LÉO BURCKART

 

ACTE IV.

 

Le château de Wurtzbourg. — Salle en ruines, d’architecture saxonne.

La scène présente un tableau d’étudiants, de paysans et de gens vêtus d’uniformes étrangers ; quelques-uns buvant, d’autres comptant des armes qu’ils rangent en tas, d’autres roulant des tonneaux de poudre. Quelques-uns sont masqués.

 

SCÈNE PREMIÈRE.

ROLLER, FLAMING, HERMANN, WALDECK.

 

ROLLER, faisant passer cinq paysans devant les autres étudiants.

En voilà encore cinq d’Ersenarch ; de braves gens… c’est la même famille. Le père a soixante-dix ans ; et les femmes, voyant déjà partir les deux fils et les deux neveux, voulaient garder le vieillard, disant qu’il en avait fait assez dans sa vie, depuis 92 jusqu’en 1815 : mais j’ai montré ceci, la croix des braves de Leipsick, et le père m’a dit : Est-ce contre l’empereur de France qu’il faut marcher encore ? en ce cas, je suis trop vieux ! — J’ai répondu : Non ! l’aigle est toujours blessé, toujours captif sur son rocher de Sainte-Hélène : ce sont les aigles à deux têtes qui nous dévorent, et nous allons leur donner la chasse, cette fois. — Je suis à vous ! s’est écrié le vieux paysan. Et vous, femmes, a-t-il ajouté, vous vous trompiez ; je n’ai pas le droit de me reposer ici ; je n’ai pas fini ma journée !

FLAMING.

Bien. Ont-ils des armes ?

ROLLER.

Le décret royal exécuté hier leur a enlevé jusqu’aux armes d’honneur du vieillard et de l’aîné.

FLAMING, montrant le tas.

Qu’ils en prennent… celles-là aussi deviendront des armes d’honneur !

ROLLER.

Où faut-il placer ces hommes ?

FLAMING.

Au nord, du côté du fleuve. Et maintenant, voici toutes les avenues gardées. Si notre rendez-vous est découvert, nous avons de quoi soutenir un siège de plusieurs jours dans ces ruines, jusqu’à l’arrivée de nos frères de Gottingue.

ROLLER.

Les princes ont tenu un congrès à Carlsbad ; nous tenons le nôtre à Wurtzbourg ! Ces vieilles ruines s’étonnent de servir d’asile à la liberté, après avoir été si longtemps le repaire des oppresseurs !

FLAMING.

Ne médisons pas de nos aïeux, Roller : pour les juger, il faudrait mieux savoir l’histoire que nous ne la savons, pauvres étudiants que nous sommes !

ROLLER.

Mais n’est-ce pas ici même que se tenaient les séances du tribunal secret ?… Les cachots sont par là, tiens ; la porte est faite d’un seul bloc de pierre, et il faut trois hommes seulement pour la faire tourner sur ses gonds. Ici, les nobles seigneurs s’asseyaient en nombre impair ; voici leurs sièges de rocher. Les condamnés tombés en leur pouvoir entraient par cette porte. Il en était d’autres que les juges ne pouvaient atteindre qu’avec la pointe d’un poignard ; ceux-là mouraient plus vite et souffraient moins.

FLAMING.

Eh bien ! étudie mieux tes livres, et tu verras que ces terribles seigneurs étaient, comme nous, des ennemis de la tyrannie ; qu’ils frappaient l’oppresseur étranger ou le prince félon que la loi ne pouvait atteindre ; et que ce tribunal ne versait que le mauvais sang.

ROLLER.

Oh ! toi, l’on te connaît : quand il s’agit de noblesse, tu es prêt toujours à contrarier toutes nos idées. Ce n’étaient pas des manants, à coup sûr, qui jugeaient les tyrans dans de si belles salles ornées de statues et d’armures ?…les manants n’ont jamais fait construire de châteaux.

FLAMING.

Qui te dit le contraire ?… mais ce fut la noblesse qui comprit toujours le mieux l’indépendance.

ROLLER.

Pour elle-même, soit.

FLAMING.

Et pour le peuple aussi ; mais la bourgeoisie est l’humble servante des princes ; et c’est la bourgeoisie armée qui nous a contenus hier.

WALDECK, se mêlant à leur conversation.

Pour moi, nobles ou princes, je n’en fais pas de différence. Tenez, messieurs… tenez, frères, veux-je dire, je suis venu à vous de moi-même, et me suis donné de tout point ; je suis noble, c’est vrai ; mais, si j’avais pu choisir, je voudrais être né dans la plus basse condition, et m’élever par mon génie. Voyez, j’ai un aïeul parmi ces statues, ainsi que vous pouvez le voir au blason qui décore ce piédestal, eh bien ! ce blason, je le renie, je le dégrade… faites-en si vous voulez autant des autres !

Il raie l’écusson avec son poignard.

FLAMING.

Arrêtez !... Si vous reniez ceux-là pour vos aïeux, nous ne les renions pas pour nos grands hommes ! ce comte de Waldeck fut un brave seigneur, qui délivra Mayence des Espagnols qui tenaient les Flandres ! Celui qui se targue de ses aïeux est un insensé, celui qui les outrage est un lâche. Respect à la mémoire des anciens comtes de Waldeck, messieurs ! respect à ces héros, à ces capitaines !… ensuite, nous conviendrons, si vous voulez, que celui-ci n’en descend pas !

Waldeck s’éloigne.

ROLLER.

Mais qui donc l’a amené ?

HERMANN.

C’est le nouveau membre de l’association, qu’on va recevoir parmi les voyants. Ainsi, du privilège en tout, parmi nous-mêmes : parce qu’il a été puissant, parce qu’il a approché les princes, on en fait un républicain choisi, un conspirateur de première classe, on lui fait sauter deux degrés en deux jours, tandis que moi je suis encore aspirant dans le troisième.

ROLLER.

Mais toi aussi, qu’as-tu fait ? qu’as-tu risqué ? Cet homme-là met en jeu sa tête ; il perd son rang, ses places ; il donne par là des gages de confiance qu’il faut reconnaître ; toi, tu ne risques rien que ce qui couvre ton corps, un trou à ton habit, tout au plus, ce qui regarde surtout ton tailleur et ton hôte ; peut-être encore ta liberté pour quelques mois, la belle affaire ! tu travailleras ta théologie en prison mieux qu’à l’université, où tu ne la travailles pas du tout !…

HERMANN.

Tu veux un coup de rapière pour demain ; il fallait le dire.

ROLLER.

Pour tout de suite !

Ils vont pour ramasser deux épées au tas d’armes.

FLAMING.

Un instant !… ceci ne doit servir à découdre que des soldats royaux et des Philistins. Tous les duels sont remis à huit jours d’ici par ordre du comité supérieur… mais les coups de poing ne sont pas défendus en attendant.

HERMANN.

Merci… nous attendrons.

FLAMING.

Enfants !… tenez, voici les hommes qui viennent !

Plusieurs gens masqués entrent et se mêlent à la foule ; le Veilleur leur fait déposer les bûchettes à mesure.

HERMANN.

Ah ! moi, je n’aime pas les masques : masque d’ami, visage de traître : voilà mon opinion.

FLAMING.

Avec des fous comme ceux-là, on ne réussirait à rien : niais ! tu ne comprends donc pas qu’il s’agit ici d’une résolution grave, d’un jugement à mort, et que, si nous ne réussissons pas, tous ceux qui seraient convaincus d’y avoir coopéré seraient traités comme des assassins, décapités tous les dix-sept, jusqu’au dernier, tandis qu’ainsi le vengeur seul risque sa vie.

HERMANN.

Moi, je n’aime pas à prévoir la défaite.

FLAMING.

En voici deux, puis trois, ils seront bientôt au complet ; chacun donne en entrant la bûchette qui représente un des pays de l’Allemagne ; en la reprenant dans l’urne, il prend le nom de la province qui lui échoit, et le reçoit comme le sien pour tout le temps de la séance.

Entrent Léo et le Chevalier, qui vont se placer à part près d’un pilier, pendant que la salle continue à se remplir.

 

SCÈNE II.

LES MÊMES, LÉO, LE CHEVALIER.

 

LE CHEVALIER.

Eh bien ! monseigneur, ne comprenez-vous pas qu’il eût été insensé de vouloir faire entourer de troupes ce rendez-vous de conspirateurs ! L’endroit est bien choisi, pardieu ! En temps ordinaire, c’est la retraite des voleurs sans asile ; aujourd’hui ils ont cédé la place ; ils se sont envolés comme des hiboux effrayés par la lumière… à moins, toutefois, qu’ils ne soient restés pour faire les honneurs du lieu à tous ces drôles ! Je gage qu’il s’en cache plus d’un sous ces capes d’étudiants !

LÉO.

Quel singulier spectacle ! une conspiration sous ces voûtes humides, aux pieds de ces statues de chevaliers saxons ; sous ces colonnes lourdes, taillées du temps de Charlemagne…

LE CHEVALIER, montrant les piliers.

Pardon, c’est du pur byzantin ; cette architecture remonte au sixième siècle, les statues sont plus modernes…

LÉO.

Et c’est ici, monsieur l’antiquaire, qu’ils veulent tenir leur conseil suprême, leur tribunal, n’est-ce pas ?

LE CHEVALIER.

Oui, c’est ici ! Pardon… vous m’avez rappelé, par ce mot, aux délices de ma jeunesse ! C’est ainsi que je descendais, à la lueur des flambeaux, sous les voûtes d’Herculanum et d’Aquilée ; j’allais y chercher des urnes, des statues, des choses antiques, comme ces jeunes fous viennent y méditer des pensées d’un autre temps, des idées perdues !

LÉO.

En effet ! la liberté ne sort pas par ces voies ténébreuses, elle aime le plein jour, le grand soleil, et lève ses bras nus dans un ciel d’azur ! Toutefois, ce spectacle m’émeut profondément : n’y a-t-il pas dans ces ruines, dans ce mystère, dans cette réunion bizarre, quelque chose de saisissant pour tous ces cœurs jeunes, une poésie qui enivre, qui égare. Et, en passant à travers tout cela, n’est-on pas pris de doute sur soi-même, comme Luther qui, entrant un soir dans l’église de Wittemberg, douta de ses propres idées, et se mit à prier jusqu’au matin, le front dans la poussière, au pied des saintes images que ses disciples avaient brisées !… Hélas ! monsieur, l’étude des systèmes m’avait conduit à la conviction, l’expérience des choses me rend au doute… Je vous parle avec confiance, car vous risquez votre vie avec moi, et quel que soit votre but caché, je rends justice à votre courage. Mais cela ne vous émeut-il pas vous-même, en effet ?

LE CHEVALIER.

Je n’ai pas les mêmes passions ; ces idées me sont étrangères ! Il fut un temps où mon cœur bondissait quand je retrouvais le sens perdu d’une inscription effacée, le profil d’une médaille ou le bras d’un héros de marbre… J’étais heureux comme un enfant, et mon âme s’épanouissait de joie !

LÉO.

Et aujourd’hui…

LE CHEVALIER.

J’ai longtemps vécu en France : là j’ai appris à rire de tout… et maintenant, je ne ris même plus ; je méprise.

LÉO.

Je ne doute que de l’homme ; mais vous, vous doutez de Dieu !

LE CHEVALIER.

Douter… c’est presque croire !

LÉO.

Silence !

UN HOMME MASQUÉ.

Frères, la nuit s’avance… le temps s’écoule… quelqu’un nous manque que nous ne pouvons plus attendre. Veilleur, combien comptez-vous de voyants ?

LE VEILLEUR.

Seize.

L’HOMME MASQUÉ.

Le dix-septième est traître, prisonnier ou mort. Servants, faites retirer les plus jeunes, et que les voyants restent seuls ici ; car la séance va s’ouvrir.

L’ordre s’exécute ; il ne reste que seize hommes, tous masqués.

 

SCÈNE III.

LÉO, LE CHEVALIER, LES HOMMES MASQUÉS.

 

L’HOMME MASQUÉ.

Maintenant combien sommes-nous ?

LE VEILLEUR.

Seize.

L’HOMME MASQUÉ.

Quinze de nous pourront seulement prendre part à la délibération. Frères ! n’oublions pas que de même qu’au congrès, chaque ministre représente un roi, de même ici chacun de nous représente un peuple ; le premier sorti présidera le tribunal.

LE VEILLEUR, tirant un bûchette de l’urne.

Autriche.

UN VOYANT.

C’est moi.

Il prend place.

UN AUTRE.

Ici, comme à la diète, il y a un sort sur ce nom-là !

LÉO, bas.

Ah ! ah ! voilà que cela tourne à la parodie. Il était temps, je commençais à les prendre au sérieux.

LE CHEVALIER, de même.

Pour un diplomate, vous êtes bien ennemi des formes.

LÉO.

Surtout des mots.

LE CHEVALIER, haut.

Tire ton nom, frère.

LÉO.

Hanovre.

LE CHEVALIER.

Et moi, Luxembourg.

LÉO, bas.

Je rougis vraiment de jouer un rôle dans cette comédie d’enfants.

LE CHEVALIER, bas.

Votre excellence, qu’elle me permette de le lui dire, juge un peu trop en professeur. Vous vous trompez en croyant avoir affaire à des écoliers, et vous allez bientôt voir les actions prendre un aspect plus grave.

LE PRÉSIDENT.

Quel est le seizième ?

UN VOYANT.

Wurtemberg.

LE PRÉSIDENT.

Il assistera à la séance sans voter, et priera Dieu en lui-même pour que son esprit nous éclaire… Quel est le nom resté dans l’urne ?

LE VEILLEUR.

Holstein.

LE PRÉSIDENT.

C’est bien ; prenez tous place et demeurez silencieux ; nous devons recevoir un nouveau frère… Que ses parrains aillent le recevoir à la porte, et que les servants l’introduisent.

LÉO, bas.

Est-ce Waldeck ?

LE CHEVALIER.

Oui.

LE PRÉSIDENT.

Silence !

Waldeck est introduit les yeux bandés.

 

SCÈNE IV.

LES MÊMES, WALDECK.

 

LE PRÉSIDENT, s’adressant d’un ton solennel au récipiendaire.

Frère, quelle heure est-il ?

WALDECK.

L’heure où le maître veille et où l’esclave s’endort.

LE PRÉSIDENT.

Comptez-la.

WALDECK.

Je ne l’entends plus depuis qu’elle sonne pour le maître.

LE PRÉSIDENT.

Quand l’entendrez-vous ?

WALDECK.

Quand elle aura réveillé l’esclave.

LE PRÉSIDENT.

Où est le maître ?

WALDECK.

À table.

LE PRÉSIDENT.

Où est l’esclave ?

WALDECK.

À terre.

LE PRÉSIDENT.

Que boit le maître ?

WALDECK.

Du sang.

LE PRÉSIDENT.

Que boit l’esclave ?

WALDECK.

Ses larmes.

LE PRÉSIDENT.

Que ferez-vous de tous les deux ?

WALDECK.

Je mettrai l’esclave à table et le maître à terre.

LE PRÉSIDENT.

Êtes-vous maître ou bien esclave ?

WALDECK.

Ni l’un ni l’autre.

LE PRÉSIDENT.

Qu’êtes-vous donc ?

WALDECK.

Rien… mais j’aspire à devenir quelque chose.

LE PRÉSIDENT.

Quoi encore ?

WALDECK.

Voyant.

LE PRÉSIDENT.

En savez-vous les fonctions ?

WALDECK.

Je les apprends.

LE PRÉSIDENT.

Qui vous enseigne ?

WALDECK.

Dieu et mon maître.

LE PRÉSIDENT.

Avez-vous des armes ?

WALDECK.

J’ai cette corde et ce poignard.

LE PRÉSIDENT.

Qu’est-ce que cette corde ?

WALDECK.

Le symbole de notre force et de notre union.

LE PRÉSIDENT.

Qu’êtes-vous selon ce symbole ?

WALDECK.

Je suis l’un des fils de ce chanvre, que l’union, a rapprochés et que la force a tordus.

LE PRÉSIDENT.

Pourquoi vous a-t-on donné la corde ?

WALDECK.

Pour lier et pour étreindre.

LE PRÉSIDENT.

Pourquoi le poignard ?

WALDECK.

Pour couper et pour désunir.

LE PRÉSIDENT.

Êtes-vous prêt à jurer que vous ferez usage du poignard ou de la corde contre tout condamné dont le nom sera inscrit au livre de sang ?

WALDECK.

Oui.

LE PRÉSIDENT.

Jurez-le.

WALDECK, étendant les deux mains.

Je le jure !

LE PRÉSIDENT.

Vous dévouez-vous à la corde et au poignard vous-même, s’il vous arrivait de trahir le serment que vous venez de faire, sur ce livre d’une main, et sur l’Évangile de l’autre : sur le glaive et sur la croix !

WALDECK.

Je m’y dévoue.

En ce moment, on entend un grand bruit à la porte du fond, et comme un froissement de fer ; en même temps, quelques coups de tambour battant sourdement la charge, puis enfin, des coups aux portes.

LÉO.

Quel est ce bruit ?

LE PRÉSIDENT.

Écoutez !

UN SERVANT, entrant.

Nous sommes perdus ! tout est découvert.

LE PRÉSIDENT.

Qu’y a-t-il ?

LE SERVANT.

Les soldats royaux qui frappent à la porte.

L’OFFICIER, dehors.

Au nom du prince, ouvrez, ouvrez !

LE PRÉSIDENT.

Lâches sont ceux qui fuient ! nous mourrons en martyrs !

LÉO, bas.

Qu’est-ce que cela ? Le savez-vous, Paulus ? je n’ai donné aucun ordre.

LE CHEVALIER.

Silence ! c’est une épreuve !...

 

SCÈNE V.

LES MÊMES, UN OFFICIER, SOLDATS.

 

L’OFFICIER.

Au nom du prince, messieurs, vous êtes prisonniers.

LE PRÉSIDENT.

Soit… d’autres accompliront notre tâche.

L’OFFICIER.

Quel est celui que je vois un poignard à la main ?

LE PRÉSIDENT.

Un de nos frères !

L’OFFICIER.

Que voulait-il ?

LE PRÉSIDENT.

Ce que nous voulons tous : frapper au cœur la tyrannie !

L’OFFICIER.

Qu’il meure le premier, et comme un rebelle ; car il est pris les armes à la main.

LE PRÉSIDENT.

Il ne mourra pas seul; car nous sommes tous ses complices.

L’OFFICIER.

Qu’il meure d’abord… Apprêtez les armes !

WALDECK, qui jusque-là est resté immobile, laissant tomber la corde et le poignard, et allant vivement à l’Officier.

Arrêtez ! monsieur l’officier, prenez garde à ce que vous allez faire : je suis ici pour un dessein que je veux expliquer au prince…

L’OFFICIER.

Soldats…

WALDECK.

Je suis le comte de Waldeck, monsieur ; je vous demande à être conduit au prince, entendez-vous ?

L’OFFICIER.

Soldats…

WALDECK.

Monsieur, n’entendez-vous pas ce que je dis… vous répondrez de ce que vous allez faire !

L’OFFICIER.

Vous le voyez, vous êtes ici face à face avec la mort ; soyez donc franc. Êtes-vous fidèle au prince ? je vous conduis à lui… Êtes-vous fidèle à ces hommes ? vous allez mourir.

WALDECK.

Je suis fidèle au prince, monsieur ; fidèle aux lois : je n’avais d’autre intention que de pénétrer ce complot, de connaître les conspirateurs, et de tout découvrir ensuite.

Les deux parrains ramassent silencieusement, l’un la corde, l’autre le poignard, et s’approchent par derrière.

L’OFFICIER, se découvrant.

Frères ! cet homme vous a renié[s] trois fois, il est à vous.

PREMIER PARRAIN, le frappant du poignard.

Voilà pour le lâche !

Waldeck pousse un cri.

UN AUTRE, l’étranglant.

Voilà pour le traître !

Waldeck pousse un second cri et tombe.

TOUS.

Vive l’Allemagne !

Les étudiants qui étaient vêtus en soldats, se mêlent à cette acclamation et serrent les mains de leurs camarades.

LE PRÉSIDENT.

Prions Dieu !

Tous s’agenouillent.

LE CHEVALIER, bas à Léo.

Vous voyez… c’était une épreuve.

LÉO, se levant.

De par le Ciel !…

LE CHEVALIER, bas.

Arrêtez !

LÉO.

Laissez-moi, cela ne peut se supporter.

LE CHEVALIER.

Vous allez nous perdre.

LÉO.

Un meurtre, monsieur, un meurtre devant moi !…

LE CHEVALIER.

Taisez-vous. Ici nous sommes égaux ; si vous dites un mot de plus, je vous livre.

LÉO.

Peu m’importe…

LE CHEVALIER.

Et le prince est perdu.

LÉO.

Le prince !…

LE CHEVALIER.

Je suis ici pour ou contre vous, à mon gré : silencieux, vous me trouverez fidèle ; imprudent, non-seulement je vous abandonne, mais encore je vous dénonce, et je déclare à tous que je vous ai attiré ici dans un piège. Ah ! vous voyez bien que vous vous trompiez… ce ne sont point ici des jeux d’enfants !

LE PRÉSIDENT, enfonçant le poignard dans la table.

Devant ce poignard teint du sang du parjure, et devant la croix dont il est l’image… jurons qu’ainsi mourra tout transfuge et tout lâche ; et remercions le ciel de nous avoir permis de donner cet exemple.

TOUS.

Nous le jurons !

LE PRÉSIDENT.

Et maintenant, qu’on porte ce corps sanglant au milieu des plus jeunes de nos frères, et qu’ils apprennent à leur tour comment la trahison est entrée ici, et comment elle en est sortie.

UN VOYANT.

Frères, la nuit s’avance, et nous avons encore beaucoup de choses à faire avant le jour ; sous l’impression de ce grand exemple, jugeons des ennemis plus puissants et plus dignes de notre colère.

LE PRÉSIDENT.

Reprenons nos places. (Profond silence.)Vengeurs, quelle heure est-il ?

L’ACCUSATEUR.

L’heure des confidences.

LE PRÉSIDENT.

Vengeurs, quel temps fait-il ?

L’ACCUSATEUR.

Le temps est sombre.

LE PRÉSIDENT.

Vengeurs, où est le saint Vehmé ?

L’ACCUSATEUR.

Mort en Westphalie, ressuscité ici.

LE PRÉSIDENT.

Quelles preuves avons-nous de sa résurrection ?

L’ACCUSATEUR.

Napoléon abattu, l’Allemagne délivrée, les quatorze universités liées du même serment, des villes révoltées, des traîtres punis…

LE PRÉSIDENT.

Frère, je te donne la parole pour accuser. Accuse, nous jugerons.

L’ACCUSATEUR.

Frères ! En 1806, les princes d’Allemagne vinrent à nous, et nous dirent : Peuples et noblesse, nous avons un maître qui nous pèse, venez en aide à notre puissance, et nous irons en aide à votre liberté. Un de nous fut choisi par le sort, et s’avança contre Napoléon plein de bonne foi et de confiance, comme David contre le géant ; mais le jour de cet homme n’était pas venu, et le sang de Frédéric Staps devint le baptême de notre Union de vertu. Quatre ans plus tard, les princes nous crièrent encore : Il est temps, levez-vous !… Toutes les épées étaient aux mains du vainqueur ; nous en fîmes fabriquer d’autres avec le fer des charrues ; mais en commandant son épée, chacun de nous commanda un poignard du même fer à l’ouvrier qui la forgeait. Les épées nous ont conduits jusqu’au cœur de nos ennemis, et nous les avons frappés au cœur ; les poignards nous conduiront jusqu’aux cœurs de nos maîtres, et nous les frapperons de même !… Le moment est venu ! À nos prières, à nos menaces, on a répondu par l’amende, par la prison, par la mort ! Hier encore, et c’est par toute l’Allemagne comme ici, les compagnons de la landwerth, les braves de 1813, ont été dépouillés de leurs armes. Frères ! on a brisé l’épée, mettons au jour le poignard !…

TOUS, tirant leurs poignards.

Vive l’Allemagne !

L’ACCUSATEUR.

Je n’ai plus qu’un mot à vous dire : cette ordonnance émane du prince. J’accuse le prince de forfaiture et de trahison.

LÉO, se levant.

Et moi je le défends, messieurs !

LE CHEVALIER, bas.

Dites frères ! et déguisez votre voix, ou vous nous perdez.

LE PRÉSIDENT.

Attendez. Le frère représentant le Hambourg n’a-t-il rien à ajouter ?

L’ACCUSATEUR.

Non, j’écoute.

LE PRÉSIDENT.

J’ouvre la bouche au frère représentant le Hanovre ; il peut parler.

LÉO.

Eh bien ! accusez les coupables selon vous, mais les coupables seulement. Le prince ne vous a rien juré, ni en 1806, ni en 1813 ; car ce n’était pas lui qui régnait alors…

L’ACCUSATEUR.

Il a accepté le serment en acceptant la couronne.

LÉO.

Que lui reprochez-vous ?… de ne pouvoir disposer d’assez de millions d’hommes pour faire la loi aux grandes puissances ?… Il a accepté les arrêts de la conférence ; mais il a fait ses réserves en faveur de nos libertés.

L’ACCUSATEUR.

Frère, tu oublies que nous sommes ici au-dessus des fictions politiques et légales. Les princes de la terre ne sont pas nos princes, à nous ! Pense à tes serments… Le prince perdra son trône, parce qu’il n’y aura plus de trônes. Perdra-t-il en même temps sa vie ?... voilà la question.

UN VOYANT.

Le frère représentant le Hanovre a le droit de faire ses réserves en faveur des princes ; car notre société admet les deux nuances d’opinion, qui reposent également sur le grand principe de l’unité germanique : la sainte fédération ou le saint empire. C’est une querelle à vider plus tard entre vainqueurs.

PLUSIEURS.

Oui ! oui !

LE PRÉSIDENT.

Poursuivez.

LÉO.

Donc je défends le prince, et j’en ai le droit !

L’ACCUSATEUR.

Alors, vous accusez le ministre. Deux noms sont au bas de cette ordonnance : Frédéric-Auguste et Léo Burckart.

LÉO.

Je dis que les résolutions ont été acceptées par l’envoyé plénipotentiaire avant que le prince les connût.

L’ACCUSATEUR.

Qui peut le savoir si ce n’est un de leurs conseillers ?

LE PRÉSIDENT.

Frère, tu t’oublies ! nul de nous n’a le droit d’interroger celui qui parle sous le masque.

LÉO.

Je dis que le ministre est le seul coupable ; et, s’il y a crime à vos yeux, sur mon honneur, c’est lui qui l’a commis ! c’est donc lui qui doit en répondre.

UN VOYANT.

Frères, c’est aussi mon avis. Le prince a montré en plusieurs circonstances le cœur d’un véritable Allemand. Il n’y a eu que faiblesse dans sa conduite ; dans celle du ministre, il y a eu trahison.

LÉO.

Trahison ?

LE CHEVALIER, bas.

Prenez garde !

LÉO.

Trahison !… Que vous a-t-il promis ?… A-t-il été des vôtres ? a-t-il juré votre fédération , prêché votre république ?… Lisez ses écrits, lisez ses livres… et posez ses actions d’aujourd’hui sur ses principes d’hier : les uns et les autres se répondront.

L’ACCUSATEUR.

Défendez-vous aussi le bras qui nous frappe, l’ennemi qui nous abat ?

LÉO.

Je défends…

TOUS.

Assez, assez.

LE CHEVALIER, bas.

Silence !

LÉO.

On accuse mon honneur…

LE CHEVALIER.

Un mot de plus et je vous arrache votre masque.

Tumulte au dehors.

LE PRÉSIDENT.

Qui ose troubler ainsi la séance du saint tribunal ?…

La porte du fond s’ouvre ; Frantz paraît et s’élance dans la salle. La porte reste ouverte.

 

SCÈNE VI.

LES MÊMES, FRANTZ LEWALD.

 

LE PRÉSIDENT.

Veilleur, pourquoi laissez-vous passer ?

LE VEILLEUR.

C’est un des voyants ; il a le masque et la croix.

LE PRÉSIDENT.

Pourquoi entrez-vous, étant venu si tard, sans les formules exigées ?

FRANTZ.

Frères, ce n’est pas le moment des cérémonies et des formules… Nous sommes vendus, trahis, livrés… Je n’ai pas besoin d’en dire plus; lisez:

Il remet les papiers trouvés chez Léo Burckart.

LÉO, eu Chevalier.

Que veut dire cela ?

LE CHEVALIER.

Cette fois, je n’en sais rien. Écoutons.

LE PRÉSIDENT.

Les papiers confiés à Diégo pour nos frères d’Heidelberg…

L’ACCUSATEUR.

Diégo serait-il un traître ?

UN VOYANT.

Diégo peut être en prison, Diégo peut être assassiné ; mais ce n’est pas un traître : je réponds de lui comme de moi.

LE CHEVALIER, bas.

Sur mon âme ! ce sont les papiers eux-même ! où les avez-vous donc laissés, monseigneur ?

LÉO.

Dans mon cabinet, sur mon bureau… Je n’y comprends rien… il faut qu’il y ait magie !

LE CHEVALIER.

Ou trahison.

LÉO.

Ils étaient peut-être expédiés en double.

LE PRÉSIDENT.

Et entre les mains de qui étaient ces papiers ?

FRANTZ.

Entre les mains du ministre.

TOUS.

Du ministre ? de Léo Burckart !

FRANTZ.

Oui… ainsi, il sait nos noms, il connaît nos desseins.

LE CHEVALIER, bas.

Ce sont bien les mêmes.

L’ACCUSATEUR.

Et comment sont-ils tombés entre les tiennes ?

FRANTZ.

Je ne puis le dire…

TOUS.

Parle ! parle !

LE PRÉSIDENT.

Le frère a le droit de refuser toute explication à cet égard ; d’ailleurs elles seraient inutiles. Les papiers étaient entre les mains du ministre, donc le ministre sait tout ; donc, nous sommes tous morts demain, s’il ne meurt cette nuit.

LE CHEVALIER, bas.

Entendez-vous ?

TOUS.

Oui, oui, qu’il meure !

L’ACCUSATEUR.

Il n’y a pas un instant à perdre ; nous n’avons de temps ici ni pour l’accusation, ni pour la défense. Que ceux qui sont pour la mort lèvent la main !

PRESQUE TOUS, levant la main.

La mort ! la mort !

LE PRÉSIDENT.

Il y a majorité. Veilleur, apportez l’urne, et mettez-y seize boules blanches et une boule noire ; celui qui tirera la boule noire sera l’élu. Vous en remettez-vous au sort ?

TOUS.

Oui, oui.

LE PRÉSIDENT.

Silence, frères !… Procédons par ordre, et avec le calme et la dignité qu’exige une pareille résolution. Songeons qu’il y a de ce moment, parmi nous, un vengeur ou un martyr. Chacun prendra son rang selon la lettre alphabétique du pays qu’il représente.

TOUS, se rangeant.

Prusse, Bavière, Saxe, Hanovre, Wurtemberg, Danemark, Luxembourg, Brunswick, Nassau, Mecklembourg, Holstein, etc.

LE PRÉSIDENT.

Moi qui représente l’Autriche, je tire le premier. (Il tire la boule, et la laisse tomber dans un plateau.) Blanche.

UN VOYANT, s’approchant à son tour.

Bade. (Il tire et laisse tomber la boule.) Blanche.

HERMANN.

Bavière. (Même jeu.) Blanche.

UN AUTRE.

Brunswick (Même jeu.) Blanche.

FRANTZ, s’approchant.

Danemarck…Noire !…

TOUS.

Noire !

LE PRÉSIDENT.

Vive l’Allemagne, frères ! L’élu est nommé !…

FRANTZ, atter[r]é.

Ô mon Dieu ! mon Dieu !

UN VOYANT, à Frantz.

Frère, voilà le poignard.

UN AUTRE.

Frère, voilà la corde.

LE PRÉSIDENT.

Rappelle-toi ton serment sur le livre de sang et sur l’Évangile. Tu as douze heures pour l’accomplir.

FRANTZ.

C’est bien.

LE PRÉSIDENT.

Maintenant, tu sais le sort qui attend les lâches et les traîtres… C’en était un celui dont en passant, tu as vu le cadavre.

On ouvre les portes ; les étudiants non masqués entrent, et se mêlent aux autres.

TOUS.

Vive l’Allemagne !

Frantz s’appuie contre la table ; les jeunes gens défilent devant lui en agitant leurs mouchoirs, pendant que le greffier écrit le jugement.

 

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

 

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