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20 octobre 1844 – Les Délices de la Hollande, premier de deux articles publiés dans La Sylphide, partiellement repris le 1er novembre 1846 dans L’Artiste-Revue de Paris sous le titre: Un tour dans le Nord. III, puis en 1852 dans Lorely. Souvenirs d’Allemagne, « Les Fêtes de Hollande »

Nerval est parti en Belgique et en Hollande avec Arsène Houssaye en septembre-octobre 1844. Il consacre à ce voyage trois articles de « voyageur enthousiaste » à la manière de Sterne et d'Hoffmann, sur Bruxelles et Amsterdam où il assiste à une représentation théâtrale qui fait l'objet d'un article publié dans L'Artiste.

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LES DÉLICES DE LA HOLLANDE.

PREMIÈRE LETTRE À M. DE VILLEMESSANT.

 

D’OÙ VIENT L’HIVER.

Je voudrais pouvoir vous donner des nouvelles de l’hiver. En marchant toujours au nord et suivant la ligne du méridien de Paris, je dois finir par rencontrer ce grand vieillard assis dans quelque île de la Baltique, sur son trône de frimas. Serait-ce le roi de Thulé des ballades allemandes, qui jette aux flots sa coupe d’or ruisselante d’un vin pourpré ? Siégerait-il dans les Orcades brumeuses, dans l’île anglaise d’Héligoland, qui veille au nord de l’Allemagne, ou plutô à ces dernières pointes de la Norvège, crête dentelée de l’Europe où s’arrêta le poète Régnard, sous prétexte que la terre s’y était arrêtée longtemps avant lui.

Mais la terre finit aussi là où je m’arrête sur ce rivage de Néerlande, et l’on peut même dire qu’elle a fait reculer les flots. À l’heure qu’il est, je me promène à cinquante pieds au-dessous du niveau de la mer, et, en levant la tête, je crains toujours de voir passer les poissons et glisser la quille des vaisseaux au-dessus de l’atmosphère humide qui m’environne, et qui, étendue au loin sur les campagnes, y prend souvent l’aspect des eaux. Pourtant, si ces dunes de sable que mon pied foule sont vraiment le fond de la mer, tout me porte à croire que c’est encore de l’air que je respire, et que l’eau n’y réside qu’à l’état de brouillard. Du reste, un beau soleil ardent comme un fer rouge lutte à l’horizon contre ces vapeurs, qui se dissiperont au milieu de la journée ; la verdure éclate dans l’herbe et dans les feuilles sèches, et cède à peine sa nuance aux teintes pourprées de l’automne. Vous croyez donc que l’hiver vient du nord ? c’est un conte, ici même on vous dira qu’il vient de Paris.

Le moyen d’en douter. J’ai quitté Paris en proie à la pluie, à la bise, au froid prématuré ; hors de la ville, les feuilles jaunies tombaient de toutes parts, la campagne était désolée, les familles se pressaient autour du feu. Au second jour de mon voyage, l’horizon s’éclaircit un peu, le ciel prit des teintes d’opale, le feuillage se montra moins rare et plus vert. Dans le milieu du jour, les champs commencèrent à se couvrir de plates-bandes roses, violettes, bleues, qui souriaient parfois sous un pâle rayon de soleil. Je me crus déjà dans le pays des tulipes, mais on me dit le nom de ces fleurs tardives et charmantes. C’était l’œillette, plante qui réunit l’utile à l’agréable, puisqu’elle fournit de l’huile à l’industrie, séduit l’œil blasé des touristes d’automne en leur rappelant le printemps.

Mais comment songer désormais à l’hiver ? À Lille, le temps est superbe, le soleil dans toute sa force, et l’on nous sert à dîner des petits pois verts et des fraises. Dès-lors, plus une feuille jaune ; l’année remonte à son enfance, et j’ai peur, en allant plus loin, de trouver les arbres en bourgeons. Arrêtons-nous encore dans ces plaines riantes du Brabant, que j’ai déjà plus d’une fois parcourues ; aussi bien, parti de Lille à cinq heures, par le chemin de fer franco-belge, il me faudra toujours passer la nuit à Gand, la locomotive étant, à ce qu’il paraît, un animal qui a besoin de dormir.

 

QUESTION DES HUÎTRES.

Chemin faisant, après avoir quitté la France à la station de Mouscron, je m’aperçois que j’ai changé de roi, de douaniers et de gendarmes, et que je vis sous la protection d’un drapeau tricolore passé au jaune, et d’intitutions d’une nuance moins vive que les nôtres ; il s’agit donc de prendre connaissance de la politique du lieu.

Le bon Sterne, — hélas ! qui de nous, touristes dégénérés, ne voudrait être dans sa culotte de soie et dans son habit de ratine, — se disait en touchant le sol de la France, que s’il mourait subitement, rien ne pourrait empêcher l’exercice du droit d’aubaine ! Je pense qu’il en serait aujourd’hui autrement. Mais si, dans une circonstance analogue, le roi des Belges avait à faire valoir des droits sur mon habit bleu-barbeau… j’aurais toujours à me reprocher d’avoir ignoré les lois du pays ; je ne puis donc que m’instruire en me mêlant à la conversation politique de quelques voyageurs que nous prenons à Courtrai.

Le mot d’huître se mêlant très-souvent à leur conversation, d’un français déjà frotté de wallon, je ne pus croire que ces bonnes gens s’adressassent si fréquemment cette injure banale, et je cherchai à me mettre au courant de l’affaire.

— Monsieur, me dit l’un d’eux, le ministère trahit la Belgique pour l’Angleterre : mais l’huître belge ne reculera pas !

— Permettez, monsieur, disait un autre, l’huître belge a des privilèges : l’huître anglaise ne réclame que le droit commun.

— Jamais, monsieur ! Les villes flamandes ont leurs franchises, et nous résisterons. Hier, à la kermesse de Courtray, on a exécuté le chant national, malgré la défense du ministère ; nous avons nos droits !

— Quel chant national ? demandai-je.

— Oui, monsieur, notre chant à tous :

« Guerre aux tyrans ! dans la Belgique,
Jamais l’Anglais ne règnera. »

Peu à peu la question s’éclaircissait pour moi : il s’agissait des huîtres d’Ostende, et la discussion avait lieu entre un éleveur d’huîtres et un hôtelier, qui revenaient de la kermesse, et dont le patriotisme se réglait sur des intérêts opposés.

Voici l’affaire telle que je la compris dans les journaux belges, en arrivant à Gand.

J’avais toujours douté qu’il y eût des huîtres à Ostende, mais il est vrai de dire qu’il n’y en a pas. L’huître que nous nommons d’Ostende s’appelle à Bruxelles huître anglaise, et est apportée à Ostende par des pêcheurs anglais… lesquels vont la recueillir toute jeune sur les côtes de France, ainsi qu’il est constaté par les plaintes continuelles de nos pêcheurs bretons ou normands.

L’huître d’Ostende n’est donc souvent qu’une huître de Cancale qui a voyagé, et qui vaut alors trois fois davantage. Puisse-t-on en dire autant des littérateurs.

Arrachée à ses bancs paternels, l’huître est transportée à Ostende, la côte la moins rocailleuse du monde, et la plus incapable d’en produire naturellement.

On dépose là les jeunes huîtres dans des parcs, où elles se nourrissent et se forment, entourées de soins vigilans. Ceci est l’industrie belge ; mais depuis quelque temps, des Anglais ont imaginé de créer, dans de vieux bateaux, des huîtrières mobiles, qu’ils appellent des parcs flottans. Leur fait-on observer que la terre est à la Belgique ? ils répondent que la mer est à l’Angleterre, et que le pavillon couvre l’huître, ainsi que l’homme d’Albion.

Sur quoi les huîtriers belges ont offert de prouver au ministère que l’huître conservée dans des bateaux était malsaine, maigre, et pouvait même causer des empoisonnemens.

Le ministre belge, touché par ces raisons, a frappé l’huître flottante d’un impôt de douze pour cent.

Mais l’huître en sera-t-elle moins malsaine parce qu’elle paiera l’impôt ? s’écrient les huîtriers d’Ostende.

Le ministère essaie de soutenir, par ses journaux, qu’un objet qui paie l’impôt n’est jamais malsain.

Voilà où en est la question.

 

UNE SÉRÉNADE À GAND.

Je réfléchissais là-dessus dans les rues désertes de Gand, en cherchant à retrouver la place d’Armes et le grand canal, centre intelligent et lumineux de la cité. Pardieu ! me disais-je, une question d’huîtres en vaut bien une autre, et j’ignore si nous tirerons beaucoup mieux que des écailles de la question Pritchard. Je [ne] tardai pas à m’apercevoir, en soupant, que je n’étais pas moi-même désintéressé dans l’affaire ; car l’huître dite d’Ostende, qui, il y a trois ans, valait trois francs le cent en Belgique, se vend cinq francs aujourd’hui, et encore l’on ne sait si l’on mange une huître flottante ou une huître sédentaire.

Mais je m’aperçois ici que j’imite un roi gastronome, qui ne s’est guère occupé que de cuisine dans son Voyage à Gand, publié en 1818. Les touristes, d’ailleurs, ont toujours été un peu goinfres, à commencer par d’Assoucy.

Quel beau spectacle que celui du grand canal, au clair de lune ! À droite, cette halle d’architecture espagnole, dont la porte est gardée par des dieux maniérés se tordant parmi les rocailles ; plus loin, une église sombre, de l’époque des croisades, pleine de blasons et d’armures ; les toits aigus d’un couvent du quinzième siècle, luisant de reflets argentés ; à gauche, un quai de mariniers prolongeant ses maisons aux toits dentelés ; puis un palais tout italien, ceint d’une blanche colonnade ; au fond, les pignons, les clochers, les mâts entremêlés dans l’ombre, ou jetant leur image sur l’eau calme du bassin, les ponts jetés de distance en distance, et, dans tout cela, comme un faux air de Venise la belle, avec l’illusion d’une nuit de printemps.

Mais où donc est l’hiver ? je le demande : on m’écrit qu’il règne à Paris.

La place d’Armes, toujours décorée d’arbres verts, retentit du bruit des équipages. L’aristocratie gantoise, si nombreuse encore, si brillante, se rend soit au Casino des nobles, soit au théâtre, situé en face, où l’on joue de préférence l’opéra-comique français. La salle est magnifique et décorée dans le goût de la renaissance ; le public y est aussi rare que dans les rues de la ville, ce qui n’empêche ni le théâtre ni la ville d’exister.

En rentrant à l’hôtel, près du marché aux grains, j’ai vu pourtant les rues voisines remplies d’un foule compacte ; on faisait prendre aux voitures d’autres chemins : une multitude de torches et de pots à feu éclairaient une scène qui, grâce à l’architecture des maisons, rappelait ce moyen-âge, hélas ! deux fois passé. Un orchestre fort nombreux donnait une sérénade sous les fenêtres d’une maison sculptée, d’apparence toute castillane, et dont les fenêtres, à tous les étages, étaient garnies de charmantes figures de Gantoises regardant derrière les vitres. C’était l’orchestre du théâtre, qui s’était transporté là après la représentation. En approchant davantage je vis que le bas de la maison était occupé par une boutique fermée, au-dessus de laquelle on lisait : « Van-Hien-Ven-Huise, potier d’étain, vend et loue de baignoires. » C’était à l’occasion du mariage de ce brave homme qu’avaient lieu ces solennités.

 

UN THÉÂTRE À LA VAPEUR.

Au point du jour, la locomotive, reposée, nous traîna en trois heures à Bruxelles. Avant cette époque de progrès, l’on mettait toute la nuit pour faire le même chemin. C’était dans un bateau élégant tiré par des chevaux de poste sur un canal ; on y trouvait des lits comme à l’hôtel ; on se couchait à dix heures après le souper, et, le lendemain matin, l’on se réveillait sans avoir senti la moindre secousse, le voyage était accompli. Heureuse idée, qui mettait à profit le sommeil, et le rendait actif. Le chemin de fer nous fait donc perdre les trois heures qu’il nous prend, en nous communiquant de plus un étourdissement et un mal de tête pour tout le jour.

Bruxelles s’agrandit ; cette ville est bâtie, comme on sait, sur le versant peu modéré, pour nous servir d’une expression de Sainte-Beuve, de l’unique montagne du Brabant ; c’est l’enfer des chevaux bien plus que Paris. Ces animaux auraient plus de plaisir à monter au clocher de Compostelle qu’à gravir la rue de la Madeleine et la rue de la Montagne. Aussi Bruxelles commence à se diviser en ville haute et en ville basse, qui n’auront bientôt ensemble aucune communication. Il est plus simple pour l’habitant de la place de la Monnaie de se rendre à Anvers que sur la place de la Montagne de la Cour. Aussi, pour que la population croissante trouvât des plaisirs à sa portée et à sa hauteur, a-t-on imaginé d’agrandir le théâtre du Parc, et d’y faire jouer l’opéra-comique, afin d’épargner aux habitants des hauts-lieux le voyage du théâtre de la Monnaie, et, comme ce dernier gagne des spectateurs en raison de l’agrandissement de la ville basse, on a créé sur le boulevard extérieur un théâtre des Nouveautés, qui est le prodige de l’optique et qui marche à la vapeur.

Ce théâtre laisse bien en arrière nos théâtres parisiens. Tout y est nouveau, l’éclairage, les décorations, le ciel, le jeu des machines. Les pièces seulement sont vieilles, et appartiennent au répertoire français. Les grands succès actuels sont Paris voleur et Paris la Nuit ; mais là Paris est plus vrai qu’à Paris même ; il existe sur la scène une illusion que le jeu des acteurs détruit souvent ; on pourrait dire qu’au théâtre une décoration trop vraie fait paraître l’acteur plus faux.

Imaginez d’abord une salle ronde couverte d’une coupole de cristal ; il n’y a pas de lustre, mais des becs de gaz nombreux, disposés au-delà de verres dépolis, et dont le reflet seul est visible, versent sur l’assemblée une lumière douce, pareille à celle du jour ; des guirlandes de fleurs transparentes parcourent le ciel factice, où les lueurs mobiles imitent l’éclat des nuages pourprés. C’est charmant, c’est idéal, et cela éclaire peu ; mais des girandoles nombreuses sont placées aux premières galeries, et ne diminuent leur lumière que pour les scènes de nuit, où ce système d’éclairage triomphe incontestablement.

Tournez-vous maintenant vers la scène, et vous y verrez d’autres merveilles. Et d’abord, plus de ces affreux morceaux de toile que l’on appelle des bandes d’air, plus de ces nuages tachés et recousus qui sont plus lourds que les arbres et les maisons. Le fond du théâtre est occupé par un ciel invariable, ayant la forme d’une demi-coupole, et où les gradations et dédradations de lumière s’exécutent admirablement. Un vrai soleil, une vraie lune, c’est-à-dire deux globes lumineux, éclairent tour à tour, comme dans la nature, ce ciel magique, au-delà duquel on pourrait soupçonner l’infini. Un oiseau s’y briserait les ailes ; des reflets de transparens y projettent les brouillards ou les nuages ; le soleil s’y couche ou s’y lève au milieu des vapeurs pourprées ; on obtient des soleils d’Italie ou des soleils de Flandre, selon le besoin.

Songez maintenant à nos décorations arriérées, à nos portans de coulisse, à nos files de quinquets, à nos praticables : rien de tout cela n’existe au théâtre des Nouveautés ; le procédé est le plus simple du monde : on a placé autour de la scène une vaste toile en hémicycle, découpée pour les toits ou les sommets des arbres, et qui se profile en perspective sur le ciel. La décoration placée, on ouvre comme des portes certaines parties destinées à faire avance ou à fournir un passage aux acteurs ; c’est l’affaire d’un instant. Ces vastes toiles, pliées en trois sur elles-mêmes, descendent des frises toutes seules par l’effet d’une machine à vapeur placée sous le théâtre ; le travail des machinistes se borne à les déployer ; le tout se meut sans plus d’embarras qu’un théâtre de marionnettes. Ainsi, là encore, la machine a détrôné l’homme ; quel malheur qu’elle ne puisse pas se substituer aux acteurs.

Toutefois, le fondateur et l’acteur principal de ce théâtre est M. Delacroix, artiste de talent et Français, lequel vient de doter la Belgique d’un progrès qui nous obligera bientôt à passer aussi envers elle à l’état de contrefacteurs.

J’ai pu voir, en outre, la distribution de prix de l’Académie des Beaux-Arts à l’Hôtel-de-Ville de Bruxelles. Les descendans des anciens peintres flamands feraient bien d’aller étudier la nature au théâtre des Nouveautés.

 

GÉRARD DE NERVAL.

 

Les Délices de la Hollande, 2e article >>>

 

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