LÉO BURCKART

 

ACTE III.

Cabinet de Léo Burckart. — Une table chargée de papiers.

 

SCÈNE PREMIÈRE.

MARGUERITE, entrant et regardant de tous côtés.

Il n’est pas de retour encore… il n’est pas même revenu ici… Ses papiers… ses livres… tout est à la même place, et comme il l’a laissé en partant… Oh ! je n’ai pas fermé l’œil de la nuit… ma tête est brûlante… les heures se sont écoulées à l’attendre… et à craindre son retour… Étrange situation que la mienne ! Qu’ai-je donc fait pour trembler ainsi… Frantz demande à me voir, à me dire adieu !… Frantz est un ami d’autrefois, le seul ami qui me soit resté ; et, d’après tout ce qu’il m’a dit, il me semble que je ne puis repousser sa demande… Lisons encore cette lettre… elle est écrite sur le papier même qui lui assigne le rendez-vous fatal dont il me parlait… L’écriture est déchirée, mais il y reste un cachet funèbre… une tête de mort et des poignards en croix, puis des mots latins que je ne puis comprendre… Oh ! mon Dieu ! les voilà bien ces lignes tracées au crayon !

« Il y a une heure de chaque soirée où votre mari se rend d’ordinaire au château… à cette heure-là, je le sais, vous avez l’habitude de prier dans votre oratoire, dont une porte donne sur le cloître des Augustins. Laissez seulement une clef à cette porte, ordinairement fermée : cela paraîtra, si l’on s’en aperçoit, l’effet d’une négligence, et suffira pour que je puisse parvenir auprès de vous, si vous prenez soin d’éloigner vos gens de cette partie de la maison. Votre honneur sera-t-il rassuré par le choix que j’ai fait d’un tel lieu pour notre entrevue : c’est dans un oratoire, devant Dieu, que je prendrai congé de vous, pour tout jamais peut-être… ce sera la veille du 18 octobre… et c’est ce jour-là même qu’en 1813 je me dévouais à la mort… »

Cette dernière ligne est leur devise à tous !… Mon Dieu ! ne suis-je pas appelée à détourner Frantz d’une résolution funeste à lui-même, funeste à mon mari ? J’irai… Frantz ne demande aucune réponse… j’ai la clef… lorsque la nuit sera tombée, j’ouvrirai cette porte comme pour mieux entendre les chants du cloître… Ah ! n’y a-t-il pas une faute dans tout cela ?... (Elle sonne un domestique.) Qui fait ce bruit ?

LE DOMESTIQUE.

Quelques personnes qui attendent monseigneur.

MARGUERITE.

Que tenez-vous là ?

LE DOMESTIQUE.

Le journal de monseigneur.

MARGUERITE.

Donnez… (Karl sort.) Monseigneur… quand on l’appelle ainsi, il me semble que c’est un autre que l’on nomme… « À monseigneur le conseiller, président de la régence, Léo Burckart… » Et c’est à tous ces titres qu’il a sacrifié son bonheur, sa tranquillité… qu’il m’a sacrifiée, moi… J’en suis réduite à chercher dans les journaux ceux qui parlent de lui, pour avoir de ses nouvelles… et presque toujours comment le traitent-ils ? (Elle lit.) Une alliance entre le prince et la Bavière ? un mariage… ah ! mon Dieu… un mensonge sans doute… vendu à l’Angleterre !… lui, Burckart vendu… oh ! les infâmes !... Il me semble que si j’étais à sa place, j’aurais besoin du bonheur de ma famille pour oublier toutes ces calomnies… Je m’attends toujours à le voir revenir à moi, le cœur brisé et le front abattu… Revenir à moi !… pourquoi ai-je tressailli à cette idée ?… Oh ! mon Dieu !... mon Dieu !... ce rendez-vous, c’est une trahison !... Frantz est un cœur loyal, mais il s’abuse lui-même… Je n’irai pas. Pendant qu’il me parlait hier… oh ! je vous l’avouerai à vous seul, mon Dieu !... j’étais touchée, ma raison s’égarait par moments… je me suis dit, je crois, que libre, un tel amour m’aurait rendue heureuse… J’ai regretté même un instant que Frantz fût revenu si tard de son voyage… Oh ! je ne le reverrai plus… Je n’irai pas. Mais, comme il viendra, lui, comme il ferait peut-être une imprudence, je vais lui écrire… lui dire tout ce que j’ai pensé… et, pour plus de sûreté encore, j’irai passer la journée chez Diana… Oh ! mon Dieu ! mon mari m’a défendu de la voir… mais pourquoi ? Il y a autour de moi bien des choses inexpliquées, des secrets terribles… Il faut tout de suite écrire à Frantz… (Elle écrit.) Je sens en moi-même que je fais bien !

UN DOMESTIQUE, annonçant.

Madame la comtesse Diana de Waldeck.

MARGUERITE

Elle ! et je n’ai pas songé… Je n’y suis pas !

 

SCÈNE II.

MARGUERITE, DIANA.

 

DIANA, entrant.

Tu n’y es pas !

MARGUERITE.

Oh ! pardon… j’ignorais…

DIANA.

Au reste, ma visite n’était pas pour toi, mais pour ton mari.

MARGUERITE.

Il est à la résidence.

DIANA.

Je le sais… et je viens l’attendre ici…

MARGUERITE.

Il a travaillé toute la nuit avec le prince.

DIANA.

Oui… et leur travail a déjà porté ses fruits… La ville tout entière est en tumulte. Il s’agit de choses vraiment sérieuses, de conspirations, de complots… Les Universités devaient se révolter demain, dit-on, pour l’anniversaire de la bataille de Leipsick, le 18 octobre. Tout était prêt ; et, comme elles comptaient sur les anciens soldats de la landwerth, on a ordonné un désarmement général.

MARGUERITE.

Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! ! comment tout cela finira-t-il ?

DIANA.

Bien, il faut l’espérer. Dis-moi, tu as vu Frantz hier ?...

MARGUERITE.

Moi ! oui… un instant… je crois.

DIANA.

Le reverras-tu aujourd’hui ?

MARGUERITE.

Pourquoi cette question, Diana ?

DIANA, avec intention.

Mais elle est bien simple et bien naturelle, ce me semble… Frantz est notre ami… le tien surtout, maintenant.

MARGUERITE.

Oui ; mais… mais je ne le vois pas… Je le rencontre comme cela par hasard.

DIANA.

J’en suis fâchée… j’aurais voulu, par un intermédiaire, lui faire parvenir un avis que je ne puis lui donner moi-même… C’est peut-être une trahison de ma part… mais, peu importe.

MARGUERITE.

Une trahison ?... mon Dieu, qu’y a-t-il donc ?… tu m’effraies…

DIANA.

C’est inutile… si tu ne dois pas le voir…

MARGUERITE.

Mais enfin… Je le verrai peut-être : on peut lui écrire…

DIANA.

Il n’est pas chez lui.

MARGUERITE.

Comment le sais-tu ?

DIANA.

On s’est présenté ce matin pour l’arrêter.

MARGUERITE.

L’arrêter !…

DIANA.

Oui… il paraît qu’il est compromis dans toutes ces conspirations… Il fait partie d’une société secrète… tu sais bien…

MARGUERITE.

Mon Dieu !

DIANA.

Et je voulais lui dire de ne pas rentrer chez lui, de quitter la ville…

MARGUERITE.

Je m’en charge. (Elle froisse et déchire la lettre qu’elle écrivait à Frantz.) C’est-à-dire… si je le vois, moi ; je ne sais où je pourrai le voir… Silence… on vient par cette galerie… C’est Léo, sans doute… oui… le voilà… enfin…

 

SCÈNE III.

LES MÊMES, LÉO.

 

MARGUERITE.

Oh ! comme tu es pâle et défait… mon Dieu !

LÉO.

Rien… de la fatigue… voilà tout. (Apercevant Diana.) : Pardon, madame…

DIANA, à Léo.

J’ai besoin de vous parler à vous seul.

LÉO.

Je le pensais aussi… Laisse-nous, ma bonne Marguerite ; j’irai chez toi tout à l’heure.

Marguerite sort.

 

SCÈNE IV.

DIANA, LÉO.

 

DIANA.

Vous devinez ce qui m’amène, monsieur ?

LÉO.

À peu près…

DIANA.

Je viens vous faire une seule question.

LÉO.

J’écoute.

DIANA, remettant un journal à Léo.

Croyez-vous que ce journal soit ordinairement bien renseigné ?

LÉO.

Mais… oui, madame.

DIANA.

Eh bien ! veuillez me dire ce que vous pensez de ce passage :

LÉO, lisant.

« Les deux voix de la Bavière ont été données à condition que le prince Frédéric épouserait la grande-duchesse Wilhelmine. » Ce que j’en pense, madame, c’est qu’il y a jusque dans les conseils les plus secrets des espions et des traîtres.

DIANA.

Ainsi donc, c’est vrai… ainsi cette nouvelle, vous ne la démentez pas ?

LÉO.

La démentir serait une insulte pour un pays, dont l’appui nous est nécessaire ; d’ailleurs, il est dans mes principes politiques, madame, de ne jamais tromper… un mensonge dût-il être utile à la cause que je sers.

DIANA.

Ainsi, monsieur, vous m’avouez à moi que ce bruit… cette nouvelle a quelque consistance.

LÉO.

À vous, madame, comme à tout le monde, et à vous peut-être plutôt qu’à tout le monde encore ; car je sais combien les vrais intérêts du prince vous sont chers.

DIANA.

Donc cette alliance… vous croyez qu’elle se fera ?

LÉO.

Je l’espère.

DIANA.

Mais… mais le prince m’aime, vous le savez bien.

LÉO.

Je le sais depuis mon retour seulement… Son Altesse me l’a dit elle-même.

DIANA.

Ah !… il vous l’a dit.

LÉO.

Hélas ! qu’est-ce que cela prouve ?… Puisque vous me forcez de parler politique avec vous, madame, je vous dirai que la raison d’état n’a pas de cœur… Les princes, vous le savez bien, ne se marient pas ; ils s’allient… Heureux encore ceux que la diplomatie n’est pas venue fiancer au berceau, et qui ont eu le temps de goûter d’un amour libre et mutuel.

DIANA.

Très-bien !... et j’aurais dû m’attendre à tout cela… Voilà comme vous me remerciez de ce que j’ai fait pour vous...

LÉO.

Peut-être vous ai-je de grandes obligations, madame ; et alors je vous ferai un reproche, c’est de me les avoir laissé si longtemps ignorer.

DIANA.

Vous êtes oublieux, monsieur… c’est une des qualités des fortunes qui s’élèvent vite, que de ne plus se souvenir de ceux qui ont aidé à leurs commencements.

LÉO.

Oh ! je crois vous entendre, madame… vous voulez parler du jour où le prince est venu chez moi.

DIANA.

Qui l’y a conduit ?… Voyant le désespoir de votre famille, les larmes de Marguerite… qui a été le chercher ? Ah ! vous avez cru qu’il était venu de lui-même et pour admirer l’auteur pseudonyme de quelques articles de journal ou de pamphlets obscurs… La prétention est orgueilleuse, et pourtant elle ne m’étonne pas.

LÉO.

Madame, je suis bien aise d’apprendre ce que je vous dois… pardonnez-moi de ne vous en avoir aucune reconnaissance. Je n’ai jamais vu dans ma mission qu’une tâche rude à accomplir, et j’aspire au repos auquel j’aurai droit après l’avoir finie. Seulement, je vous crois ici plus injuste envers le prince qu’envers moi-même, et j’aime à penser que vous n’avez fait que lui indiquer ma demeure… Hélas ! je lui ai plus donné qu’il ne m’a rendu ! et, dans ce haut rang où il m’a placé, je me vois moins puissant que je ne l’étais avant d’y atteindre. (Il va à la table.) Cette plume, madame, était un sceptre plus réel que le sien… et j’ai peur, en la reprenant, d’en avoir usé le prestige !

DIANA.

Ainsi, c’est une guerre déclarée entre nous, n’est-ce pas ?

LÉO.

Dans laquelle je vous laisserai tout l’honneur de l’attaque et tout l’orgueil de la victoire.

DIANA.

Monsieur… adieu.

Léo la reconduit jusqu’à la porte. — Le Chevalier se présente.

 

SCÈNE V.

LÉO, LE CHEVALIER.

 

LE CHEVALIER.

Enfin vous êtes seul, monseigneur.

LÉO.

Vous attendiez depuis longtemps, monsieur ?

LE CHEVALIER.

Oui, monseigneur.

LÉO.

C’est bien… Passez dans votre cabinet et ouvrez la correspondance.

LE CHEVALIER.

Monseigneur ne me demande pas si j’ai réussi.

LÉO.

En quoi ?

LE CHEVALIER.

Mais dans mon entreprise d’hier.

LÉO.

Laquelle ?

LE CHEVALIER.

Monseigneur se rappelle que je lui ai demandé la permission…

LÉO.

Eh bien ! je vous l’ai donnée.

LE CHEVALIER.

Que je lui ai montré un homme…

LÉO.

Je ne me souviens pas.

LE CHEVALIER.

Eh bien !... cet homme… monseigneur… c’était un de mes amis.

LÉO.

Un de vos amis ?...

LE CHEVALIER.

Oui, un frère des sociétés secrètes.

LÉO.

Vous êtes de ces sociétés, monsieur ?

LE CHEVALIER.

Je vous l’ai dit, je m’en suis fait recevoir… pendant que je travaillais au journal… et que nous faisions de l’opposition ensemble, monseigneur.

LÉO.

Je croyais que vous y faisiez de la science, et moi de la politique.

LE CHEVALIER.

C’est cela… Et dans mes courses archéologiques j’allais visiter les vieux châteaux de l’Italie, de la Saxe, de la Souabe. Là, de temps en temps, nous trouvions dans les ruines une vingtaine d’amis amateurs comme moi d’antiquités… puis, par occasion, nous parlions de politique… de sorte que, comme je l’ai dit à votre excellence… je suis affilié à tout… Je suis carbonaro en Italie ; ici, membre de la jeune Allemagne.

LÉO.

De sorte…

LE CHEVALIER.

De sorte qu’au moment où il allait partir pour Heidelberg, où il portait le plan de la conspiration, j’ai avisé une de mes anciennes connaissances ; il était un peu animé déjà par un certain nombre de coups de l’étrier… Je l’ai décidé à venir à la cour. Le punch et le vin du prince l’ont achevé ! À cette heure, il dort en prison, grâce à mes soins ; et dans les poches de l’habit qu’il a quitté chez moi, il y avait ce paquet…

LÉO.

Et la chose s’est passée ainsi que vous me le dites ?

LE CHEVALIER.

Tout-à-fait.

LÉO.

Vous ne vous vantez pas.

LE CHEVALIER.

En aucune manière.

LÉO.

Vous étiez affilié à ces sociétés secrètes ?

LE CHEVALIER.

Je le suis encore.

LÉO.

Vous avez enivré cet homme pour lui prendre ces papiers.

LE CHEVALIER.

J’ai complété seulement son état d’ivresse.

LÉO.

Et cet homme sait que vous m’appartenez, que vous êtes mon secrétaire. Cet homme croira que vous avez agi par mes ordres…

LE CHEVALIER.

Il ne s’en doutera pas, monseigneur… Il croira avoir perdu les papiers...

LÉO.

Mais s’il s’en doute, monsieur… Savez-vous bien que vous avez compromis mon nom… un nom que j’avais juré de conserver pur… un nom que vous venez de tremper dans votre…

LE CHEVALIER.

Pardon, je croyais avoir bien fait, monseigneur.

LÉO, se contenant, à part.

Allons, voilà que j’allais me faire un traître avec un lâche ! (Haut.) Vous allez trouver le directeur avec un mot de moi.

UN DOMESTIQUE.

Monseigneur…

LÉO.

J’avais défendu qu’on fît entrer personne.

LE DOMESTIQUE.

Son Altesse royale, monseigneur le prince régnant.

LÉO, au Chevalier.

Passez dans votre cabinet, monsieur, et réunissez-y vos papiers avant de quitter l’hôtel.

 

SCÈNE VI.

LÉO, LE PRINCE.

 

LÉO.

Votre Altesse dans ma maison… dans la maison d’un de ses sujets !

LE PRINCE.

Vous vous trompez, Léo ; je ne viens pas chez un sujet, je viens chez un ami. D’ailleurs, pourquoi vous étonner ? ce n’est pas la première fois que je vous rends visite… Un jour, j’ai frappé comme aujourd’hui à une porte en demandant Léo Burckart… alors c’était pour lui confier le soin des affaires publiques et de ma propre sûreté.

LÉO.

Et aujourd’hui, je suis prêt à répondre de ma conduite, monseigneur ; et j’aime mieux que ce soit ici qu’autre part. Cette demeure n’est pas beaucoup plus riche que celle où vous m’avez rencontré pour la première fois ; cet habit est le même, et le cœur qu’il recouvre bat aujourd’hui, ainsi qu’alors, pour la liberté de l’Allemagne !

LE PRINCE.

Mais comme chacun entend ce mot de liberté à sa manière, les uns vous accusent de la servir trop ardemment, les autres de l’avoir trahie !

LÉO.

En acceptant le pouvoir, monseigneur, me suis-je un instant dissimulé ce résultat inévitable ? La pensée pure et droite appartient au ciel, et l’action lente et pénible appartient à la terre ; ce que j’ai écrit dans d’autres temps, j’espère encore le réaliser ; mais qui me voit marcher aujourd’hui par des chemins difficiles, peut douter que je tende toujours au but où l’imagination m’emportait autrefois sur ses ailes ! Je veux accomplir par des voies pacifiques, ce que d’autres espèrent obtenir plus vite par des conspirations, par des révoltes. Je me vois forcé de combattre à la fois des haines calculées et des sympathies imprudentes…

LE PRINCE.

Et maintenant vous êtes tranquille ; vous avez désarmé les unes et calmé les autres. Votre diplomatie triomphe de tout…

LÉO.

Ma diplomatie est seulement de la franchise et du bon sens. À la conférence de Carlsbad, j’ai toujours parlé haut et parlé devant tous ; j’ai fait comprendre aux députés des petits états qu’il leur importait de s’unir enfin pour faire équilibre aux grandes puissances. Le traité d’alliance et de commerce que j’ai proposé passe, vous le savez, à la majorité de neuf voix sur dix-sept ; mais à une condition…

LE PRINCE.

Celle de mon mariage…

LÉO.

Non, monseigneur, nous y reviendrons ensuite ; à deux conditions, j’aurais dû dire : la première a été de maintenir la paix dans vos états, de réprimer cet esprit turbulent des universités qui les égare depuis quelque temps vers des utopies impossibles. J’ai accepté ce devoir avec tristesse, mais avec le sentiment d’une absolue nécessité ! Une conspiration était organisée par toute l’Allemagne ; notre accord l’a brisée dans tous ses anneaux à la fois. En arrivant ici, j’ai trouvé la révolution blessée, mais vivante… Les étudiants comptaient sur la landwerth, cette ancienne compagne de leur dévouement en 1813… J’ai désarmé la landwerth… Il ne restait donc aux rebelles qu’eux-mêmes, et j’ai ordonné ce matin que les chefs des rebelles fussent arrêtés… À cette heure, ils doivent l’être, monseigneur.

LE PRINCE.

Eh bien !... vous vous trompez ! Soit hasard, soit prévoyance, les chefs sont libres… Vous avez rendu une ordonnance pour le désarmement de la landwer[th] et l’arrestation des chefs… c’est vrai… vous l’avez rendue, monsieur, mais c’est moi qui l’ai signée. C’est à mon nom que va s’en prendre la haine de ces anciens soldats et de ces jeunes rebelles… À l’heure qu’il est, ceux qui vous ont échappé et dont vous ignorez la retraite… trop peu nombreux pour faire une révolution, vont tenter un assassinat ! Contre qui ? contre moi, monsieur. En venant ici, j’ai probablement été suivi… en sortant je serai assassiné peut-être.

LÉO.

Assassiné !...

LE PRINCE.

Eh ! mon Dieu ! c’est possible. Vous voyez, au reste, de quelle manière j’en parle… Au jeu que nous jouons tous les deux, vous tenez les cartes… et c’est moi qui perds ou qui gagne. Ce que je vous dis, monsieur, est donc à titre d’observations que vous êtes libre de ne pas écouter.

LÉO.

Oh ! monseigneur…

LE PRINCE.

Je ne dis pas que vous faites fausse route, mon cher Burckart ; je dis seulement que vous marchez en aveugle… et cela, par cette détermination étrange que vous avez prise d’éloigner de vous tous les moyens de gouvernement ordinaires… Là-bas, vous croyez avoir réussi par votre éloquence, n’est-ce pas ? eh bien ! sur vos neuf voix, quatre ont été achetées à prix d’argent… par l’Angleterre, dont l’intérêt se trouve être le nôtre, mais qui avilit notre cause par sa participation. Vous vous êtes contenté de donner des ordres sans vouloir vous mettre en rapport direct avec la police… Eh bien !... voilà que les principaux meneurs vous sont échappés… Voilà ma vie exposée aux attaques d’un fanatique !… et vous ne savez rien ; vous ne pouvez même prévoir le coup qui frappera votre prince !

LÉO, avec force.

Si, monseigneur, je sais tout.

LE PRINCE.

Vous savez… Voyons alors.

LÉO, en proie à un violent combat, se décide à entrer dans le cabinet.

Donnez-moi les papiers que vous avez pris sur l’émissaire des étudiants, monsieur le chevalier. (Il revient et étale des papiers sur la table.) Vous voyez bien, monseigneur, que je n’ai plus les mains si pures !… et que me voilà digne de prendre rang parmi les princes de la diplomatie… Voyez ! ceci a été volé à un étudiant qui le portait à Heidelberg : et ce qui va vous rendre bien content et bien fier… volé chez vous, car il était de votre bal… Tenez… vous demandez ce qu’ils doivent faire ce soir… ce soir, ils doivent recevoir un nouvel adepte ; dont on ne dit pas le nom… mais qui tient à la cour… un homme très-important enfin… puis ensuite ils doivent… vous ne vous trompiez pas… vous mettre en accusation et vous juger… Votre police est bien faite, monseigneur… mais vous voyez que la mienne est meilleure encore !...

LE PRINCE.

Et le lieu de cette réunion ?

LÉO.

Je l’ignore… mais je le saurai. Rentrez dans votre palais : et soit que l’on en ouvre ou ferme les portes… dormez tranquille. Je veille sur vous ; je réponds de vous : ma poitrine couvre la vôtre !

LE PRINCE.

Vous êtes un fidèle et loyal serviteur, Léo.

LÉO.

Oh ! cela, je le sais, monseigneur ; mais, maintenant, j’attends autre chose de vous que la reconnaissance de cette vérité. Maintenant que j’ai fait mon devoir ; qu’à ce devoir j’ai sacrifié ma popularité, mon honneur, et que, s’il le faut, je lui sacrifierai ma vie… faites le vôtre !

LE PRINCE.

Le mien ?

LÉO.

Oui. Des obligations pareilles nous sont imposées ; et la tâche la moins lourde est à vous, monseigneur… Je me suis engagé avec la Bavière, en votre nom… Donnez-moi votre parole.

LE PRINCE.

Mais vous savez bien ce qui s’y oppose.

LÉO.

Votre amour, n’est-ce pas ? Eh bien ! mon amour à moi… c’est encore un de ces sacrifices que j’ai faits à Votre Altesse, et dont je ne lui ai pas même parlé. Croyez-vous, monseigneur, que je n’aime pas ma femme autant que vous aimez votre maîtresse ? Eh bien ! ai-je hésité un instant à m’en séparer ?...

LE PRINCE.

À vous en séparer ?...

LÉO.

Eh, mon Dieu ! monseigneur, n’est-ce point une séparation réelle que la vie que je mène… Croyez-vous que j’ignore ses chagrins… que je ne vois pas ses larmes ; eh bien ! (Il porte la main à ses yeux.) j’ai sacrifié mon bonheur domestique à vos intérêts… je veux dire à ceux du pays ! Faites aussi vous-même le sacrifice d’un vain amour, et qu’on ne dise pas que c’est une femme hardie… instrument peut-être de quelques sombres intrigues anglaises, qui a guidé jusqu’ici vos sympathies pour la liberté… et qui les retient où il lui plaît !

LE PRINCE.

Ah ! monsieur !… faites votre devoir de ministre, et ne vous mêlez pas de me juger : vous êtes allé trop loin ! Et vous, homme glacé, qui savez si bien froisser le cœur des autres avec votre main de pierre… rentrez donc aussi dans vous-même… peut-être aussi vous occupez-vous trop des choses publiques… regardez quelquefois dans votre maison. Votre femme est délaissée, dites-vous ? les femmes belles comme la vôtre ne le sont jamais… Vous savez tout, dites-vous ? Apprenez donc une chose que je sais, moi… que je sais presque seul, et parce que je dois tout savoir ; une chose que je dois vous dire, parce qu’il faut qu’un ministre soit respecté de tous…

LÉO.

Prince !

LE PRINCE.

Nul n’accuse votre femme !... mais il y a un homme qui la compromet par ses assiduités… Et c’est un homme… qui s’est battu un jour pour elle, puisqu’il faut qu’on vous dise tout !

LÉO.

Pour elle !...

LE PRINCE.

Et que vous avez fait mettre en prison vous-même…

LÉO, violemment.

Frantz ou Waldeck ?

LE PRINCE.

Il suffit… je vous laisse. En cet instant solennel je n’ai dû rien vous cacher… Nous avons été loin tous les deux ; mais il fallait que ces choses-là fussent dites. Adieu… adieu… oublions tout cela.

Il lui présente sa main que Léo feint de ne pas voir.

LÉO.

Je salue humblement Votre Altesse.

 

SCÈNE VII.

LÉO, LE CHEVALIER.

 

LÉO.

Monsieur le chevalier ?

LE CHEVALIER, sortant du cabinet.

Que me veut votre Excellence ?

LÉO.

Je m’étais mépris sur votre capacité en ne faisant de vous qu’un simple secrétaire ; au lieu de 3,000 florins d’appointement que vous aviez, je vous en donne 12,000. Voici votre nomination comme inspecteur aux bureaux de la police générale du royaume ; elle est, comme vous le voyez, antidatée de deux mois… c’est-à-dire de l’époque où vous avez commencé à exercer. Vous vous ferez faire un rappel de vos appointements ; c’est une gratification que je vous offre de la part du prince pour le service que vous venez de lui rendre… Maintenant, comme vos fonctions sont individuelles et vous éloignent de moi… vous ne serez pas astreint comme par le passé à manger à ma table… Quand je désirerai vous y recevoir, j’aurai l’honneur de vous y inviter.

LE CHEVALIER.

Monseigneur, soyez certain de mon dévouement…

LÉO.

Je vais le mettre à l’épreuve.

LE CHEVALIER.

J’attends.

LÉO.

Vous êtes convoqué pour ce soir ?

LE CHEVALIER.

À dix heures.

LÉO.

Le lieu de la réunion ?

LE CHEVALIER.

Je l’ignore.

LÉO.

Vous l’ignorez ?

LE CHEVALIER.

Comme tous.

LÉO.

Et par quel moyen devez-vous le savoir ?

LE CHEVALIER.

Lorsque l’heure sera venue, les plus jeunes des étudiants, les nouveaux… sans savoir ce qu’ils font, ni pourquoi ils le font, parcourront les rues, en chantant un chant patriotique, la Marche de Ludzow… ce sera le signal. Alors tous les affiliés sortiront de la ville ; et, à chaque porte, un homme les attendra : à cet homme ils demanderont en quel lieu est la lumière… et le lieu que désignera cet homme sera celui de la réunion.

LÉO.

Et les membres de cette réunion sont masqués ?

LE CHEVALIER.

Toujours… car il y a parmi les affiliés telles personnes qui approchent assez du prince, pour désirer qu’on ne voie pas leur visage.

LÉO.

Et vous recevez ce soir une de ces personnes ?

LE CHEVALIER.

Oui.

LÉO.

Savez-vous son nom ?

LE CHEVALIER.

M. de Waldeck.

LÉO.

Mais comment êtes-vous si bien au courant des choses, vous que l’on sait être mon secrétaire ?

LE CHEVALIER.

La première loi de l’association est que ses membres accepteront toutes les places, afin d’envelopper le pouvoir de tous côtés.

LÉO.

Bien. Faut-il un costume particulier pour assister à cette réunion ?

LE CHEVALIER.

La redingote de l’étudiant ; la casquette avec ses trois feuilles de chêne ; un manteau brun ; un masque sur le visage, et ce ruban sur le cœur.

LÉO.

Pouvez-vous me procurer un costume complet pour huit heures du soir… et venir me prendre avec ce costume ?

LE CHEVALIER.

C’est difficile.

LÉO.

Le pourrez-vous ?

LE CHEVALIER.

Oui.

LÉO.

Je vous dirai mes intentions tout le long de la route, et, en échange, vous m’apprendrez, vous, les paroles sacramentelles, à l’aide desquelles je pourrai répondre…

LE CHEVALIER.

C’est dit.

LÉO.

Et maintenant, monsieur, qui me répond de vous ?

LE CHEVALIER.

Mon intérêt.

LÉO.

Cependant, s’ils réussissaient, vous auriez droit peut-être à quelque chose de meilleur que ce que je puis vous donner.

LE CHEVALIER.

Ils ne réussiront pas.

LÉO.

Oh ! vous êtes prophète ! eh bien , réussirai-je, moi ?

LE CHEVALIER.

Vous ne réussirez pas non plus, monseigneur…

LÉO.

Et puis-je savoir où vous avez puisé cette conviction ?

LE CHEVALIER.

Dans les faits passés… dans votre conduite passée… dans vos projets…

LÉO.

Donc, à votre avis, j’ai manqué de capacité… Répondez-moi franchement.

LE CHEVALIER.

Non, monseigneur, mais d’adresse.

LÉO.

Voyons ?

LE CHEVALIER.

Un ministre qui veut demeurer en place doit s’appuyer sur le peuple ou sur le prince. Or, l’un de vos appuis vous manque déjà, et l’autre va vous manquer bientôt. Le peuple vous manque, parce qu'à cette soirée, dans cette auberge, où les étudiants s’étaient réunis… vous avez, personnellement, fait emprisonner plusieurs d’entre eux… au lieu d’abandonner ce soin à un magistrat inférieur, et de n’arriver, vous, que pour faire grâce. Le peuple vous manque, parce que, au lieu d’envoyer à la diète un député que vous pouviez désavouer à son retour, vous y êtes allé vous-même ; de sorte que comme vous avez adopté des mesures répressives, et que quelques-uns sont corrompus, on ne croit pas à votre conscience… et vous vous trouvez confondu dans l’idée qu’on a de la corruption générale… Le peuple vous manque, parce qu’il est toujours sympathiquement et instinctivement de l’avis du faible contre le fort, et qu’il fera demain des martyrs de ceux dont vous faites des coupables aujourd’hui. En ce cas, il vous restait le prince… Mais voilà que vous êtes venu vous heurter contre une intrigue d’amour, qui ne vous nuisait en rien, et qui pouvait au besoin vous servir, si vous l’eussiez comprise ou ménagée… Sur toute autre chose le prince vous eût cédé sans doute : sur celle-là il sera inflexible ; et cette Pénélope au rebours défera chaque nuit l’ouvrage de votre journée ! Or, le seul moyen qui vous reste, pardon, monseigneur, si je vous dis de pareilles choses, c’est de céder sur ce point de mariage, de renoncer à votre rêve de coalition… et de devenir aux mains du prince un moyen de despotisme, au lieu d’être, comme vous l’aviez cru, un instrument de liberté.

LÉO.

Jamais, monsieur, jamais !

LE CHEVALIER.

Alors vous tomberez… monseigneur.

LÉO.

Mais, dans cette prévision, comment pouvez-vous me servir ?

LE CHEVALIER.

Parce que, plus je vous aurai été utile à vous, plus je serai nécessaire à votre successeur…

LÉO.

Vous avez raison, et je puis me fier à vous. Ainsi, ce soir, à huit heures, au premier refrain de ce chant qui doit servir de signal… venez me prendre, et conduisez-moi.

LE CHEVALIER.

J’y serai.

Il sort.

 

SCÈNE VIII.

LÉO, seul.

Ah !… me voilà donc arrivé au bout de mon rêve... Je n’aurais pas cru pouvoir sitôt regarder ma carrière de l’autre côté de l’horizon ! Ô ma belle vie !... ô ma réputation sainte !... je vous ai donc laissées en lambeaux tout le long du chemin à ces buissons infâmes semés par la calomni.! Et cet homme… cet homme, que j’appelais mon prince, et qui m’appelait son ami !... cet homme à qui j’ai tout sacrifié ; tranquillité, réputation, bonheur privé…, et qui, pour tout remerciement, vient essayer de me mordre le cœur avec un soupçon !… Marguerite ! Marguerite !… oh ! je n’ai pas même une inquiétude ! mais je souffre...

La nuit est tombée ; il est assis et plongé dans la rêverie, la tête dans ses mains.

 

SCÈNE IX.

LÉO, MARGUERITE.

 

MARGUERITE, se croyant seule.

Sept heures et demie… Il est parti, et j’ai préparé tout pour cette entrevue qui m’est demandée… pourtant j’hésite encore… (Elle aperçoit son mari.) Ah !… Léo !

LÉO, se relevant.

Oui, Marguerite, oui, c’est moi… Viens, mon enfant chérie, viens sur mon cœur, dont tu as été si longtemps, non pas absente, mais éloignée.

MARGUERITE.

Léo ! Léo ! que me dis-tu là !… prends garde : je ne suis plus habituée à ces douces paroles ; je les avais presque oubliées… Oh ! c’est maintenant un écho si lointain que je ne puis croire à la voix qui me les dit.

LÉO.

Oui, tu as raison ; et, crois-moi, le moment est bien choisi pour me faire ce reproche… Plains-moi, Marguerite, plains-moi ; car j’ai bien souffert, et je souffre bien encore… J’ai la tête brûlante et le cœur brisé !

MARGUERITE.

Ah ! mon ami.

LÉO.

Autrefois, mon Dieu ! quand j’étais fatigué par des rêves, au lieu d’être écrasé comme je le suis aujourd’hui par la réalité… je n’avais qu’à m’approcher de toi, Marguerite ; à poser ma tête sur ton épaule ; comme si ton haleine avait le pouvoir céleste de chasser toute triste pensée et tout fatal souvenir !

MARGUERITE.

Ah ! Léo ! pourquoi m’as-tu oubliée si longtemps ? Pourquoi reviens-tu si tard ?... Comment n’as-tu pas vu combien je souffrais ?... Que tu m’aurais épargné de larmes, Léo… (À part) et de remords peut-être…

LÉO.

As-tu regretté quelquefois notre petite maison de Francfort, le temps où nous étions pauvres, inconnus, où notre amour était notre richesse et notre lumière ?

MARGUERITE.

Tu le demandes, Léo ! Ah ! Dieu m’en est témoin, combien de fois, seule dans mon oratoire…

Elle hésite, en pensant au rendez-vous de Frantz.

LÉO.

Eh bien ?

MARGUERITE.

Ah !

LÉO.

Achève donc ?…

MARGUERITE, se remettant.

J’ai demandé, les genoux sur le marbre, le front dans la poussière, j’ai demandé au Ciel, pardonne-le moi, Léo, qu’il t’enlevât ton rang, tes honneurs, ton génie même… pour que nous nous retrouvions seuls à seuls avec notre amour.

LÉO.

Eh bien ! Marguerite, Dieu t’a exaucée !

MARGUERITE.

Que dis-tu ? On t’enlève tout cela ?

LÉO.

Non, je m’en dépouille !… Un jour encore, et j’aurai arraché de mes épaules cette robe de Nessus qui me dévorait !… Marguerite ! nous reverrons notre petite maison ; Marguerite ! nous nous y retrouverons seuls, et, je l’espère, tu oublieras ce que tu as souffert pendant le temps où nous l’avons quittée.

MARGUERITE.

Vois-tu, Léo, je ne crois pas à ce que tu me dis, et il me semble que je rêve… Si cela était… tu ne me parlerais pas avec une voix si triste et des yeux si abattus.

LÉO.

C’est qu’entre aujourd’hui et demain, Marguerite… il y a un abîme… un abîme où je puis tomber en essayant de le franchir.

MARGUERITE.

Que me dis-tu, Léo !… As-tu quelque chose à craindre ? Cours-tu quelque danger ? Mon Dieu, mon Dieu, parle, réponds-moi !

LÉO.

Ah ! j’aurais dû me taire… j’aurais dû avoir la force de te quitter sans me plaindre ; mais je suis tellement abattu, tellement accablé… Ah ! j’en ai honte, vraiment !...

MARGUERITE.

Me quitter ? Tu vas me quitter encore !

LÉO.

Embrasse-moi.

MARGUERITE.

Écoute ; tu me fais peur ; parle.

LÉO.

Non, Marguerite, non, il n’y a rien à craindre ; je suis fou de m’abandonner ainsi, sois tranquille ; songe que si je réussis cette nuit, demain nous sommes libres et heureux.

MARGUERITE.

Un danger, un danger… tout le monde me parle de danger !...

LÉO.

J’avais besoin de revenir à toi, de te presser sur mon cœur ; il y avait si longtemps que nous n’avions eu entre nous une heure pareille.

MARGUERITE.

Tu es bien coupable, Léo !… Ah ! sais-tu que j’ai cru un instant que tu avais cessé de m’aimer ; sais-tu que j’ai espéré que je ne t’aimais plus !

LÉO.

Moi, ne plus t’aimer ; moi à qui tu viens de rendre le seul bonheur que j’aie eu depuis six mois : tiens, tous les rêves des hommes sont insensés… il n’y a que l’amour sur la terre, et Dieu dans le ciel !

MARGUERITE.

Mais, qu’ai-je donc fait, pour mériter un pareil bonheur, juste en ce moment, juste à cette heure même ? Mon Dieu, mon Dieu, je vous remercie ! mon Dieu, vous avez eu pitié de moi ; m’ayant vue faible et chancelante, vous m’avez tendu la main et vous m’avez relevée !… Je suis à toi, Léo… Oh ! je t’aime ! je t’aime !

Elle le serre dans ses bras. — On entend un chœur lointain.

LÉO.

Écoute ; n’as-tu pas entendu ?…

MARGUERITE.

Quoi ?

LÉO.

Une chanson lointaine… un chœur d’étudiants.

MARGUERITE.

Qu’importe ?

LÉO.

Il faut que je te quitte, Marguerite.

MARGUERITE.

Pour longtemps ?

LÉO.

Pour quelques heures seulement, je l’espère…

MARGUERITE.

Où vas-tu ?

LÉO.

Je ne sais pas… On me conduit.

MARGUERITE.

Et qui cela ?

LÉO.

Le chevalier Paulus, qui doit m’attendre.

MARGUERITE.

Et tu ne peux te dispenser de sortir à cette heure ?

LÉO.

Impossible.

MARGUERITE.

Oh ! je t’accompagnerai…

LÉO.

Oui, jusqu’à la porte du jardin.

Il sonne ; un domestique entre.

MARGUERITE.

Que veux-tu ?

LÉO, au domestique.

Laissez brûler une lampe ici… je rentrerai peut-être dans la nuit, et je veux trouver de la lumière.

MARGUERITE.

Mon Dieu ! mon Dieu ! protégez-moi.

Ils sortent. — Le domestique apporte la lampe et se retire.

 

SCÈNE X.

La nuit est tout à fait tombée.

 

FRANTZ, entrant avec précaution par une porte latérale, couvert d’un manteau sombre, un masque à la main.

Personne ; j’avais cru entendre des voix… Depuis une heure j’attends dans l’oratoire, et elle n’est pas venue, que veut dire cela ?… Que faire ? il faut que je la voie, il faut que j’aille à notre assemblée. Jusqu’à présent je n’ai rencontré personne ; mais ici, où suis-je ? au cœur de la maison, sans doute… Du bruit… (Il va pour sortir.) Ce n’était rien… Ah ! je suis dans le cabinet de Léo ; c’est cela : il est au palais probablement… Quelle étrange chose d’errer ainsi dans une maison inconnue… où l’on peut être surpris à chaque instant et à chaque pas, et cependant de sentir qu’on ne peut s’en arracher !… Oh ! Marguerite ! Marguerite ! il faut que je la voie !… aucun bruit… personne… Le cœur me bat comme si je faisais une action infâme. Si je savais où me cacher… Me cacher ? puis-je attendre ? dans cinq minutes le chœur des étudiants va passer, il me semble l’entendre déjà… (Il s’accoude à la table et machinalement ses yeux tombent sur les papiers qui y sont étalés.) Mon nom ?... le nom de Flaming ? le nom de Roller… qu’est-ce que cela ? (Il se lève.) Eh bien, que fais-je donc ? ces papiers, ai-je le droit de les lire ?... Je suis entré ici pour dire un dernier adieu à Marguerite, et non pour voler les secrets de son mari. (Il revient.) Mais ce secret, c’est le mien… le mien ? que m’importerait encore !... Mais c’est celui des autres aussi…. N’est-ce pas, au contraire, Dieu qui m’a conduit ! qui a empêché qu’elle ne vînt, pour que je vinsse, moi ?... Nos projets de cette nuit… il sait tout… Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! ils sont perdus… (Le chœur passe plus près de la maison pendant qu’il lit les papiers.) pas un instant de retard ! qu’ils fuient, qu’ils se dispersent… Quelqu’un ?

Au moment de sortir, il se trouve face à face avec Marguerite qui revient du jardin.

 

SCÈNE XI.

FRANTZ, MARGUERITE.

 

MARGUERITE, revenant.

Qui va là ?

FRANTZ.

Marguerite !

MARGUERITE.

Frantz ? Partez, monsieur, partez ; il y a un grand danger qui vous menace…

FRANTZ.

Je le sais… je le sais.

MARGUERITE.

Je n’ai consenti à vous voir que pour vous dire cela ; je vous l’ai dit, allez.

FRANTZ.

Marguerite, votre main ?…

MARGUERITE.

Allez, monsieur : vous n’avez pas un instant à perdre ; quittez la ville !

FRANTZ.

Oui, mais auparavant, j’ai encore quelques dernières paroles à vous dire. Vous me reverrez, Marguerite.

MARGUERITE.

Non, ne revenez pas… Adieu… vous m’effrayez ! (Seule.) Cette agitation… ce costume… ce masque… que veut dire tout cela ? Oh ! pourtant, mon Dieu, je te remercie… Dans ces dangers qui menacent à la fois ces deux hommes, c’est pour Léo que j’ai eu peur… c’est Léo que j’aime !

Elle tombe à genoux, le chœur des étudiants s’éloigne.

 

FIN DU TROISIÈME ACTE.

 

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