LÉO BURKART (copie remise à la censure)

 

[101] Acte 2e

 

Le jardin du palais à droite des spectateurs, au fond le château. À gauche des massifs d’arbres derrière lesquels des grilles.

 

SCÈNE 1ère

ROLLER et FLAMING. Flaming assis, Roller debout.

 

FLAMING.

Allons, encore un instant...

ROLLER.

Non ma foi, je ne puis pas rester si longtems sans boire et sans fumer… et la vue d’un palais si splendide qu’il soit ne me réjouit pas tellement les yeux qu’il me fasse oublier la pipe et la bierre…

FLAMING.

Et les jolies promeneuses dont tu ne parles pas…

ROLLER.

Crois-tu qu’elles viennent ici pour nous ?... tu te trompes alors, c’est pour ces Messieurs à ceintures pendantes et à sabres traînants… Aux étudians les filles d’auberge, c’est assez bon pour eux. Tiens, ne me parle pas des villes d’université qui sont en même tems résidences royales. As-tu vu l’autre jour comme les étudians y sont libres… Vive Bonn, vive Heidelberg ! (On entend la retraite.) D’ailleurs… voilà qu’on nous chasse…

FLAMING, tirant sa montre.

Il n’est pas encore l’heure, ce me semble.

ROLLER

[102] N’est-ce pas fête au château ? Qu’il ne soit pas l’heure pour le peuple quand il est l’heure pour le Prince… Et puis ce n’est pas précisément pour boire et pour fumer que je te quitte… je suis inquiet d’Hermann… et je me repens déjà de l’avoir quitté tout à l’heure.

FLAMING.

Te défierais-tu de lui ?...

ROLLER.

De lui… oh ! non ! c’est le cœur le plus loyal que je connaisse… mais c’est la tête la plus faible que j’aie jamais cassée à coups de bouteilles… Ces hommes du Midi n’ont pas plus tôt avalé quatre ou cinq choppes de bierre ou deux ou trois verres de vin, qu’il n’y a plus moyen d’en tirer une parole sensée ni une action raisonnable.

FLAMING.

Eh ! bien…

ROLLER.

Eh ! bien, on n’aurait dû lui remettre les papiers et l’argent qu’au moment même de son départ pour Heidelberg. Maintenant, j’ai peur qu’il ne boive l’argent et qu’il ne perde les papiers, voilà tout. Adieu, il faut que je le retrouve…

FLAMING.

Je m’en vais avec toi.

ROLLER.

Pourquoi ne restes-tu pas ? Tu as un oncle chambellan, tu peux prendre ta part des plaisirs aristocratiques, toi ! Qui sait ? Une de ces grandes dames qui se sera brouillée la veille avec son amant te fera peut-être l’aumône d’un [103] coup d’œil… Ce sera honorable pour l’université…

FLAMING.

Tu es fou, Roller, tu sais bien que j’ai cessé de voir ma famille pour être tout à vous ; si l’on se défie de moi, parce que j’ai le malheur d’être noble, c’est autre chose, on n’a qu’à me le dire, et à celui qui me le dira… je verrai ce que j’ai à répondre.

ROLLER.

Est-ce que je dis cela pour te blesser ? Je dis cela parce que j’ai le cœur plein d’amertume de voir comme on nous a tout promis et comme on ne nous a rien tenu… Regarde : il ne s’agit que d’avoir un habit brodé pour entrer quand nous sortons…

 

SCÈNE 2e

LES PRÉCÉDENTS, FRANTZ.

FLAMING.

Je ne me trompe pas… c’est Frantz.

ROLLER, se mettant sur son passage.

Frantz de la fête !... Frantz avec un costume de courtisan.

FLAMING.

Oui, Frantz qui ne nous reconnaît plus, parce qu’il est méconnaissable…

FRANTZ, leur tendant la main.

Vous vous trompez mes amis, je vous reconnaîtrai partout et toujours.

ROLLER.

Oui… mais peut-être est-ce nous qui bientôt ne pourrons [104] plus te reconnaître ?...

FLAMING.

Ce collet brodé…

ROLLER.

Cette épée…

FLAMING.

À quel ordre appartiens-tu, philosophe ?...

ROLLER.

De quel titre faut-il te saluer, républicain ?...

FRANTZ.

Mon ordre, celui des frères de la liberté, mon nom toujours le même, Frantz Lieuwald… Je n’y ai rien ajouté, rien retranché. Eh ! mon Dieu, pourquoi affecter cette surprise ? N’est-ce pas, au fait, une chose bien étonnante que de me voir ici… On m’a invité au palais comme tout le monde, comme tout bourgeois honorable d’une résidence quelconque a droit d’être invité… Fais demander un billet à ton oncle, Flaming… Va mettre un habit, Roller, revenez tous deux, et le maître des cérémonies vous accueillera aussi bien qu’il va m’accueillir.

FLAMING.

Frantz, nous te plaignons sérieusement ; au lieu d’aller avec eux, viens avec nous, je te le conseille ; au lieu de nous exciter à vêtir une livrée, quitte la tienne, à moins qu’elle ne serve à cacher une résolution glorieuse, à moins que le masque du bouffon ne recouvre la figure de Brutus…

FRANTZ.

[105] Adieu, frères, je ne suis pas Romain, mais Allemand. Je n’étudie pas la liberté dans les livres anciens, mais dans les faits de mon époque… Quand tout sera prêt, appelez-moi… [un deuxième l, soigneusement biffé] Non pas même, faites-moi un signe et vous me retrouverez courageux et fidèle. En attendant, laissez-moi marcher dans mes plaisirs ou mes peines, au-devant de mes espérances ou de mes déceptions. Je hais cet esprit de liberté farouche qui méprise toute fantaisie, toute gaîté, tout amour… qui foule au pied les fleurs au lieu de se coucher dessus, et qui se défie des joies de l’âme, comme si pareilles aux cordons et aux broderies, elles étaient une faveur des Rois de la terre, tandis qu’elles sont un don du Roi du Ciel !... Croyez-moi, mes amis, on peut préférer les bougies d’un salon aux lampes d’une tabagie, le vin de Chypre à la bierre, une femme élégante à une fille d’auberge… et n’en pas moins aimer pour cela l’Allemagne, n’en pas moins être pour cela un bon patriote. Donnez-moi l’occasion de servir notre pays, mais délivrez-moi du tourment de haïr et de méditer des plans funestes. Si vous me préparez un réveil sanglant, laissez-moi jusque-là mes songes dorés, faites qu’il n’y ait un jour qu’un bras à joindre aux vôtres, qu’un coup à frapper, qu’une vie à perdre. Et si c’est aujourd’hui… si c’est tout à l’heure, si c’est à l’instant… Eh ! bien, dites-le-moi pour que je dépouille cet habit et que je me mette à l’œuvre, le front levé et les mains nues.

FLAMING.

Non, Frantz, tu peux baisser le front encore en passant [106] devant les altesses ; non, tu peux encore offrir ta main gantée au maître des cérémonies et tu n’en seras pas moins le bienvenu à faucher un jour la moisson que nous aurons semée. Nous lisons dans ton cœur même à travers ton habit, Frantz Liéwald, ton cœur est pur et sincère, et nous nous plaignons seulement de ne pas l’avoir tout entier.

FRANTZ.

Eh ! bien oui, oui, plaignez-moi… Merci, nous nous comprenons toujours et j’ai honte des choses que nous pensons tous trois en ce moment sans oser nous le dire. Pourtant, je vous demande d’être discrets, comme si j’étais confiant…

ROLLER.

C’est bien, c’est bien, Frantz, pourvu que ton sang soit [encore biffé] aussi prêt à couler pour la patrie qu’il l’est pour les femmes, nous n’avons pas à nous plaindre.

FRANTZ.

Oh ! silence, mes amis. À demain.

FLAMING.

Oui, à demain, tu ne crois pas si bien dire, Frantz…

FRANTZ.

Y a-t-il quelque chose d’arrêté ?

FLAMING.

Demain, tu le sauras.

UN OFFICIER, marchant en ligne avec des soldats qui font évacuer le parc.

Sortez, Messieurs, il est l’heure, sortez.

FRANTZ, à l’Officier.

[107] Pardon, j’entre au palais… je suis invité…

L’OFFICIER.

Votre billet.

FRANTZ.

Le voilà.

L’OFFICIER.

Laissez passer, Monsieur !... (Frantz passe et sort.)

FLAMING.

Allons donc, Roller…

ROLLER.

Ce diable d’Hermann, tu ne l’as pas vu passer ?

L’OFFICIER.

Messieurs, les portes se ferment…

FLAMING.

Il sera sorti par une autre grille ; nous le retrouverons à la taverne… (Ils sortent du côté opposé à Frantz.)

UN GARDIEN.

Peut-on fermer la porte mon lieutenant ?

L’OFFICIER.

Oui… l’on relèvera les sentinelles au dehors et sans ouvrir les grilles, afin que les invités puissent se promener dans les allées.

 

SCÈNE 3e

LES PRÉCÉDENTS, DEUX SOLDATS amenant HERMANN.

HERMANN.

Lâchez-moi, je vous dis, lâchez-moi, ou j’ameute contre vous toute l’université !

L’OFFICIER.

[108] Qu’est-ce ? Un promeneur en retard, un bourgeois de la ville… laissez le sortir.

HERMANN.

Un bourgeois !... un bourgeois !... Pour qui me prenez-vous ?... Je ne suis pas un bourgeois, moi !... je suis un brave étudiant, un Renard d’or, une Maison Moussue qui ne crains personne.

L’OFFICIER.

Mais enfin, qu’a-t-il fait ?

LE SOLDAT.

Il a dégradé les monumens publics.

L’OFFICIER.

Comment cela ?

LE SOLDAT.

Vous savez, mon lieutenant, ce guerrier d’autrefois, habillé en Romain sur la terrasse du Midi. Eh ! bien, cet homme s’en est approché en fesant [sic] de grands gestes, comme s’il jouait la tragédie. J’étais en faction, je n’ai rien dit : la consigne ne défend pas aux bourgeois de causer avec les statues.

HERMANN.

Je ne suis pas un bourgeois !

L’OFFICIER.

Est-ce tout ?

LE SOLDAT.

Non, mon lieutenant. Alors, j’ai fait semblant de tourner les talons… Le bourgeois a donné dans le piège et croyant que je ne le voyais pas, il s’est mis à graver [109] quelque chose sur le piédestal…

L’OFFICIER.

Qu’a-t-il écrit ?

LE SOLDAT.

Rien !.. trois ou quatre mots ; il a gâté [surcharge gravé puis gratté] le marbre, voilà tout… D’ailleurs, je ne sais pas lire.

L’OFFICIER, à l’autre soldat.

Qu’a-t-il écrit ?

LE SOLDAT.

Il a écrit : Tu dors, Brute… Voyez-vous, mon lieutenant… des injures à un factionnaire. Oh ! que non que je ne dormais pas, bourgeois.

HERMANN.

Je ne suis pas un bourgeois, ignorant… Ce que j’écrivais, c’est un souvenir de l’antiquité… une citation latine. Vous connaissez cela, n’est-ce pas, vous, lieutenant ?

L’OFFICIER.

Je ne connais que mon service, Monsieur, et cela commence à me devenir suspect. Avec quoi avez-vous gravé ces mots ?

LE SOLDAT.

Avec son poignard.

HERMANN.

Avec quoi vouliez-vous donc… Avec le tuyau de ma pipe… Cela vous est-il aussi suspect… un poignard d’étudiant ?

[110] L’OFFICIER.

C’est selon les circonstances… un étudiant de votre âge...

HERMANN.

Il est toujours tems de s’instruire…

LE SOLDAT.

C’est un bourgeois, mon lieutenant.

HERMANN.

Un bourgeois ! un bourgeois !... Tiens ! connais-tu cela ? (Il tire un grand ruban auquel est suspendue une médaille.)

L’OFFICIER.

C’est le cordon sur lequel ils inscrivent leurs duels et leurs bonnes fortunes… C’est la médaille qu’ils portent en souvenir de 1813… C’est bien, emmenez cet homme au corps de garde ! il y passera la nuit et demain, il sera réclamé par le doyen des études.

HERMANN.

Au corps de garde ! au corps de garde !... Oh ! le boulevard n’est pas si désert que l’on ne puisse m’entendre encore… À moi les Pinsons !... à moi les Bur[s]chen !... ohé ! ohé !

 

SCÈNE 4e

LES PRÉCÉDENS, LE CHEVALIER PAULUS.

LE CHEVALIER.

Qu’est-ce que cela ? Un étudiant qu’on arrête…

HERMANN, exaspéré.

Vils sicaires ! Je méprise votre tyrannie ! Du fond de mon cachot, ma voix s’élèvera contre le luxe de vos fêtes !

[111] LE CHEVALIER.

Mais c’est Hermann !

L’OFFICIER.

Emmenez-le !

LE CHEVALIER.

Commandant, je connais cet homme.

L’OFFICIER.

Que m’importe ? je ne vous connais pas moi !...

LE CHEVALIER.

Je vous demande pardon, vous me connaissez, Monsieur, je suis le Chevalier Paulus, le secrétaire [intime biffé] du Conseiller intime, de Monsieur Léo Burckart, député en ce moment à la Diète.

L’OFFICIER.

C’est vrai, Monsieur, excusez-moi… mais c’est qu’il commence à faire si sombre…

LE CHEVALIER.

Ne troublez pas la fête pour si peu de chose… je connais cet homme et j’en réponds.

HERMANN.

Le sang des victimes crie vengeance…

LE CHEVALIER.

Ne l’écoutez pas, c’est le vin qui crie au secours.

HERMANN.

Approchez un flambeau et vous verrez si ma main se détourne de la flamme.

LE CHEVALIER, allant à lui.

C’est inutile, mon ami, Monsieur n’est pas le tyran Porsenna, [112] roi des Étrusques, Monsieur respecte le vin dans l’homme, comme il l’aime dans la bouteille… Seulement, il sait faire la différence du récipient.

HERMANN.

Ah ! Paulus, c’est toi !... toujours parmi les esclaves…

LE CHEVALIER.

Et toi, toujours parmi les ivrognes.

HERMANN.

Au moins, je n’ai pas changé de religion, moi ! Aussi, toujours prêt à risquer ma vie pour la bonne cause, voyageur de la liberté… Hier à Milan, aujourd’hui à Leipsick, demain à Heidelberg… Au revoir, fais-moi ouvrir ces portes, l’air de la servitude me pèse… Et puis, il faut que je parte de bonne heure.

LE CHEVALIER.

Pour Heidelberg ?

HERMANN.

Oui, pour Heidelberg, et pas en botaniste, à pied, un bâton à la main… En grand seigneur, en voiture, en poste… Voilà des sequins de Venise, des ducats de Vienne, des florins de Francfort ville libre… vive Francfort !...

LE CHEVALIER.

Et qui t’a donné tout cela ?

HERMANN.

Qui m’a donné tout cela… Celui qui veille pendant que le maître est endormi. Tiens ! en voilà ! en voilà ! en voilà encore !

[113] LE CHEVALIER.

Diable ! mais une fortune.

HERMANN.

Douze-cents florins… de quoi faire sauter la banque, si le jeu n’était pas défendu. Infâme tyran qui a défendu le jeu !... Mais dans trois mois, il n’y en aura plus de tyrans… je les supprime… j’ai là leur condamnation. Adieu Paulus.

LE CHEVALIER.

Ah ! bah ! tu as le tems, écoute moi. À ta place, avant de supprimer les tyrans, je voudrais les voir de près. Veux-tu que je te présente aux tyrans ?

HERMANN.

Oui, pour leur plonger un poignard dans le cœur !

LE CHEVALIER.

Non, pour manger leurs glaces, boire leurs vins et gagner leur argent.

HERMANN.

Gagner leur argent !... on joue donc à la cour ?

LE CHEVALIER.

On ne joue plus que là… puisque le jeu est défendu ailleurs.

HERMANN.

Les despotes ! Oui, ils jouent l’or du peuple… Eh ! bien, oui, moi, je veux leur gagner leur argent, je veux boire leurs vins, je veux manger leurs glaces… Conduis-moi à eux que je leur apparaisse comme un vengeur.

LE CHEVALIER.

Un instant, diable ! il faut changer de costume. Viens chez moi, tu quitteras cet habit, je t’en donnerai un autre. [114] Je te présenterai comme un Comte brésilien, tu ne parleras qu’espagnol, mais tu mangeras, tu boiras et tu joueras comme un Allemand… Cela te va-t-il ?...

HERMANN.

Si cela me va ? Je crois bien.

LE CHEVALIER.

Silence ! on vient par ici… C’est le grand maître des cérémonies qui fait sa tournée pour voir si tout est en ordre… Je vais le prévenir que j’ai quelqu’un à présenter, mais il ne faut pas qu’il te voie, il te reconnaîtrait.

LE MARÉCHAL.

C’est cela, c’est cela… Maintenant, les verres de couleurs, allez…

LE CHEVALIER.

Bonjour, Monsieur le Maréchal.

LE MARÉCHAL, se frottant les mains.

Ah ! ah ! c’est vous, Monsieur le Chevalier…

LE CHEVALIER.

Enchanté de vous voir de si belle humeur.

LE MARÉCHAL.

C’est le beau tems, Chevalier, c’est le beau tems. Depuis que cette fête de nuit a été décidée par Son Altesse, je passe mes journées à aller des croisées au baromètre. Je lui avais promis une soirée magnifique ! S’il était tombé une goutte d’eau, j’étais perdu…

HERMANN.

Vil courtisan !...

LE CHEVALIER.

Alors, c’est un bon moment pour vous demander une grâce…

[115] LE MARÉCHAL.

Une grâce mon cher Paulus... Oh ! j’ai bien peu de crédit… depuis deux mois que le nouveau Prince règne, à peine si j’ai pu placer trois ou quatre personnes. Encore, étaient-elles de ma famille… et il a fallu toute l’amitié que le Prince me porte.

LE CHEVALIER.

Rassurez-vous, Monsieur le Maréchal, ce que j’ai à vous demander ne dépend que de vous, c’est un billet d’invitation pour ce soir.

LE MARÉCHAL.

Alors, c’est autre chose. Cependant, dites-moi, la personne est noble, n’est-ce pas ?

HERMANN.

Infâme aristocrate !

LE CHEVALIER.

Noble ! Un Comte brésilien qui descend des Incas… le seigneur Don Mathéo.

LE MARÉCHAL.

Tenez !

LE CHEVALIER.

Merci !

LE MARÉCHAL.

Déjà nos dames !... la Comtesse Diana, la femme du secrétaire [sic pour Conseiller] intime !... Vous comprenez, mon cher Chevalier, mais il faut que j’aille au-devant d’elles… pardon !...

LE CHEVALIER.

Allez, Monsieur le Maréchal, allez. Maintenant Hermann, [116] viens changer d’habit.

HERMANN.

Oui, et puis nous reviendrons boire le vin des tyrans, gagner leur argent, manger leurs glaces !

LE CHEVALIER.

Oui, oui… nous ferons tout cela, sois tranquille, et autre chose encore !

 

SCÈNE 5e

DIANA, MARGUERITE, LE MARÉCHAL DU PALAIS.

DIANA.

Qu’y a-t-il de nouveau, Monsieur le Maréchal ?

LE MARÉCHAL.

Le Prince s’est levé à sept heures et quart du matin et m’a parlé trois fois dans la journée, la première fois, cinq minutes et demie, la seconde, sept… et la troisième pour ne me dire qu’un mot, mais un mot flatteur.

MARGUERITE.

Vraiment, Monsieur le Maréchal ?

LE MARÉCHAL.

Sur mon honneur, Madame.

DIANA.

Cela ne m’étonne pas, il ne peut se passer de vous. Tout à l’heure encore, il demandait où vous étiez.

LE MARÉCHAL.

Vraiment, Madame la Comtesse, il a demandé où j’étais… il m’a fait cet honneur… même en mon absence… Eh ! bien, de mon côté, j’étais occupé du service de ce grand [homme biffé] Prince… Je faisais illuminer les jardins. Maintenant, mille pardons [117] Mesdames, mais vous comprenez, mon devoir, mon respect, mon obéissance à ses volontés…

DIANA.

Allez, Monsieur le Maréchal, allez… (Il sort.) Nous en voilà débarrassées, ce n’est pas malheureux. Eh ! bien, toujours triste ?

MARGUERITE.

Oh ! ne comprends-tu point, Diana, que cette vie m’est insupportable, constamment séparée de Léo, réduite à regretter le tems où je me plaignais de le voir à peine… Parce que je ne le vois plus du tout : depuis trois mois, c’est à peine s’il m’a donné trois jours, et le voilà absent encore depuis six semaines, sans que je sache quel tems durera son absence… Oui, c’est bien quelque chose que le bonheur d’un peuple, mais je ne suis pas assez Romaine pour lui sacrifier le mien, sans donner quelques larmes au tems où j’étais heureuse…

DIANA.

Oui, je sais bien, mais cette absence touche à sa fin, les conférences de Ca[r]lsbad sont presque closes, tu vas le revoir…

MARGUERITE.

Eh ! bien, comprends-tu, Diana, sa présence est peut-être plus douloureuse encore pour moi que son absence… Je me dis, il est là, au château, quelques pas à peine le séparent de moi… il pourrait venir, et il ne vient pas…

DIANA.

Mais tu sais que s’il ne vient pas, c’est le Prince qui [118] le retient, c’est son devoir qui l’enchaîne.

MARGUERITE.

Oui, mais je sais aussi que pendant ce tems-là, j’ai le cœur vide et la tête pleine de pensées tristes… Étais-je née moi, pour être la femme d’un ministre, pour vivre au milieu de ces fêtes, en cachant mon chagrin sous des couronnes de fleurs, moi, pauvre Marguerite des prés… fille de la rosée et du soleil, qui ne demandais à Dieu que de l’amour pour vivre et de l’air pour respirer…

DIANA.

Oui, voilà la source de toutes nos peines, à nous autres femmes… C’est cet amour toujours cherché et trouvé si rarement dans des conditions où il nous soit permis d’en être fières et heureuses. Oh ! Marguerite, va … si les peines des autres étaient un allègement à nos peines, je te dirais que les pires douleurs sont celles qui ne montent pas à la surface et que les larmes les plus amères sont celles qui coulent en dedans. Et ce qu’il y a surtout de cruel dans tout cela, c’est de ne pas même avoir à soi ses larmes et sa douleur.

MARGUERITE.

Quelqu’un vient, Diana, allons d’un autre côté.

DIANA.

C’est le Prince, attendons-le, je te prie, j’ai à lui parler…

SCÈNE 6e

LES PRÉCÉDENTS, LE GRAND MARÉCHAL, LE PRINCE.

LE [PRINCE biffé] GRAND MARÉCHAL, du fond de la scène.

[119] Par ici, Monseigneur, par ici Monseigneur, par ici, à moins cependant que ces dames ne se soient éloignées ; mais non, je les aperçois.

LE PRINCE.

Que signifie cela, Mesdames, il faut pour vous trouver que je mette mon Grand Maréchal à votre recherche… Voyons, prenez mon bras toutes deux et rentrons.

MARGUERITE.

Nous sommes aux ordre de Votre Altesse.

DIANA.

Non pas, car j’ai quelque chose à demander à Son Altesse, moi… quelque chose de la plus haute importance… une chose enfin à laquelle je tiens beaucoup… et que je ne rentrerai pas sans avoir obtenue.

LE PRINCE.

Pardon, Madame… Je me dois avant tout au bonheur de mes sujets, et vous voyez qu’il s’agit d’une affaire si urgente que je ne puis la retarder… Monsieur le Grand Maréchal, offrez le bras à Madame pour la reconduire dans les salons.

DIANA.

Point… j’ai besoin de Monsieur le Grand Maréchal, moi !

MARGUERITE.

Que Votre Altesse ne s’inquiète pas de moi, nous sommes à deux pas du palais. Je rentrerai seule.

FRANTZ, derrière un massif d’arbres.

Non, non ! Restez, je vous en supplie… J’ai aussi une grâce à vous demander moi.

[120] MARGUERITE.

Oh ! mon Dieu !

DIANA, au bras du prince.

Vous vous doutez bien de ce que je désire, n’est-ce pas ?

LE PRINCE.

J’en ai peur !

DIANA.

Et pourquoi avoir peur d’accorder un pardon ?

LE PRINCE.

Parce que le pardon doit être accordé au repentir… et que celui pour lequel vous le demandez ne se repent pas…

DIANA.

Mais qu’y a-t-il donc de si grave ?

LE PRINCE.

Mille petits griefs réunis lui font à mes yeux presque un crime.

DIANA.

Mais songez que c’est mon frère…

LE PRINCE.

Si ce n’était pas votre frère, Diana, au lieu d’être exilé de la ville, il le serait de mes États…

DIANA.

Et tout cela pour un duel…

LE PRINCE.

Non pas pour le duel, mais pour le jeu, pour son insubordination hautaine, pour son caractère emporté et querelleur… Puis s’il faut vous le dire Diana, votre frère voit des gens qu’il ne lui convient pas de voir…

[121] DIANA, se retournant vers le Maréchal.

Chut ! Eh ! bien, c’est cela justement qui m’inquiète, Monseigneur. Il voit ces gens, comprenez-vous, parce qu’il est éloigné de votre présence, mécontent de sa disgrâce… (L’entraînant hors du théâtre.) Mais si vous consentez à le rappeler, je promets à Votre Altesse en son nom… au mien… (Ils disparaissent derrière le massif opposé à celui où sont Marguerite et Frantz.)

MARGUERITE, à Frantz.

Que vouliez-vous me dire ?...

FRANTZ.

Ne le devinez-vous pas ? Mon Dieu, ce que je veux vous dire… c’est que je ne comprends plus rien à votre conduite envers moi… De votre ami que j’étais, suis-je donc devenu votre ennemi, que je ne puis plus vous voir maintenant que devant des étrangers comme tout le monde… moins que tout le monde.

MARGUERITE.

Comment voulez-vous… (Le Prince et Diana rentrent en scène au 3e plan, après avoir fait le tour du massif.) Silence !

LE PRINCE.

Monsieur le Maréchal, vous irez dire à Monsieur de Waldeck qu’il peut se présenter à la fête avec son habit d’aide de camp. (Le Maréchal s’incline et sort par la gauche du spectateur.)

LE MARÉCHAL.

J’y cours, Monseigneur.

[122] LE PRINCE.

Êtes-vous contente ?

DIANA.

Oh ! oui, et j’en remercie Votre Altesse, pour moi d’abord, et ensuite… pour vous peut-être… (Ils sortent par la droite du spectateur. Marguerite fait un mouvement pour les suivre.)

FRANTZ.

Non, non, restez, je vous supplie… Vous me demandiez… Que me demandiez-vous, Marguerite ?

MARGUERITE.

Comment voulez-vous, vous disais-je, qu’en l’absence de mon mari…

FRANTZ.

Oh ! la défaite est étrange, convenez-en. Moi, un ancien ami, moi qui à toute heure du jour pouvais autrefois pénétrer jusqu’à vous…

MARGUERITE.

Oui, certes… lorsque vous veniez me parler de votre amour pour Diana… Est-ce de cet amour dont vous voulez me parler encore ? Je vous écoute…

FRANTZ.

Que vous êtes cruelle, Marguerite ! Ah ! vous savez bien que je ne l’aime plus, n’est-ce pas, ou plutôt que je ne l’ai jamais aimée… Votre cœur ne s’est-il donc jamais trouvé dans une de ces situations bizarres où l’on ne peut se rendre compte à soi-même de ce qu’on éprouve ? Il en était ainsi de moi. J’allais à vous, je vous parlais d’elle… [123] Mais aujourd’hui, j’en suis à me demander si même à cette époque, c’était bien pour elle que j’allais près de vous

MARGUERITE.

Frantz ! vous voyez bien que j’avais raison de vous éviter.

FRANTZ.

Oui, car vous savez tout, n’est-ce pas ? Ayez donc pitié de moi, vous qui êtes bonne, faites que je ne passe pas éternellement d’une torture à l’autre… Si vous étiez heureuse vous-même, je pourrais peut-être m’éloigner de vous et me consoler avec la certitude de votre bonheur… Mais…

MARGUERITE.

Me suis-je jamais plaint[e], Monsieur, et jamais devant vous ai-je dit un mot qui puisse vous faire soupçonner que j’avais besoin de pitié ?

FRANTZ.

Non, vous êtes trop dévouée pour vous plaindre, mais aussi, vous êtes trop pure pour cacher quelque chose. Oui, vous êtes triste, Marguerite… oui, vous souffrez… oui, vos larmes nocturnes sont solitaires mais brûlantes, de sorte qu’elles laissent des traces à vos paupières… Aux autres, aux étrangers, aux indifférens, faites croire en souriant des lèvres que vous souriez du cœur, très bien ! Mais à moi, à moi qui vous connais, à moi qui vous aime, — Oui, je vous aime, Marguerite. Que voulez-vous, il est dans mon destin à moi d’aimer et de ne pas être aimé ! — [le texte entre tirets est rajouté marginalement] vous ne cacherez rien… Et pourquoi d’ailleurs, nous cacher quelque chose ? Les larmes ne sont-elles pas choses communes entre nous… Vous avez [124] vu les miennes… et voilà que vous me dérobez les vôtres.

MARGUERITE.

Frantz, Frantz, laissez-moi, je vous en supplie…

FRANTZ.

Oh ! non ! non ! dussiez-vous me chasser à jamais de votre présence, il ne sera pas dit que je vous aurai rencontrée seule et toute à moi sans vous avoir ouvert mon cœur, comme je l’ouvre à Dieu !... Marguerite, Marguerite, où trouverez-vous un homme qui vous soit plus dévoué, un cœur qui soit plus vôtre, une existence plus heureuse de se sacrifier pour vous ?

MARGUERITE.

Et c’est justement parce que je le sais trop, Frantz, que je ne veux pas vous voir, que je ne veux rien vous demander, que je m’étudie à vous enlever toute occasion de vous mettre en avant pour moi… comme vous l’avez fait déjà aux dépens de mon honneur et au risque de votre vie.

FRANTZ.

Oh ! Mon Dieu, mon Dieu ! Pourquoi cette [espèce biffé] épée au lieu de m’égratigner le bras ne m’a-t-elle pas traversé la poitrine… Je serais à cette heure couché sous une tombe froide et tranquille, et vous ne pourriez pas faire que je ne sois pas mort pour vous…

MARGUERITE.

Oh ! que dites-vous, Frantz, que dites-vous ?

FRANTZ.

Je dis… que si vous avez dans le cœur un secret que [125] vous ne puissiez pas me confier, moi aussi, j’ai dans ma destinée un mystère que je ne peux pas dire. Il y a en outre de cet amour que je vous ai voué du jour où je vous ai crue malheureuse… il y a, en outre de cet amour tout-puissant sur mon âme, un pouvoir terrible, formidable, un de ces pactes qu’on a signé dans un moment de désespoir avec Dieu ou avec le démon et auquel je suis forcé de me soumettre.

MARGUERITE.

Que dites-vous ?

FRANTZ.

Eh ! bien, Marguerite, ce pouvoir peut d’un moment à l’autre disposer de moi, de ma vie, de mon âme. Eh ! bien, je ne veux pas mourir sans avoir été aimé une fois. Je ne veux pas mourir sans qu’un cœur ait répondu à mon cœur, sans qu’une main ait serré la mienne. Marguerite, au nom du Ciel, m’aimez-vous ?

MARGUERITE.

Oh ! vous êtes insensé ! Laissez-moi, [Frantz biffé] Monsieur, laissez-moi !

FRANTZ.

Plût à Dieu, que je le fusse ! Un jour… un jour vous saurez.

MARGUERITE.

Silence ! on vient…

FRANTZ.

Prenez mon bras, et allons d’un autre côté…

[126] MARGUERITE.

Non… que l’on ne nous voie pas ensemble…

FRANTZ.

Merci, merci de votre refus. Je l’accepte comme une réponse. Marguerite, ne vous reverrai-je pas un instant pour vous dire un mot encore… un dernier mot, c’est si facile.. au milieu de tout ce monde, ici… qu’avez-vous à caindre ?

MARGUERITE.

Je ne puis vous répondre… je ne puis… vous promettre, je tâcherai. Adieu…

FRANTZ.

Adieu !...

 

SCÈNE 7e

FRANTZ seul.

Enfin, je l’ai vue ! J’ai tout dit et elle m’a entendu sans colère. Oh ! il y a bien près de son silence à un aveu… Comment ai-je trouvé dans mon âme cette hardiesse inespérée dont je m’étonne encore… À quoi dois-je cette résolution soudaine, moi si timide jusques là… Qui sait… aux sons de la musique, à l’enivrement de la fête, à la vague et poétique rêverie du soir… Oh ! elle avait tout deviné, tout compris, tout vu. Elle suivait les progrès de cet amour qui s’amassait dans mon cœur, et elle y répondait peut-être avant même qu’il n’eût éclaté à ses yeux !... Qui saura jamais le secret de tous ces cœurs de jeunes filles, qui ne peuvent [que biffé] répondre qu’à l’amour [127] qui leur est offert, et qui ont souvent à cacher des préférences qu’on ignore… Aujourd’hui seulement je mesure toute la folie de mes espérances d’hier… et cependant, ces espérances sont presque devenues une réalité. Une femme si pure et si noble de cœur, et qui devrait être gardée de tout amour par un nom illustre ! Oh ! l’amour, l’amour sincère et tout-puissant n’est donc pas une invention des poëtes mais un talisman divin, qui triomphe de tous les obstacles, qui brise en un instant ces inégales conventions de la société qui enchaînaient la colombe à l’aigle, la femme aimante à l’homme de marbre. Oh ! je lui ai demandé à la revoir, et elle m’a dit qu’elle reviendrait peut-être… Une femme ! Serait-ce elle déjà ?

 

SCÈNE 8e

FRANTZ, DIANA.

DIANA, s’avançant vivement.

Est-ce vous, Valdeck ?

FRANTZ.

Non, Madame…

DIANA.

Ah ! pardon. (Elle fait un pas en arrière et revient.) Dites-moi, n’avez-vous pas vu mon frère ?

FRANTZ.

Non ! Mais si j’osais vous demander ce que vous avez, Madame, vous paraissez horriblement inquiète. Puis-je vous être bon à quelque chose ?

DIANA.

[128] Oui, c’est vrai, je suis tourmentée… Si vous le voyez, Monsieur Frantz, dites-lui je vous prie que je désire lui parler.

FRANTZ.

Puis-je sans être indiscret vous demander ce qui est arrivé, Madame ?

DIANA.

Oh ! une chose bien simple et qui ne m’inquièterait pas si Henry était un autre homme… Vous savez sa disgrâce à cause de votre duel. Ce soir, pour la première fois, il a obtenu sa rentrée à la Cour. À l’instant, il vient de paraître dans les salons, il a été droit au Prince. Soit distraction, soit volonté de lui faire connaître son mécontentement, le Prince l’a reçu avec froideur. Il s’attendait sans doute à un autre accueil ; chacun avait les yeux fixés sur lui ; je l’ai vu pâlir de colère, puis se précipiter dans les jardins. Oh ! je le sais, il s’emporte ! Que je crains… Je vous dis tout cela à vous, vous êtes un ancien ami. Pardon, il faut que je le voie… Ah ! c’est peut-être lui. (Elle s’en va jusqu’au troisième plan, puis voyant que ce n’est pas son frère qui s’avance, elle disparaît dans le fond.)

LE CHEVALIER, à Hermann qui entre en costume de Cour. Ils passent sur le 2e plan.

C’est cela, un peu plus de cambrure aristocratique dans la taille… la main gauche à la garde de l’épée… saluons gravement, et ne répondons qu’en portugais ou en espagnol.

HERMANN.

Me courber devant ces vils courtisans ! (Ils s’éloignent.)

[129] FRANTZ, qui les regarde passer du 1er plan.

Je ne me trompe pas… c’est Hermann. Hermann en habit brodé… Tout cela est étrange et il me semble que je rêve… Hermann à la fête du Prince…

 

SCÈNE 9e

FRANTZ, VALDECK puis DIANA.

VALDECK, entrant à gauche de l’acteur et allant à Frantz.

Deux mots, Monsieur, s’il vous plaît.

FRANTZ.

Ah ! c’est vous, Monsieur de Valdeck, votre sœur vous cherche.

VALDECK.

Très bien, mais j’ai à vous parler.

FRANTZ.

À moi, Monsieur ?

VALDECK.

Oui, à vous. Veuillez m’accorder un instant, je vous prie… Quand les épées de deux hommes d’honneur se sont rencontrées une fois, il y a pour eux dans l’avenir autant de chances pour l’amitié que pour la haine.

FRANTZ.

Je n’ai nul motif de haine contre vous, Monsieur, je vous ai fait une insulte, je crois. Vous m’avez rendu une blessure, nous sommes quittes.

VALDECK.

J’avais tort et je vous en fais mes excuses.

FRANTZ.

Je ne comprends pas, je vous l’avoue..

VALDECK.

[130] Vous allez comprendre. À compter de cette heure, nous sommes frères d’opinion et par conséquent compagnons de danger. Demain, j’appartiendrai comme vous à l’union de Vertu. Demain, je ne serai plus un instrument de la vieille tyrannie, mais un citoyen de l’Allemagne régénérée. Nos frères n’attendent plus que ma parole, je vous la donne. Chargez-vous de la leur porter, Monsieur.

FRANTZ.

Le message me paraît si étrange et m’arrive d’une manière si inattendue que vous me permettrez de le refuser…

VALDECK.

Vous êtes défiant, Monsieur, c’est tout simple. (Diana paraît au fond et s’avance doucement.) Mais lorsque je vous jure sur mon épée que je suis sincère, vous ne pouvez sans me faire un outrage douter de ma sincérité… Vous gardez le silence… Eh ! bien, tenez, voici la croix à laquelle je sacrifie toutes les autres. (Il arrache ses croix et les jette.) Voici le seul cordon d’honneur que je veuille porter désormais. (Il montre le cordon des étudians qui soutient la médaille de Leipsick.)

FRANTZ.

Ce n’est ici ni le lieu, ni l’instant de nous faire de pareilles confidences, Monsieur. Si comme vous le dites, vous devez faire partie des nôtres, j’espère vous rencontrer à quelqu’une de nos réunions… réunions bien innocentes, et là, si vous le désirez, nous reprendrons cet entretien.

VALDECK.

Non, non, Monsieur, car lorsque nous nous réunirons, ce sera, je l’espère, non pour parler, mais pour agir. Oui, depuis [131] longtems, je rêve en secret la liberté de ma patrie, mais ce n’est que d’aujourd’hui que j’ai le courage de rompre avec tous les liens qui m’entouraient. Fortune, rang, famille, je sacrifie tout, je foule tout aux pieds. Je suis libre, je suis à vous… à vous, avec l’épée, à vous, avec le poignard.

FRANTZ.

Et si Son Altesse — la chose est possible, Monsieur, l’esprit des Princes est changeant — allait se repentir demain de vous avoir fait mauvais visage aujourd’hui… qu’arriverait-il de toutes ces belles résolutions ?

VALDECK.

Que voulez-vous dire, Monsieur ?

FRANTZ.

Que si les gens de cœur qui rêvent l’affranchissement de leur pays sont obligés de grossir leurs rangs avec des conspirateurs intéressés ou d’ambitieux transfuges, ils ne les admettent jamais ni à leur amitié ni à leurs confidences, car ils savent trop bien que ces alliés de la veille sont les traîtres du lendemain.

WALDECK.

Monsieur, vous avez des maximes qui ressemblent trop à des insultes pour que…

DIANA, s’élançant entr’eux.

Silence malheureux ! On vient… Éloignez-vous, Monsieur Frantz. Donnez-moi le bras, Valdeck…

WALDECK.

Vous aviez raison, Monsieur, nous nous reverrons autre part, c’est vous qui l’avez dit. Ne l’oubliez pas.

LE GRAND MARÉCHAL, entrant.

[132] Messieurs, Messieurs, vous parlez plus haut que l’étiquette ne le permet… et ces paroles Monsieur de Valdeck, je vous en demande pardon, ressemblent fort à un défi...

VALDECK.

C’en est un aussi, Maréchal, et ce sera pardieu drôle et curieux, de nous voir battre pour une question de métaphysique. Imaginez-vous que Monsieur Frantz est de l’opinion du professeur Scelling [sic pour Schelling] qui soutient qu’en tout et partout, Dieu revient à lui-même par la triplicité… phénomène dont il est l’identité absolue. Cela vous étonne, n’est-ce pas, vous ne connaissez que la duplicité, vous autres. Ah ! ah !

DIANA, l’entraînant.

Henry, vous êtes fou ! Venez, venez.

 

SCÈNE 9e [sic pour 10e]

LE GRAND MARÉCHAL seul, puis LE CHEVALIER et HERMANN, puis LÉO.

LE GRAND MARÉCHAL.

Je crois qu’il m’a insulté… Tant mieux ! On ne dira pas que je suis de ses amis. C’est une disgrâce réelle, complète, je m’y connais… et s’il n’avait pas sa sœur pour le soutenir, je ne sais pas comment cela se passerait.

LE CHEVALIER, suivi d’Hermann qui tient un verre qu’il achève.

Je vous cherchais, Monsieur le Maréchal, permettez que je vous présente l’illustre étranger pour lequel je vous ai demandé un billet.

LE GRAND MARÉCHAL.

Monsieur.

LE CHEVALIER.

[133] Ancien favori de l’Empereur du Brésil.

LE GRAND MARÉCHAL.

Monsieur…

LE CHEVALIER.

Ex-grand chancelier de la Couronne.

LE GRAND MARÉCHAL.

Monseigneur…

HERMANN, bas.

Assez, tu m’humilies !

LE CHEVALIER.

Don Ramirez de la Plata.

LE GRAND MARÉCHAL.

Votre Seigneurie veut-elle être présentée à Son Altesse ?

HERMANN.

Io son [sic pour soy] contrabandista.

LE CHEVALIER.

Non, je vous prie de m’en laisser l’honneur, Monsieur le Grand Maréchal.

LE GRAND MARÉCHAL.

Alors, vous permettez… Il faut que je surveille tout, vous savez Chevalier, je suis l’âme du palais et je n’ose pas trop m’éloigner du Prince… à chaque instant il me demande.

LE CHEVALIER.

Oui, oui, Monsieur le Grand Maréchal. (Le Grand Maréchal s’éloigne.)

HERMANN.

Oui, va-t-en ramper plus loin, esclave doré, va-t’en changer de couleur, caméléon ! (Achevant son verre.) Quand je [134] pense que ce breuvage est trempé des pleurs des victimes… (Des domestiques apportent des rafraîchissemens.)

LE CHEVALIER.

Tu le trouves trop faible, n’est-ce pas, tiens, voilà une tranche d’ananas dans un verre de Tokey [sic pour Tokay]. Apprécie un peu ce rafraîchissement.

HERMANN, regardant son ananas.

Quand je pense que les sueurs et peut-être le sang des malheureux noirs a arrosé ce fruit délicieux !... Si nous allions jouer, Paulus, maintenant que je suis présenté ?

LE CHEVALIER.

Encore un verre de punch… le punch des tyrans !

HERMANN.

Oui, épuisons-le jusqu’à la dernière goutte.

LE CHEVALIER.

Dévoue-toi, Curtius.

Hermann.

Il est très bon ! Allons jouer, Paulus, allons jouer… Mon argent me brûle. (Pendant qu’ils s’éloignent, Léo entre vivement.)

LÉO, à un domestique.

Allez dire au plus petit de ces deux hommes que quelqu’un désire lui parler.

LE VALET, à son camarade.

C’est Son Excellence, Monsieur le Conseiller intime..

LE CHEVALIER, à Hermann en lui indiquant le lieu où l’on joue.

La salle au fond, je t’y rejoins… va. (Hermann sort.)

[135] LE CHEVALIER PAULUS, revenant.

C’est vous, Monseigneur…

LÉO.

Oui, c’est moi-même, venez Paulus.

LE CHEVALIER.

Son Altesse est-elle prévenue de votre arrivée ?

LÉO.

Je lui ai fait demander ses ordres… Son Altesse était dans un accès de latinité, elle m’a fait répondre par un hémistiche : à demain les affaires sérieuses ! Mais comme il faut absolument que je voie le Prince, que je ne puis entrer dans les salons avec ce costume, que d’ailleurs le lieu serait mal choisi pour parler d’affaires, prévenez-le que je l’attends ici, Paulus, et dites-lui que je lui serais reconnaissant s’il voulait m’accorder quelques minutes, soit dans les jardins, soit dans son cabinet.

LE CHEVALIER.

Nous avons eu des nouvelles de Votre Excellence, elle a fait merveille à la Diète, et je suis heureux d’être le premier à l’en féliciter.

LÉO.

J’avais toujours dit que celui qui de nos jours ferait de la diplomatie franche et loyale tromperait tous les autres. Ils ne peuvent jamais se figurer que l’on dise ce que l’on pense, ni que l’on pense ce que l’on dit, voilà tout mon secret. Tandis qu’ils cherchaient le sens caché de mes paroles qui n’en avaient pas, j’arrivais au but comme la tortue de la fable en allant droit mon [136] chemin. Et ici ?

LE CHEVALIER.

Oh ! ici, il y a bien des choses... D’abord, grande effervescence dans l’université.

LÉO.

Oui, comme partout.

LE CHEVALIER.

Mais en plus, conspiration en règle, marchant à son but aussi, moins ouvertement, moins franchement que vous, Monseigneur… mais ayant bien des chances d’y arriver, si je ne m’étais pas trouvé sur sa route.

LÉO.

Et que savez-vous ?

LE CHEVALIER.

Pas grand-chose encore, mais je suis à la piste. J’ai bon espoir pour cette nuit, Monseigneur, donnez-moi seulement congé jusqu’à demain, et demain, vous saurez tout.

LÉO.

Vous êtes libre, seulement, prévenez le Prince.

LE CHEVALIER.

Dirai-je un mot de votre retour à Madame ?...

LÉO.

Non, je vous prie… l’État avant tout… mon bonheur après. Allez.

 

SCÈNE 10e [sic pour 11e]

LÉO, seul.

Oui, oui, conspiration ici, conspiration là-bas. C’est [137] un immense réseau qui enveloppe toute l’Allemagne… Et voilà à quoi s’occupent les Princes, tandis que les complots rampent autour d’eux ! Des fous, des insensés qui rêvent la République dans un État comme le nôtre, et qui ne songent pas que la Prusse, cet immense serpent dont la tête touche à Thionville et la queue à Memel, n’a qu’à se replier autour d’eux pour les étouffer tous… Qu’ils me laissent donc auparavant le tems de constituer un empire, qu’ils me donnent donc le loisir d’achever mon œuvre, et alors les sept têtes de l’heptarchie montreront leurs dents à tous ces grands et petits despotes dont je suis aussi las qu’eux et dont l’Allemagne est aussi lasse que nous… Ah ! pourquoi donc faut-il que les idées généreuses aient toujours la vue [vue surcharge vie] si courte ! (Le Prince paraît.) Vous-même, Monseigneur ?

 

SCÈNE 11e [sic pour 12e]

LÉO, LE PRINCE, puis DIANA.

LE PRINCE.

Eh oui, pardieu ! Moi-même, il faut bien que je fasse comme Mahomet et puisque la montagne ne veut pas venir à moi, que j’aille à [elle biffé] la montagne.

LÉO.

Votre Altesse m’excusera mais j’avais des choses de la dernière importance à lui dire.

LE PRINCE.

Que je sais probablement déjà… votre réussite pour la réunion des sept voix [sic pour rois], vous me l’avez écrite.

LÉO.

Non, ce n’est pas tout.

[138] LE PRINCE.

Ah ! oui… un projet d’alliance, certains engagemens pris en mon nom.

LÉO.

Qui vous a dit cela, Monseigneur ?

LE PRINCE.

Ah ! ça, mais mon cher Conseiller je ferais aussi mal mon métier de Prince, que vous faites bien votre état de député, si je ne savais pas toutes ces choses deux heures après qu’elles ont été discutées.

LÉO.

Eh ! bien, que dit Votre Altesse de ce mariage ?

LE PRINCE.

Je dis que c’est une folie.

LÉO.

Nous n’avons eu les deux voix de la Bavière qu’à cette condition.

LE PRINCE.

Eh ! bien, nous lui rendrons ses voix…

LÉO.

Votre Altesse songera qu’elle doit le sacrifice de ses sentimens privés à la grande œuvre que nous avons entreprise…

LE PRINCE.

Eh ! bien, nous parlerons de tout cela demain, à la lumière du soleil… Il n’y a pas urgence, n’est-ce pas ? Vous n’avez pas pris jour pour la cérémonie nuptiale ?

LÉO.

[139] Non ! Mais les universités ont pris jour, elles, pour le renversement de toutes les monarchies fédérales et de toutes les principautés germaniques. Ce jour, c’est l’anniversaire de la bataille de Leipsick. Chaque député a signalé dans son royaume les mêmes affiliations et en arrivant ici, les premiers mots que j’ai entendus m’ont prouvé que les étudians de la Saxe n’étaient point restés en arrière.

LE PRINCE.

Oh ! quant à ceci, mon cher Léo, je crois que vous vous trompez. Nos conspirateurs dansent dans ce moment-ci et ne sont pas à craindre, j’en ai trois ou quatre pour mon compte qui boivent mon punch et mes glaces, ce qui au jour du jugement les rendra indulgens pour moi, je l’espère. Quant à la ville, écoutez… elle dort à ne pas entendre sa respiration, preuve qu’elle ne fait pas même de mauvais rêves…

DIANA, entrant vivement et allant à Léo.

Oh ! Monsieur, j’apprends que vous êtes arrivé, et j’accours à vous… Prince vous ne savez pas ce qui se passe… mais vous nous sauverez n’est-ce pas ?

LÉO.

Vous voyez, Monseigneur que je ne suis pas le seul à craindre…

LE PRINCE.

Qu’avez-vous donc appris qui vous effraie tant ? Voyons, dites.

DIANA, vivement.

[140] Rien, je ne sais rien… je n’ai vu personne… Mais croyez-moi, Monseigneur… il y a des pressentimens qu’il ne faut pas mépriser, des avis qu’il faut entendre même lorsqu’ils viennent d’une femme. D’après ce que dit Monsieur Burckart, il est de mon avis. Écoutez-le Monseigneur. (Bas à Burckart.) On conspire — ici même — dans les salons, dans les jardins.

LE PRINCE.

Eh ! bien, dans mon cabinet… tout à l’heure. Vous coucherez au château, Burckart, de sorte que nous aurons toute la nuit…

MARGUERITE, derrière un massif.

Diana, Diana !

DIANA, allant à elle.

Marguerite !

MARGUERITE.

Est-ce que je ne pourrai pas le voir à mon tour, lui parler, moi, sa femme ?

DIANA.

Sois tranquille…

LÉO.

Eh ! bien, Monseigneur, je vais vous attendre.

DIANA.

Non, demeurez… Le Prince n’y sera que dans dix minutes, et ces dix minutes, je les ai promises à quelqu’un qui les demande… Venez Monseigneur. (Elle emmène le Prince.)

MARGUERITE.

Léo, mon ami…

LÉO.

[141] Ah ! Marguerite, c’est toi, viens, viens ici.

MARGUERITE.

Ainsi, c’est à Diana que je dois le bonheur de te revoir. Tu reviens après deux mois d’absence, Léo, et tes premières pensées, tes premières paroles sont à des étrangers.

LÉO.

Appelles-tu l’Allemagne une étrangère, et serais-tu jalouse de la patrie, Marguerite ? Oui, à elle mes premières pensées, au Prince mes premières paroles, mais à toi Marguerite, mon cœur toujours !

MARGUERITE.

Oh ! que je suis heureuse de te revoir… J’avais besoin de ton retour Léo, c’est Dieu qui te ramène. Tu ne sais pas ce qu’il y avait là de doutes et de craintes, mais te voilà… Je ne veux pas demeurer plus longtems à ce bal. Allons-nous-en…

LÉO.

C’est impossible mon enfant. En ce moment, le Prince m’attend dans son cabinet, et il faut que j’aille le rejoindre.

MARGUERITE.

Eh ! bien, alors, je vais rentrer. Reviens le plus tôt possible, je t’en supplie. Songe avec quelle impatience je t’attendrai…

LÉO.

Marguerite, j’aurai probablement à travailler toute la nuit, et le Prince m’a dit que je coucherais au château.

MARGUERITE.

[142] Ah !... ainsi te voilà revenu, et c’est pour moi comme si tu étais toujours absent. Je ne te verrai pas davantage… Mon Dieu !

LÉO.

Demain, Marguerite, demain.

MARGUERITE.

Mon Dieu !

LÉO, avec une légère impatience.

Je ne voulais pas non plus qu’on te dise que j’étais arrivé.

MARGUERITE.

Oui, c’est cela, un jour devait venir où nous serions dans la même ville, et où il y en aurait un qui cacherait sa présence à l’autre. Léo… mais quel mur de glace s’est donc élevé entre nous deux pour que tu me dises de pareilles choses… Oh ! notre petite maison de Francfort… Oh ! le tems où tu étais un proscrit…

LÉO.

Eh ! bien, voilà Marguerite, le tems est changé. Proscrit, toutes mes heures étaient à moi et par conséquent, à nous. Ministre, je n’ai pas un instant qui ne soit au Prince, au peuple, à l’Allemagne. Pardonne-moi, Marguerite, je ne t’en aime pas moins, mais la nécessité est là, il faut y céder.

UN DOMESTIQUE.

Son Altesse Royale attend Son Excellence dans son cabinet.

LÉO.

Tiens, voyons, rentre au bal.

MARGUERITE.

[143] Oh ! non, non, je ne puis, j’étouffe. Oh ! l’on sait que tu es arrivé… tous les yeux se tourneront sur moi… et moi.. moi, je fondrai en larmes comme si j’étais abandonnée. Non, donne l’ordre qu’on fasse approcher la voiture et qu’on vienne me chercher ici. Le Chevalier Paulus me reconduira.

LÉO.

Impossible… il est lui-même occupé d’une affaire importante.

MARGUERITE.

Bien.. bien… je m’en irai seule… adieu !

LÉO.

Marguerite…

L’HUISSIER.

Monseigneur a entendu… Son Altesse…

LÉO.

J’y vais. (L’huissier se retire.) Marguerite…

MARGUERITE.

Adieu !... (Il s’éloigne.)

 

SCÈNE 12e [sic pour 13e]

MARGUERITE, FRANTZ.

MARGUERITE, allant s’asseoir sur le banc.

Seigneur ! seigneur !

FRANTZ, venant doucement se mettre à genoux devant elle et lui prenant la main.

Marguerite…

MARGUERITE.

Que voulez-vous ?

[144] FRANTZ.

Pardon, Marguerite, c’est moi, moi Frantz, moi, votre ami…

MARGUERITE.

Ah ! c’est vous !

FRANTZ.

Oui, moi, moi qui espérant dans votre promesse de revenir ici, ne vous avais pas perdue des yeux. Je vous ai vue sortir. Hélas ! pauvre fou que j’étais… j’ai cru que c’était à moi que vous pensiez… je vous ai suivie…

MARGUERITE.

Vous étiez là ! (Frantz fait signe que oui.) Vous avez entendu ? (Frantz de même.) Eh ! bien, vous voyez si je suis malheureuse.

FRANTZ.

Marguerite, Marguerite…

MARGUERITE.

Ah ! nos rôles sont changés, Frantz, autrefois, je vous consolais, aujourd’hui, c’est moi qui pleure.

FRANTZ.

Oh ! je serais trop heureux, Marguerite, si le Ciel m’avait réservé le bonheur d’essuyer vos larmes… Mais, demain, peut-être vais-je vous quitter pour ne plus vous revoir !...

MARGUERITE.

Comment ? Vous vous en allez, Frantz ?

FRANTZ.

Je vous ai parlé, n’est-ce pas, de ce pouvoir suprême et mystérieux auquel il fallait que j’obéisse. Eh ! bien, il est [145] venu me chercher jusqu’au milieu de ce bal.. jusques sous vos yeux qui n’ont pu me défendre contre lui. Au détour d’une de ces allées, un homme [est venu biffé] m’a remis un billet… Demain Marguerite, demain à minuit, une chose terrible se décidera qui va m’envelopper, m’entraîner, m’emporter loin de vous… peut-être pour longtems, peut-être pour toujours…

MARGUERITE.

Eh ! bien, nous serons malheureux chacun de notre côté, voilà tout. Un peu plus de souffrance, qu’importe !

FRANTZ.

Oui, mais je ne veux pas vous quitter ainsi, Marguerite. Je ne veux pas, si l’avenir me garde le sort de Kœrner ou de Staps, mourir sans savoir que vous m’aimez. Oh ! la mort me serait trop cruelle, alors et je ferais quelque lâcheté.

MARGUERITE.

Mais que me dites-vous là, Frantz ?

FRANTZ.

Je vous dis… je vous dis tout ce que je puis vous dire, et ce que je vous cache est le plus terrible… Marguerite, une heure demain soir… que je baise votre main, vos pieds, le bas de votre robe et je serai content.

MARGUERITE.

Mais, je ne puis vous recevoir après ce que vous m’avez dit.

FRANTZ.

Moi, votre ami !

[146] MARGUERITE.

Oh ! n’abusez plus de ce mot, à compter de ce soir, l’ami a disparu. De votre aveu même, ce n’est plus comme un ami que vous viendriez chez moi. Voulez-vous me dire adieu devant mon mari… je vous recevrai.

FRANTZ.

Oh ! j’aimerais mieux mourir. Non Marguerite, en vous disant adieu, il faut que je puisse pleurer comme un enfant, car je ne sais quel pressentiment me dit que cette nuit de demain me sera fatale. Ne me refusez pas, Marguerite, ne me refusez pas ce que je vous demande ; vous vous reprocheriez un jour peut-être, ce refus comme un crime…

MARGUERITE.

Mais mon Dieu ! Le puis-je ? Exigeriez-vous que je me misse à la merci d’un valet ? Où vous recevrais-je ?

FRANTZ.

Écoutez, Marguerite, et que ceci soit la preuve de la pureté de mes sentimens : autrefois, quand j’étais votre ami, quand aucune action de votre vie si pure n’était cachée à personne, souvent, deux ou trois fois par jour vous vous retiriez dans votre oratoire. Là, personne ne venait vous troubler, la clef de cet oratoire ne vous quittait jamais. Ici, je le sais, vous avez conservé la même habitude. Eh ! bien, Marguerite, la clef de cet oratoire, donnez-la-moi. Il y a une porte qui s’ouvre sur le jardin, j’entrerai par là, je vous y attendrai. Serez vous tranquille alors ? Outre votre [147] pureté, outre votre vertu, Dieu sera encore là pour vous protéger.

MARGUERITE.

Que me demandez-vous là, Frantz ?

FRANTZ.

Je vous demande quelque chose comme ma vie… savoir que je suis aimé de vous… cela me sauvera peut être de quelque crime.

MARGUERITE.

Frantz, Frantz, vous êtes insensé !

FRANTZ.

Je vous en prie, je vous en supplie !

KARL, au fond, la pelisse de Marguerite sous le bras.

La voiture de Madame l’attend !

FRANTZ.

Au nom de Ciel, Marguerite ! par ce que vous avez de plus sacré ! Marguerite !

(Marguerite laisse tomber son mouchoir et disparaît.)

FRANTZ.

Son mouchoir ! (Il se précipite dessus.) Une clef, la clef de l’oratoire ! Merci, Marguerite, Merci !

 

FIN DU 2e ACTE.

 

 

 

 

 

 

 

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