LÉO BURKART (copie remise à la censure)

 

[225] Acte 5e

 

Le cabinet de Léo, comme au 3e acte.

SCÈNE 1re

KARL, LÉO, LE CHEVALIER.

Ils entrent enveloppés de leurs manteaux par la porte du fond.

LÉO, jetant son manteau sur une chaise.

Et vous me dites que vous connaissez la demeure des chefs, de tous ceux qui étaient masqués.

LE CHEVALIER.

Et celle aussi de presque tous ceux qui ne l’étaient pas. Beaucoup logent dans les campagnes, chez de vieux militaires redevenus paysans. Les étudians demeurent presque tous dans les mêmes maisons, on en prendra des centaines d’un seul coup de filet. Les proscrits sont plus faciles encore à ressaisir, car, ainsi que le dit le vieux proverbe, n’est pas bien échappé qui traîne son lien. Quant aux envoyés des autres centres de conspiration…

LÉO, s’asseyant au bureau.

Assez, assez, Monsieur… vous feriez emprisonner la moitié de l’Allemagne par l’autre moitié. Vous étudiez à fond les complots Chevalier, et vous n’en perdez aucun fil. Je vais vous faire une seule demande et une seule condition. Il y avait avec nous quinze hommes masqués...

[226] LE CHEVALIER.

Oui.

LÉO.

Les connaissez-vous bien ?

LE CHEVALIER.

Oui.

LÉO.

Quel est le nom de celui qui est venu apporter les papiers, les papiers qui m’ont été volés ?

LE CHEVALIER.

Je l’ignore.

LÉO.

Vous l’ignorez… et le nom de celui que le sort a désigné pour être mon assassin ?

LE CHEVALIER.

C’était le même, je ne l’avais pas perdu des yeux depuis le moment où il était entré.

LÉO.

Vous en êtes sûr, c’est quelque chose, mais comment ignorez-vous son nom, les connaissant tous ?

LE CHEVALIER.

Monseigneur, je sais les quinze noms des quinze hommes qui étaient là, mais je n’aurais pas pu les nommer individuellement. Tous étaient masqués, drapés de manteaux et déguisant leurs voix, méconnaissables enfin. Les précautions qu’ils prennent ne sont pas illusoires, et c’est à ces précautions mêmes [227] que vous devez d’avoir pu assister à leur conseil. Je vous les livre tous les quinze, votre voleur, votre assassin est dans le nombre. Tous sont solidaires, tous seront punis de mort, si vous le voulez.

LÉO.

Et vous pouvez répondre de ceci : qu’avant le jour ils seront tous arrêtés…

LE CHEVALIER.

J’en réponds.

LÉO.

Je vais vous donner l’ordre. (Il écrit.)

LE CHEVALIER.

Bien. Je vois avec plaisir que Votre Excellence ne ménage plus les ennemis de l’État.

LÉO.

C’est que ce ne sont plus des conspirateurs que je poursuis, ce sont des assassins. Toute ma vie Monsieur, je verrai ce malheureux Waldeck frappé, étranglé devant moi sans que je pusse lui porter secours.

LE CHEVALIER.

Et puis, ne serait-il pas insensé de risquer votre vie si précieuse à l’État à faire de la clémence… Demain matin vous viendrez reconnaître les quinze têtes dont nous n’avons vu que les masques et la plus consternée sera assurément celle du Vengeur.

LÉO.

Quinze têtes !... jamais. Il y avait dans tout [228] cela beaucoup d’égarement, de folie, de fanatisme… des idées de l’antiquité… Et cependant il faut qu’ils soient arrêtés, jugés, condamnés. Mais la clémence royale est là. Maintenant un service Monsieur ?

LE CHEVALIER.

Parlez Monseigneur…

LÉO.

Je suis encore Ministre. Je puis rester Ministre si je veux. Il est possible aussi que je sois assassiné. Mais enfin quelque résolution que je prenne ou que le sort ait prise pour moi, ma signature de cette nuit est toujours une signature ministérielle. Voici un bon de 20 000 florins, sur le trésor. C’est une fortune. J’en devrais peut-être parler au Prince, mais son consentement n’est pas douteux. Vous avez rendu un immense service à l’État, quels qu’aient été les moyens employés, ce bon de 20 000 florins est à vous.

LE CHEVALIER.

À quelle condition, Monseigneur ?

LÉO.

Voici ! quand les arrestations seront exécutées, vous aurez à faire ainsi que moi votre déclaration touchant les crimes ou projets parvenus à votre connaissance.

LE CHEVALIER.

Oui, Monseigneur.

LÉO.

[229] Vous ne parlerez ni de ma présence à cette réunion, ni du projet d’attentat qui ne menace que moi.

LE CHEVALIER.

Mais Monseigneur…

LÉO.

Vous ferez ainsi. Ni des papiers volés chez moi, vous laisserez tomber tout ce côté de la conspiration.

LE CHEVALIER.

Vous le voulez…

LÉO.

Je pense avoir ce droit. Si le Prince trouvait la somme trop forte, ce billet serait une traite sur ma propre fortune.

LE CHEVALIER.

Vous avez ma parole, Monseigneur.

LÉO.

Je n’ai pas fini, Monsieur. Je vais rentrer probablement dans l’obscurité, mais un homme qui a passé par le ministère et qui le quitte comme je le fais demeure toujours une puissance. Eh ! bien, souvenez-vous Monsieur, que je désire et qu’au besoin je veux que pas un des conspirateurs non masqués ne soit par vous reconnu, livré ni trahi. N’oubliez pas cela. Ce n’est plus une condition de votre fortune, c’est une condition de votre vie, ou de la mienne.

LE CHEVALIER.

C’est bien, Monseigneur, vous pouvez compter sur moi. Je rends grâce à Votre Excellence, et j’accom[230]plirai ses désirs plus religieusement encore que je n’ai accompli ses ordres.

LÉO.

Merci. Adieu Monsieur, adieu. (Le Chevalier s’incline et sort.) Voilà un homme qui ira loin… et cependant il était arrivé à la moitié de sa vie sans avoir trouvé l’occasion de se mettre en lumière : il ne lui fallait qu’un tourbillon qui l’attirât dans un système, un homme de passage qui le fît briller en s’éteignant. Il l’a trouvé. Qui peut prévoir son avenir ? Quant à moi, je suis au bout de mon courage, voilà un cercle accompli, et peut-être n’aurai-je pas la volonté d’en recommencer un autre. J’ai détourné sur le Ministre l’orage qui menaçait le Prince, j’ai changé la direction des poignards, comme l’aimant j’ai attiré le fer. Le Prince n’a rien à me demander de plus et je ne veux rien lui accorder davantage. J’abandonne mes rêves d’autrefois, et mes actes d’hier. Je suis las de marcher toujours entre des fous, des corrupteurs et des traîtres. Des traîtres, jusques dans ma maison ! Je me croyais sûr de mes gens, je n’y comprends rien. (Il sonne, Karl paraît.) Personne n’est venu en mon absence ?

KARL.

Non, Monseigneur, personne.

LÉO.

Vous n’avez vu aucun étranger ?

[231] KARL.

Non, Monseigneur.

LÉO.

Vous n’avez point entendu de bruit ?

KARL.

Non, Monseigneur. (Il sort. Léo laisse tomber sa tête entre ses mains.)

 

SCÈNE 2e

MARGUERITE, LÉO.

MARGUERITE, à la porte.

Léo ! et l’on ne m’avait pas averti[e]. Vous voilà de retour, mon ami ?

LÉO, lui tendant la main.

Vous ne vous êtes pas couchée ?

MARGUERITE.

Je veillais, je pleurais…

LÉO.

Vous… toi !...

MARGUERITE.

Vous m’avez dit que vous courriez un péril… j’ai prié Dieu !

LÉO.

Vous venez de votre oratoire ?

MARGUERITE, tressaillant.

Non !

LÉO, montrant la porte de la galerie.

En rentrant, j’ai trouvé cette porte ouverte.

[232] MARGUERITE, à part.

Ah ! (Haut.) Vous avez remarqué…

LÉO.

Cette maison est isolée, trop grande pour le peu de domestiques que nous avons. Je crains qu’un homme ne se soit introduit ici.

MARGUERITE.

Dieu !

LÉO, regardant autour de lui.

Et ne s’y puisse encore introduire…

MARGUERITE.

Oh ! Ciel, pourquoi me dites-vous cela Léo !

LÉO.

Vous n’avez rien entendu ?

MARGUERITE.

Moi, et comment ?

LÉO.

Votre chambre est là. C’est bizarre, des papiers très importans étaient là… là, près de cet encrier. Je les y ai laissés en partant. Ces papiers ont disparu. Êtes-vous sûre de tous nos domestiques ? Vous qui les connaissez mieux que moi.

MARGUERITE.

Oh ! oui, oui… mon Dieu…

LÉO.

Qui sait, des papiers de cette importance valaient beaucoup d’or.

MARGUERITE, à part.

Il ne sait rien. (Haut.) Non, non, je ne crois pas ! C’est donc un grand malheur, dis-moi, que [233] la perte de ces papiers ? Peut-être sont-ils égarés seulement. Moi-même, je suis venue ici depuis ton départ, et négligemment j’aurai pu les déranger.

LÉO.

Tu es venue ici, et tu n’as vu ni entendu personne ?

MARGUERITE.

Mais je vous le répète, ces papiers…

LÉO.

Ne sont perdus que pour moi ; Marguerite, cette nuit, je les ai vus en d’autres mains, en des mains ennemies.

MARGUERITE.

Grand Dieu !

LÉO.

Ce vol… a un instant compromis ma vie…

MARGUERITE.

Que me dis-tu là ? Parle, parle, je t’en supplie.

LÉO.

Rassure-toi, ma bonne Marguerite, le péril est passé, du moins, je l’espère. Et maintenant, maintenant, je suis à toi pour toujours.

MARGUERITE.

Voyons, voyons, revenons à ces papiers. Car, tu ne m’as rien dit, tu ne m’as rien appris. Qu’as-tu fait cette nuit, Léo ?

LÉO.

Une expédition si hazardeuse… qu’elle ressemble à un rêve. Ne me demande pas ce que j’ai fait, [234] demande-moi ce que j’ai vu, car ce que j’ai vu, je n’y puis croire.

MARGUERITE.

Oh ! tu me fais mourir.

LÉO.

Tu as lu, n’est-ce pas dans ces vieilles histoires d’Allemagne, des récits étranges d’hommes, frappés par un tribunal invisible…

MARGUERITE.

Le Saint Vehmé.

LÉO.

Oui, c’est cela.

MARGUERITE.

Ciel !

LÉO.

Des insensés tentent de le faire renaître, et cette nuit…

MARGUERITE.

Cette nuit…

LÉO.

J’ai assisté inconnu à une de leurs séances.

MARGUERITE.

Grand Dieu ! Je comprends tout. Il y a un mois à peine, un écrivain politique a été frappé, et toi-même… Ah ! Léo, ce danger dont tu me parlais, c’est le même sort qui te menace.

LÉO.

Rassure-toi, Marguerite.

MARGUERITE.

Oui, il y a des gens qui te calomnient — tu es [235] si pur —, qui te haïssent — tu es si grand —. Aujourd’hui encore un journal t’accusait de je ne sais quel crime public. Oh ! je ne te quitte plus, tu ne sortiras pas, vois-tu ! Des amis veilleront sur toi. Oh ! bien plus, ne reçois personne. Il y en a qui se présentent dans les maisons sous prétexte de remettre une lettre. Tu demanderas un congé au Prince. Nous fuirons d’ici bien accompagnés. Nous retournerons à Francfort.

LÉO.

Enfant ! Sais-tu bien ce que tu me proposes avec tes douces terreurs de femme ? Une lâcheté ! Mais sois tranquille, puisque ton instinct d’épouse t’a fait deviner ce que je voulais te taire, eh ! bien, apprends tout. Demain un homme devait m’assassiner.

MARGUERITE.

Quel est-il ?

LÉO.

Je l’ignore : il était masqué.

MARGUERITE, se souvenant qu’elle a vu un masque aux mains de Frantz.

Ah !

LÉO.

Mais c’était celui-là même qui tenait les papiers qui cette nuit m’ont été dérobés ici.

MARGUERITE, épouvantée.

Léo, Léo, pardonne-moi, au nom du Ciel. Je suis coupable, ce que je suppose est effroyable, impossible sans doute… mais je vais [236] t’avouer un crime. Je suis une malheureuse, je t’ai trompé, je t’ai trahi.

LÉO.

Marguerite !.. cela n’est pas… Non, tu es folle !

MARGUERITE.

Un homme est entré ici cette nuit.

 

LÉO.

Ici, Madame, ou là ? Chez moi, ou chez vous ?

MARGUERITE.

Oh ! Léo, je suis bien coupable… mais pas autant que vous croyez.

LÉO.

Son nom ?

MARGUERITE.

Mais il est incapable d’un crime.

LÉO.

Son nom ?

MARGUERITE.

Ce n’est pas lui, soyez-en sûr…

LÉO.

Mais vous ne me dites pas son nom. Oh ! un homme m’a volé chez moi, un homme est entré chez moi comme il veut, et vous ne voulez pas me dire son nom. Retirez-vous alors Madame, que cet homme puisse venir.

MARGUERITE.

Oh ! Monsieur, je me disais coupable, mais si vous me comprenez ainsi, non, non, alors je suis pure, innocente. Je le jure devant [237] vous, devant Dieu.

LÉO.

Mais tout cela n’est pas me répondre. J’ai vu un masque et non un visage. J’ai entendu parler mon assassin, mais je ne sais pas son nom. C’est bien, il me l’apprendra sans doute en me frappant. Qu’importe cela. Faites-moi l’histoire de votre liaison avec ce jeune homme… quelque Werther bien mélancolique et bien rêveur, n’est-ce pas ?

MARGUERITE.

Léo, mon Dieu !

LÉO.

Vous n’êtes pas coupable, non !... Vous êtes innocente, bien !... Vous le jurez… à merveille !... Vous vous aimez platoniquement n’est-ce pas ? Des vers, des billets, quelques phrases dites au clair de la lune, un baiser fraternel… c’est tout !... Oh ! ce n’est rien…

MARGUERITE.

Assez ! vous me tuez, Léo, ma tête se perd. Je vais faire une chose odieuse peut-être, mais je vous aime. Oh ! oui, je suis toujours votre femme pure et fidèle. Léo, l’homme qui est entré ici… c’était Monsieur Frantz Lewald.

LÉO.

J’aurais dû m’en douter. Ce Frantz s’est battu pour vous, a été blessé pour vous… et je l’ai fait arrêter, moi. Au fait, tant d’ingratitude méritait une punition.

[238] MARGUERITE.

Vous savez…

LÉO.

Tout !... une blessure, c’est intéressant, je le conçois…

MARGUERITE.

Léo, plus un mot de cette affreuse raillerie, ou je meurs à vos yeux. Je vous parle fièrement à présent, car vos soupçons ont de bien loin dépassé la vérité. Écoutez-moi : depuis ce duel, j’ai vu Monsieur Frantz pour la première fois à ce bal de la Cour à la fin duquel vous êtes arrivé. J’avais le cœur brisé de votre oubli, saignant de votre indifférence… Il m’a dit je crois qu’il m’aimait… je n’ai pas bien entendu… car je ne songeais qu’à une chose, c’est que vous ne m’aimiez pas, vous. Je ne sais ce que je lui ai dit. Vous m’aviez blessée, je l’ai plaint, je crois. C’était un ancien ami, vous le savez. Il m’a parlé d’un danger qui le menaçait. Il m’a demandé une dernière entrevue, dans mon oratoire, devant Dieu. Je la lui ai accordée, voilà tout !

LÉO.

Eh ! bien, vous l’avez vu…

MARGUERITE.

Un instant. Vous veniez de partir. Il m’est apparu ici. Oh ! en ce moment il n’était plus à craindre pour moi, je savais que vous m’aimiez, et moi, oh ! que je vous aimais [239] aussi en ce moment ! Allez, mes pleurs étaient sincères, mais presqu’aussitôt il a fui en me criant qu’il reviendrait.

LÉO.

Cette nuit…

MARGUERITE.

Oui, je crois, je ne sais. Léo, je ne vous quitte pas. Mais ne craignez rien, c’est impossible.

LÉO.

Et qui vous dit que je craigne, Madame, qui vous dit que je ne désire pas au contraire me trouver face à face avec cet homme ? Ah ! vous en voulez à la fois à mon honneur et à ma vie, Monsieur Frantz Lewald : c’est trop, sur mon âme.

MARGUERITE.

Mais vous ne me croyez donc pas !

LÉO.

Si, je crois tout. C’est bien, et je vous demande pardon de vous avoir si mal jugée. Non, il n’y a pas de danger, et puis croyez-vous que je ne défendrai pas ma vie, si je vous aime encore assez pour cela. D’ailleurs, vous avez raison. Monsieur Frantz Lewald n’est pas celui que nous soupçonnions, toutes ces coïncidences sont dues au hazard. Rentrez, laissez-moi. Tout est bien fermé, qu’avez-vous à craindre ?

MARGUERITE.

Non, non, je veux rester… une insurmontable ter[240]reur… un frémissement affreux… Ah !

LÉO.

Rentrez chez vous, Marguerite. Ah ! tu pâlis, tu chancelles. Pardon, je t’ai fait bien mal ! J’ai été bien cruel. Tu te défendais, et c’est moi qui suis le coupable. Si longtems seule, pas un mot du cœur, toujours sombre, préoccupé, te cachant parfois ma personne et mon retour. Oh ! pardonne-moi pauvre affligée, tout cela va changer.

MARGUERITE.

Je te dis que j’ai peur !

LÉO.

Et de quoi maintenant ?

MARGUERITE.

Je détournais vos soupçons de lui, à l’instant même, mais tout pour vous, Léo, tout pour votre sûreté. Le fanatisme de la liberté égare les plus nobles âmes… Tenez, c’est lui, Léo, je n’en doute plus, j’en suis sûre. Je l’ai vu ici-même, près de votre bureau. Il avait les papiers déjà. Il m’a crié qu’il reviendrait. Il va revenir. Appellez vos gens, ou je les appelle, moi.

LÉO.

N’appellez personne, pas un mot.

MARGUERITE.

Oh ! c’est terrible, infâme, et j’ai peur de perdre la raison ! Je ne vous ai pas tout dit : je lui ai donné le moyen d’entrer dans la maison, dans l’oratoire… Une clef, une clef qu’il ne m’a pas rendue, [241] qu’il a encore. Peut-être est-il déjà ici, derrière cette porte. Ah !... (Elle ouvre le verrou.)

LÉO.

Sortez, Marguerite. Il faut que vous sortiez. Terreurs de femmes que tout cela. Il ne reviendra point… il est arrêté, arrêté, vous dis-je, j’en suis sûr !

MARGUERITE.

Non, il ne l’est pas… je resterai ici…

LÉO.

J’ai besoin d’être seul Marguerite, il faut que j’écrive des ordres pour pourvoir à ma sûreté même.

MARGUERITE.

Mon Dieu, mon Dieu !

LÉO.

Rentre chez toi, Marguerite, je le veux.

MARGUERITE.

Oh !

LÉO.

Je t’en prie. Tu le vois bien, cette porte est fermée, Karl dort dans l’antichambre… il n’y a rien à craindre, va donc…

MARGUERITE.

Sur ton honneur, tu ne sortiras pas ?

LÉO.

Sur mon honneur. (Elle rentre.) Il était tems. (Il écoute et pousse doucement le verrou qui ferme la porte de la chambre de sa femme.) Des pas, oui, des pas… On referme la porte de l’oratoire, il s’approche, il s’arrête, il [242] hésite… (Ouvrant la porte.) Allons donc, entrez, Monsieur, entrez, je vous attends. (On voit Frantz appuyé contre le mur.)

 

SCÈNE 3e

FRANTZ, LÉO.

FRANTZ.

Que veut dire cela ?

LÉO.

Cela veut dire, Monsieur, que je vais vous épargner tout préambule. Vous avez ici un jugement et un poignard. Ce jugement me condamne à mort et ce poignard vous a été donné pour me frapper. Cela veut dire encore Monsieur, que je pouvais vous faire arrêter, mais que j’ai été curieux de voir comment un homme habitué à manier l’épée s’y prendrait pour frapper avec un couteau. Oh ! ne craignez rien, entrez hardiment, je n’ai pas d’armes moi…

FRANTZ.

Vous êtes bien instruit Monsieur. Oui, j’ai là un jugement. Oui, j’ai là un poignard, mais je ne comptais me servir ni de l’un ni de l’autre. Aux gémissemens de l’Allemagne que vous avez trahie, ses fils se sont rassemblés, leur tribunal réuni vous a condamné et c’est moi que le sort a choisi pour exécuter l’arrêt. On m’a remis le jugement, on m’a remis le poignard, je les ai pris pour remplir une vaine formalité, mais pourvu que j’accomplisse ma [243] mission… peu importe de quelle manière. J’ai choisi d’autres armes, (Il tire une paire de pistolets de sa poche.) et les voilà. C’est un duel que je suis venu vous proposer, un duel à mort, c’est vrai, mais un duel loyal dans lequel vous pouvez me tuer si vous avez le main plus sûre ou plus heureuse que la mienne.

LÉO.

Avez-vous prévu le cas où je refuserais ?

FRANTZ.

Oui, Monsieur.

LÉO.

Et quelle est votre intention alors ?

FRANTZ.

Quelque résolution qu’il ait prise de ne pas le faire, il y a toujours moyen de forcer un homme à se battre.

LÉO.

Même quand cet homme n’a qu’à étendre la main pour vous faire arrêter…

FRANTZ.

Oh ! ceci c’est autre chose. Si cet homme manque à la loyauté dont je lui donne l’exemple, alors il me dégage de tout devoir envers lui.

LÉO.

Et alors…

FRANTZ.

Et alors, Monsieur, et alors… Eh ! bien, c’est encore un duel, et un duel pour lequel il faut plus de courage que pour tout autre, croyez-moi, car si l’on a devant soi un homme sans armes, [244] on a derrière soi le bourreau qui est armé, lui.

LÉO.

Eh ! bien, moi, Monsieur, je ne vous ferai pas arrêter, et je ne me battrai pas avec vous. Je ne vous ferai pas arrêter, parce que j’ai contre vous des motifs de haine personnelle. Je ne me battrai pas avec vous parce que je ne me bats pas avec un homme qui est déjà sorti d’ici, comme un voleur, et qui y rentre comme un assassin.

FRANTZ.

Monsieur ! Je vous ai dit qu’il me restait toujours un moyen de vous forcer à vous battre. Eh ! bien, que ce ne soit plus un duel entre un conspirateur et un homme d’État : un homme d’État ne se bat pas, je le sais ! Et la preuve, c’est qu’un jour la femme d’un de ces hommes a été insultée, et que c’est moi qui me suis battu pour elle.

LÉO.

Vous voulez dire que je vous redois un duel.

FRANTZ.

C’est à peu près cela.

LÉO.

C’est juste. Demain à midi, Monsieur, je suis à vos ordres.

FRANTZ.

Non, maintenant…

LÉO.

Je choisis l’heure, et je suis dans mon droit. D’ici là, je ne m’appartiens pas Monsieur.

[245] FRANTZ.

C’est-à-dire qu’il vous faut tout ce tems pour faire arrêter mes amis, n’est-ce pas ? Pour vendre notre vie à vos confrères de Carlsbad ! Non, tout s’achèvera ici. Voici un pistolet, tenez !...

LÉO.

Nous sommes seuls, ce n’est pas un duel, cela.

FRANTZ.

C’est un combat ! Moi pour mon parti, vous pour le vôtre.

LÉO, jetant le pistolet.

À demain, Monsieur.

FRANTZ.

Monsieur Léo Burkart, vous voulez que je vous insulte. D’abord, soyez tranquille, je ne sortirai pas d’ici, ni vous ! Vous ne donnerez aucun ordre, et s’il entre quelqu’un pour vous porter secours, je vous tue… Vous comprenez que je suis déshonoré si je reparais devant mes frères sans les avoir délivrés de vous ! quitte et libre de tout, si je meurs… Rien ne doit donc plus me coûter pour vous forcer à me répondre en homme d’honneur. Tenez ! j’ai une chose à vous dire : je suis déjà venu ici, ce soir, vous le savez, mais j’y étais attendu encore ! J’y devais revenir non pour vous, mais pour votre femme, et c’est une clef qu’elle m’a donnée, qui m’a ouvert votre maison.

LÉO, froidement.

[246] Nous n’avons plus qu’un pistolet, Monsieur, mais tenez, j’ai là deux épées.

 

SCÈNE 4e

LES MÊMES, MARGUERITE.

MARGUERITE, paraissant.

Vous êtes un lâche, Monsieur Frantz !... Je vous écoutais, j’entendais cela. Vous trompez mon mari, Monsieur, vous vous vantez ! Vous m’insultez sans fruit, il ne vous croira pas. Je vous avais accordé une entrevue comme à un ami, non comme à un amant. J’ai eu quelque pitié pour vous, et point d’amour, apprenez-le. Vous vous êtes abusé bien tristement. Mon mari sait tout, je lui ai tout dit. Sortez donc, vous n’avez pas le droit d’être ici. Allez attendre à la porte, au coin d’une rue celui que vous avez mission d’assassiner.

LÉO, la tenant dans ses bras.

Tu es une noble et digne femme, Marguerite.

MARGUERITE.

Votre femme ! c’est le seul titre qui m’est cher.

FRANTZ, consterné.

Madame, vous me jugez mal… Oh ! pardon… je suis un malheureux, je suis fou… J’ai besoin de vous dire…

LÉO.

Abrégeons. Demain à midi, je n’appartiens [247] plus à l’État ! Vous pensiez sauver vos amis en m’arrêtant ici par un duel, vous vous trompiez ! À l’heure qu’il est, ceux que vous appelez vos frères sont arrêtés, non comme conspirateurs, mais comme assassins du comte de Waldeck. Je puis témoigner que vous n’avez en rien participé à ce meurtre effroyable, mais vous ferez bien de vous éloigner au plutôt [sic]. Voici un sauf-conduit, partez, quittez le royaume.

MARGUERITE.

Oui, partez, Monsieur. Pardon si dans un premier mouvement, je vous ai offensé. Partez, oubliez tout ce qui s’est passé, comme on oublie un rêve terrible !... Et nous… Eh ! bien, nous conserverons de vous peut-être un bon et triste souvenir.

FRANTZ.

Merci Marguerite !... j’obéis !... Votre main…

MARGUERITE.

La voilà !...

FRANTZ, lui baisant la main.

Adieu !...

MARGUERITE.

Adieu !... adieu !... (Silence. Frantz sort.) (À Léo.) Oh ! mon ami, c’est un homme de cœur pourtant, et nous l’avons trop abaissé. (On entend un coup de pistolet.)

LÉO.

Tenez !... le voilà qui se relève !!

 

 

FIN.

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