites-vous illusion à votre aise… Moi, je vais penser à la véritable prima-donna de San-Carlo, que j’épouserai dans huit jours.

Mercédès, reprenant son ton naturel

Il faudra beaucoup réfléchir là-dessus, seigneur Marcelli. Tenez, moi, j’hésite beaucoup à m’engager. J’ai de la fortune ; je veux choisir. Pardonnez-moi d’avoir été comédienne en amour comme au théâtre, et de vous avoir mis à l’épreuve tous deux. Maintenant, je vous l’avouerai, je ne sais trop si aucun de vous m’aime, et j’ai besoin de vous connaître davantage. Le seigneur Fabio n’adore en moi que l’actrice peut-être, et son amour a besoin de la distance et de la rampe allumée ; et vous, seigneur Marcelli, vous me paraissez vous aimer avant tout le monde, et vous émouvoir difficilement dans l’occasion. Vous êtes trop mondain, et lui trop poète ; et maintenant, veuillez tous deux m’accompagner. Chacun de vous avait gagé de souper avec moi, j’en avais fait la promesse à chacun de vous ; nous souperons tous les trois ensemble ; Mazetto nous servira.

Mazetto, paraissant et s’adressant au public

Sur quoi, messieurs, vous voyez que cette aventure scabreuse va se terminer le plus moralement du monde. Excusez-moi d’avoir brodé quelques répliques sur la trame d’un aussi pauvre canevas. le second rideau se lève et le dernier acte de la grande pièce va commencer.

 

Fin de l’intermède.

 

GÉRARD.

 

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