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19 juillet 1839 – « Le Mort-Vivant », drame, par M. de Chavagneux, publié dans La Presse. Cet article, signé Gérard n’est pas une recension théâtrale mais bien un scénario original. Dans la perspective de l’esthétique baroque de l’illusion à la manière de Rotrou ou de Calderón, Nerval s’est inspiré du drame en trois actes et en vers composé en 1662 par Boursault, intitulé Le Mort vivant.

Fernand, jeune artiste amoureux, mais désespéré, décide de se donner la mort. Cependant « il vivra dans son corps, assistant à tout ce qui se passera dans le monde après lui, sans pouvoir se produire à l’existence ». La scène est désormais séparée en deux espaces, celui des vivants et celui du mort. Sans pouvoir intervenir, il assiste horrifié au mariage de sa fiancée avec son meilleur ami et à la tentative de suicide de son propre fils. Mais tout cela n’était qu’un rêve. Pourtant, la fin du drame n’est pas heureuse : Fernand va se laisser mourir, incapable de reprendre goût à l’existence.

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« LE MORT VIVANT »

DRAME, PAR M. DE CHAVAGNEUX

 

Le feuilleton que nous commençons, l’analyse que nous allons essayer de faire, ne se rapportent à aucune représentation donnée, et même à aucune représentation possible. Nos lecteurs nous pardonneront peut-être de les entretenir d’un drame qui n’est joué sur aucun théâtre, et qui nous a paru toutefois mériter autant d’attention qu’un vaudeville ou un mélodrame quelconque, ne fût-ce que pour la nouveauté du caractère que l’auteur a entrepris de réaliser.

En effet, l’on croyait avoir épuisé tous les types humains, toutes les positions de l’homme dans ce monde, on n’attendait plus rien de nouveau sous le lustre, et la critique s’écriait comme la soubrette de La Marquise de Prie : « Qu’il y a longtemps que je n’ai été étonnée !… » Eh bien ! voici un auteur dramatique qui a inventé un nouveau caractère, un personnage d’une incontestable originalité ; il a été plus loin que Molière lui-même, lequel avait osé une pièce avec un malade ; il en a fait une avec un mort.

Le mort ! voilà son héros, son personnage, le rôle qu’il offre à Bocage ou à Frédérick, s’ils en veulent ; et nous devons leur dire que ce rôle est fort beau. Seulement, ce n’est pas sur la scène, c’est sous la scène qu’ils auraient à le jouer ; Hamlet n’y descend que jusqu’à la ceinture, lorsqu’il se jette sur le cercueil d’Ophélia ; mais Fernand, le personnage dont nous allons parler, a besoin d’être couché de tout son long sous les planches, et pourtant il assiste à toutes les péripéties, il se mêle à tout le dialogue du drame ; il ne quitte pas la scène, ou plutôt le premier dessous d’un seul instant.

Si le mérite de l’ouvrage se bornait à cette situation excentrique, nous nous garderions d’en parler longuement, mais cette œuvre bizarre renferme une pensée si haute et si poétique, que nous n’hésitons pas à lui donner du moins la publicité du feuilleton, à défaut de celle du théâtre, qui lui manquera toujours.

Voici l’épigraphe, qui est une phrase de Charles Nodier : « Si Dieu pouvait lui-même rendre au néant l’être qu’il anima de son souffle, c’est le néant qui serait le châtiment du suicide ; mais le suicide en aura un autre ; il saura ce qu’il perd ; il comprendra les biens que la patience et la résignation lui auraient acquis, et il n’espérera plus. »

C’est de suicide qu’il est question en effet tout d’abord. D’après cette donnée, ce drame commence comme d’autres finissent ; seulement une courte exposition nous met au courant des malheurs du personnage qui se résout à quitter la vie, dès la troisième scène.

Ce Fernand est un enfant de notre siècle, un écrivain, un artiste, peu importe, un de ces génies méconnus, qui n’ont de Chatterton que le grenier, ou de Gilbert que le lit d’hôpital ; il habite d’ailleurs une maison fort convenable, mais son terme n’est pas payé ; bien plus, il a séduit la fille de son propriétaire. Un mariage serait quittance, selon l’expression de Figaro, mais le propriétaire aime mieux perdre le terme et garder sa fille. Dans ce double dessein, il monte chez Fernand, et lui signifie d’avoir à quitter la maison le lendemain matin. Quant à sa fille Juana, elle sera l’épouse d’un homme riche, qui la prendra sans s’inquiéter d’autre chose que de sa dot.

Après cet ultimatum, le propriétaire redescend ses escaliers.

« Vieillard ! » s’écrie Fernand, en joignant à ce mot toutes les épithètes dont la nouvelle école accable les pères, les jaloux et les propriétaires : « Tu veux que je quitte ta maison ! mais je n’en sortirai que cloué dans la bière ! Je te causerai ainsi mille désagréments ! une enquête, un procès-verbal, un scandale prodigieux ; tu perdras tous tes locataires… et ma chambre, tu ne la loueras plus ! ce sera la chambre d’un suicide !… »

Nous ne rendons ici que le sens des vers (car la pièce est en vers). Il se joint du reste à sa résolution d’autres motifs plus sérieux ; Fernand se trouve entièrement sans ressources et sans espoir ; ce qui lui restait d’argent, il l’a perdu la veille au jeu. Quand même Juana consentirait à l’épouser malgré son père, il ne saurait comment la faire vivre. Bien plus, Fernand a déjà un fils d’une autre femme morte depuis longtemps ; après lui la charité se chargera de cet enfant. Voilà son parti bien pris ; il ouvre ses tiroirs, brûle une partie de ses papiers, et retrouve avec attendrissement un certain manuscrit dont nul libraire n’a voulu. Le condamnera-t-il aussi ? non, il le met sous enveloppe et le recommande à un de ses amis, nommé Osmond. Si les temps et les libraires deviennent meilleurs, le chef-d’œuvre survivra peut-être. Il laisse encore une lettre pour Juana, quelques dernières dispositions relatives à la vente de ses effets ; et enfin, il tire de son sein le flacon d’opium acheté dès la veille, et s’écrie :

Et maintenant, salut, jour de la liberté !

Voici les vers que l’auteur met dans sa bouche à cet instant 

Mais avant contemplons quelque peu face à face
Ce fantôme sans corps dont le nom seul nous glace,
Qui nous poursuit toujours comme un épouvantail
De timides oiseaux. Sous un long attirail
De torches, de linceuls, de crêpes et de larmes,
Cherchons à découvrir l’objet de tant d’alarmes,
Dépouillons ce fantôme, et par un noble effort
Pénétrons jusqu’à lui. Qu’est-ce donc que la mort ?
La mort, nom sans objet, qu’on la craigne, ou l’envie
C’est pure abstraction ; mais qu’est-ce que la vie ?
Je souffre, c’est la vie ; et cesser de souffrir,
C’est la mort…

Il boit.

Tout est fait. Dans une paix profonde,
Allons, endormons-nous ! car enfin dans ce monde
Rien de bon que le mal, de juste que le tort,
Rien de vrai que le faux, d’immortel que la mort…
Viens ange du néant, viens fils de l’immortelle,
Et que je sache enfin ce que cache ton aile !

Il expire. La scène passe sans interruption d’un monde à l’autre. Une voix lui répond aussitôt :

Tu ne le sauras pas… Je l’apprends seulement
À ceux que Dieu me livre à leur dernier moment,
Qui, soumis jusqu’au bout, acceptent leur misère…

Cette voix de la mort apprend à Fernand qu’il vient de commettre le seul crime pour lequel Dieu n’ait pas de pardon. Le suicide insulte le Créateur plus que le meurtrier, plus que l’impie. Aussi sa peine est-elle affreuse. Il vivra dans son corps, assistant à tout ce qui se passera dans le monde après lui, sans pouvoir se produire à l’existence. Il souffrira dans l’oubli des autres, dans sa maîtresse qui le trahira, dans ses enfants qui le maudiront ! On voit déjà que cette idée va être la mise en scène d’un magnifique poème de M. Théophile Gautier, intitulé La Comédie de la mort. Il n’en est pas moins curieux de voir comment l’auteur a réalisé cette nouvelle version d’une donnée féconde.

Voilà donc le corps étendu sur un divan, sans mouvement, mais non sans pensée. La porte s’ouvre ; c’est Juana qui vient furtivement pour voir Fernand et lui proposer de fuir avec lui. Elle le croit endormi et veut le réveiller par un baiser, mais elle recule en voyant la décomposition de ses traits. « Je ne suis pas mort ! » s’écrie Fernand. Mais aucun bruit ne sort de ses lèvres, et pas un de ses traits ne bouge. Juana lui secoue le bras ; le mort tombe à terre. « Au secours ! au secours ! » s’écrie Juana. Et elle tombe évanouie de son côté. En vain Fernand s’efforce de la secourir elle-même :

Je fais, je le vois bien, un effort inutile
Et je m’agite en vain dans mon corps immobile.
Hélas ! je ne puis rien, rien pour te secourir !…

En ce moment, les gens de la maison accourent ; on va chercher un médecin : le père de Juana frémit en la trouvant évanouie près du cadavre. Toute la résolution de cet homme tombe à ce spectacle ; il les croit tous deux asphyxiés, mais évanouis seulement… il embrasse sa fille : « Reviens à toi ! Je consentirai à ce mariage puisqu’il le faut ! – Il est bien temps ! » s’écrie Fernand avec une amère raillerie. Juana revient à elle bientôt, mais Fernand reste mort, et le médecin qui arrive n’a plus qu’à donner cette certitude aux assistants.

Maintenant, qui niera l’affreuse réalité humaine de ce qui va se passer ? La chambre est pleine de monde, le commissaire vient ; on fouille partout, on lit les papiers de Fernand, on met au jour ses secrets. Son ami Osmond qui survient prend possession du legs. Les uns pleurent, les autres font des commentaires sur la cause de cette mort. Qui l’a causée en effet ? Est-ce un chagrin d’amour ?… Mais le propriétaire, pour garantir l’honneur de sa fille, se hâte de détourner ce soupçon. Les raisons, d’ailleurs, sont faciles à trouver : c’était un débauché, un mauvais sujet, un homme qui ne vivait pas comme les autres ; on retrouve dans les cendres une carte piquée, c’était un joueur ! L’opinion du voisinage est formée désormais. Le père frémit à l’idée d’avoir risqué de donner sa fille à un joueur. On se rappelle mille traits odieux ; on fait maintes suppositions que le mort cherche en vain à nier ; mais le coup le plus sensible lui est apporté enfin. Il arrive une lettre qui annonce qu’un de ses oncles vient de mourir en lui laissant sa fortune. Ainsi, s’il eût vécu quelques heures de plus, il devenait riche, aimé, respecté ! À sa place, c’est son cousin Osmond qui hérite, et déjà se tarissent les larmes sincères que ce dernier vient de répandre. Quant au manuscrit dont Fernand lui a laissé le soin, Osmond songe à s’en faire honneur à lui-même.

Vous croyez que le mort a souffert assez pour cette fois ; mais voici la dernière scène de ce second acte. On renvoie tout le monde. Il entre un charpentier qui pose sa botte dans un coin. Le médecin lui dit : « Un instant, il faut que je procède à l’autopsie. – Arrêtez, crie Fernand, c’est un assassinat !… je respire ! je souffre ! » Le médecin n’entend rien, et la toile tombe sur ce tableau qui serait atroce s’il ne rappelait la principale scène de Crispin médecin.

Imaginez maintenant, pour l’acte suivant, une mise en scène ressemblant à certaines gravures du seizième siècle qui servent de frontispice à des livres de morale. L’image est partagée en deux ; le haut représente un riant tableaux de la vie du monde. Ce sont de brillants cavaliers et des dames parées ; les uns chassent dans de vastes forêts, d’autres boivent et se reposent sous des treilles ; des malheureux travaillent, des amants s’embrassent, et la terre éternelle se pare de verdure pour ces existences d’un jour. Mais sous leurs pieds, sous la verdure fleurie, sous les racines des arbres et les sources d’eaux vives, on trouve la seconde partie du tableau. C’est un mort qui pourrit paisiblement dans sa bière, les vers l’ont à demi rongé, le serpent s’est logé dans la cage de sa poitrine, et sur cette image de destruction voltige la funèbre légende : Omnis caro fœnum.

Le monologue de Fernand commence l’acte. Il se plaint moins de la morsure des vers, moins de la blessure que le médecin lui a faite au flanc, moins de la soif qui le dévore toujours, que de cette terrible faculté qu’il a de voir au travers de la terre. Bien des jours se sont passés, déjà bien des circonstances qu’il serait trop long de rapporter ici, ont fourni de nouveaux tourments au malheureux suicidé. Osmond, son ami, n’a pas seulement profité de son héritage, de sa gloire posthume ; il se dispose maintenant à épouser Juana, dont la fortune arrondirait encore la sienne. Juana conserve toujours le souvenir de Fernand ; mais toute douleur a son terme, elle ne pleure déjà plus ; seulement, elle est triste. Osmond, cependant, lui a fait une cour discrète, et s’est avancé dans ses bonnes grâces en lui parlant beaucoup de son ami. Il sait les rapports intimes qu’ils ont eus ; mais, peu importe ; Juana est pour lui comme la veuve d’un légitime époux. Du moment qu’elle s’est résignée à vivre, il faut bien qu’elle sauve son honneur. Le mariage ne peut donc se différer. L’année de douleur que la loi impose aux veuves n’a nul besoin d’être observée ici. Il est inutile de dire que Fernand est en tiers dans tous leurs entretiens d’amour ; il fait à part ses observations philosophiques sur la trahison des amis et sur la faiblesse des femmes. Au moment de céder tout à fait, Juana, restée seule, se jette à genoux et consulte en sa pensée l’ombre de son amant : « Que faire ? s’écrie-t-elle. – Rien ! » répond Fernand. Il faut…

Me garder ton serment, ne le jamais trahir
Car j’en souffrirais trop, moi qui n’en peux mourir !

Mais cette voix du tombeau n’arrive pas jusqu’à Juana. Elle fait répondre selon sa propre envie, cette pauvre âme, à qui manque la voix humaine, et se décide enfin au mariage. La fin de l’acte représente la célébration des noces, et un vers terrible résume toute l’impuissante jalousie du trépassé.

Serait-ce là en effet un échantillon des souffrances qui nous attendent dans l’autre monde ? mais alors les coupables ne seraient pas les seuls punis. Après avoir souffert dans ses amis, dans la femme qu’il aimait, dans le monde qui l’a jugé faussement, Fernand va souffrir encore dans sa postérité ; car, nous l’avons dit déjà, ce mort si bien apparenté, possède un fils naturel, et une fille pour ainsi dire adultérine. On comprend que, dramatiquement parlant, il faut que ces deux enfants en viennent à s’aimer. Mais les obstacles se multiplient autour d’eux. Gustave, le fils de Fernand, a porté toute sa vie la peine de sa naissance. Pauvre, repoussé de ses parents, attaqué à tous moments par des railleries qu’il lui faut venger par des duels, il se prend de querelle avec un neveu d’Osmond nommé Alfred. La cause de leur colère est si grave, elle repose sur des intérêts de famille tellement secrets, qu’ils conviennent de se battre avec deux pistolets dont un seul est chargé. Les ayant choisis au hasard, ils prennent chacun le bout d’un mouchoir, et au signal qu’ils se donnent chacun doit tirer de l’autre main. mais aucune détonation ne se fait entendre ; le pistolet de Gustave a seulement claqué ; c’est donc celui d’Alfred qui est chargé… « Tuez-moi ! crie Gustave. – Non, dit Alfred, puisqu’il en est ainsi, vivez, je ne suis pas le bourreau… » Et il le laisse seul, plein de rage, et voyant jointe à la honte d’être épargné la nécessité de mourir.

C’est alors que Gustave se trouve dans la situation même où s’est trouvé son père vingt ans avant, mais plus désespéré, plus amer, plus impie encore, car Fernand invoquait du moins une autre vie, et Gustave ne songe qu’au néant :

Repos qui précéda ma funeste naissance,
Que je goûtais souvent encor dans mon enfance ;
Nuit sans rêves, ô toi, sommeil doux et profond,
Où dans le même oubli le mal au bien se fond ;
Néant, salut !… Et vous, vous angoisses tortures,
Sarcasmes, rire amer, airs de dédain, injures,
Soyez maudits, adieu ! Maudits aussi vous tous,
Qui me les prodiguiez ! haine et malheur sur vous !…
Et toi aussi, mon père, sois maudit dans ta tombe !…

Fernand

Tu m’as maudit, mon fils, et mes instants à moi
Passaient à te bénir comme à prier pour toi !
Hélas ! j’ai pu compter vingt ans sous cette terre,
Et vingt ans sans dormir !… Hélas ! dans ma misère,
D’abord je pus pleurer ; mais depuis lors, les vers
Ayant rongé mes yeux aussi bien que mes chairs,
J’étouffe… et puis ma bière aussi s’étant brisée,
La terre est bien plus lourde à ma cendre écrasée.
Quel homme comprendra ce que l’on peut souffrir
Dans le sein de la terre, étouffé sans mourir !… etc.

Le dernier coup restait à frapper. Pendant que Gustave hésite encore à se tuer sans vengeance et en abandonnant sa maîtresse à son rival, celle-ci vient à lui. Elle a appris de sa mère toute leur fatale destinée, et plus fidèle que Juana, amante et sœur tout à la fois, elle lui propose de mourir avec lui. Ce qui s’exécute malgré des cris de Fernand.

Cette fois la secousse est si forte que le mort se réveille tout de bon. Le charme étrange qui pesait sur lui se trouve vaincu, la pièce rentre dans les données réelles et possibles ; car il faut bien le dire enfin, tout cela n’était qu’un rêve, le rêve d’une léthargie de trois jours causée par l’énorme dose d’opium que Fernand avait prise au premier acte. Bien que cette situation ne soit pas complètement neuve, elle est satisfaisante et donne lieu encore à des développements puissants. En effet, le malade croit encore à la réalité de tout ce qu’il a éprouvé ; entouré des mêmes personnes auxquelles il a dû ses vingt ans de souffrances morales, il leur reproche à l’un sa trahison, à l’autre sa dureté, à un autre ses vols et ses mensonges. L’arrivée du médecin lui fait jeter des cris au prétendu souvenir de son autopsie. Il demande qu’on aille au secours de son fils et de sa fille. Toutes ces paroles, toutes ces fureurs et folles suppositions que la fièvre arrache aux malades, ont chez lui un fond de souvenir et de réalité qui rend cette scène extraordinaire ; enfin les assistants finissent par le laisser seul, après être parvenus à lui prouver son délire. Car en effet, son testament est toujours cacheté ; Osmond n’a point emporté le précieux manuscrit ; Juana n’est pas mariée ; le fils dort dans son berceau ; la fille n’est pas née. Il n’y a de vrai que la nouvelle de l’héritage, qui a rendu le propriétaire lui-même affectueux et compatissant.

Resté seul, le malade doute encore. Quoi ces vingt ans jour à jour comptés, c’était un rêve ? En effet, il ne peut douter des preuves qui lui ont été données. Il se lève et va voir si son testament est en effet bien cacheté. En passant devant une glace, il s’aperçoit seulement que tous ses cheveux ont blanchi.

On croyait à un dénouement heureux, mais l’auteur ne nous tient pas quitte à si bon marché. Entouré de ses amis, de ses parents, Fernand doute encore. Sa vie, comme il le dit, lui semble un rêve de sa mort. En revoyant Osmond, qui lui parle avec affection, il se dit sourdement :

S’il savait que pour lui moi j’eus vingt ans de haine.

Le tendre entretien qu’il a ensuite avec Juana ne peut lui rendre l’espérance et la conviction ; tant d’amers souvenirs planent sur tout ce qui l’entoure qu’il ne sera plus heureux jamais, quoi qu’il arrive ; aussi après l’avoir quelque temps suspendu à toutes ces perplexités, l’auteur lui ôte la vie au moment même où l’on s’attend à le voir sauvé. Une faiblesse lui prend et il tombe dans les bras de Juana.

Nous regrettons de n’avoir pu donner qu’une faible idée des beautés dont ce drame abonde. Que manquerait-il à cette œuvre si bien pensée pour aller prendre place auprès du Faust de Goethe ou du Childe Harold de Byron ? Presque rien, une certaine forme plastique qui est le partage souvent de compositions plus vulgaires ; des détails mieux ordonnés, un intérêt plus habilement répandu dans l’ensemble du poème. Nous n’avons voulu, quant à nous, qu’indiquer au public un livre doué justement des qualités qui manquent à la plupart de ceux qu’il lit tous les jours, et donner à l’auteur quelque confiance dans un travail qu’il sait lui-même n’être encore qu’une ébauche, mais qui, terminé, l’honorerait comme poète aussi bien que comme penseur.

GÉRARD

 

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