1er septembre 1852 – La Bohême galante V, feuilleton publié dans L’Artiste, 5e livraison

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LA BOHÊME GALANTE

V

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VII

EXPLICATIONS.

Vous le voyez, mon ami — en ce temps, je ronsardisais — pour me servir d’un mot de Malherbe. Considérez, toutefois, le paradoxe ingénieux qui fait le fond de ce travail : il s’agissait alors pour nous, jeunes gens, de rehausser la vieille versification française, affaiblie par les langueurs du dix-huitième siècle, troublée par les brutalités des novateurs trop ardents ; mais il fallait aussi maintenir le droit antérieur de la littérature nationale dans ce qui se rapporte à l’invention et aux formes générales. Cette distinction, que je devais à l’étude de Schlegel, parut obscure alors même à beaucoup de nos amis, qui voyaient dans Ronsard le précurseur du romantisme. — Que de peine on a en France pour se débattre contre les mots !

Je ne sais trop qui obtint le prix proposé alors par l’Académie ; mais je crois bien que ce ne fut pas Sainte-Beuve, qui a fait couronner depuis, par le public, son Histoire de la poésie au seizième siècle. Quant à moi-même, il est évident qu’alors je n’avais droit d’aspirer qu’aux prix du collège, dont ce morceau ambitieux me détournait sans profit.

Qui n’a pas l’esprit de son âge
De son âge a tout le malheur !

Je fus cependant si furieux de ma déconvenue, que j’écrivis une satire dialoguée contre l’Académie, qui parut chez Touquet. Ce n’était pas bon, et cependant Touquet m’avait dit, avec ses yeux fins sous ses bésicles ombragées par sa casquette à large visière : « Jeune homme, vous irez loin. » Le destin lui a donné raison en me donnant la passion des longs voyages.

Mais, me direz-vous, il faut enfin montrer ces premiers vers, ces juvenilia. « Sonnez-moi ces sonnets », comme disait Dubellay.

Eh bien ! étant admis à l’étude assidue de ces vieux poëtes, croyez bien que je n’ai nullement cherché à en faire le pastiche, mais que leurs formes de style m’impressionnaient malgré moi, comme il est arrivé à beaucoup de poëtes de notre temps.

Les odelettes, ou petites odes de Ronsard, m’avaient servi de modèle. C’était encore une forme classique, imitée par lui d’Anacréon, de Bion, et, jusqu’à un certain point, d’Horace. La forme concentrée de l’odelette ne me paraissait pas moins précieuse à conserver que celle du sonnet, où Ronsard s’est inspiré si heureusement de Pétrarque, de même que, dans ses élégies, il a suivi les traces d’Ovide ; toutefois, Ronsard a été généralement plutôt grec que latin, c’est là ce qui distingue son école de celle de Malherbe.

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ODELETTES

RHYTHMIQUES ET LYRIQUES

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I

AVRIL.

 
Déjà les beaux jours, la poussière,
Un ciel d’azur et de lumière,
Les murs enflammés, les longs soirs ;
Et rien de vert : à peine encore
Un reflet rougeâtre décore
Les grands arbres aux rameaux noirs !
 
Ce beau temps me pèse et m’ennuie,
Ce n’est qu’après des jours de pluie
Que doit surgir, en un tableau,
Le printemps verdissant et rose ;
Comme une nymphe fraîche éclose,
Qui, souriante, sort de l’eau.
 

II

FANTAISIE.

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber*
Un air très-vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets.
 
Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit :
C’est sous Louis treize… Et je crois voir s’étendre
Un coteau vert que le couchant jaunit,
 
Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs.
 
Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens…
Que, dans une autre existence peut-être,
J’ai déjà vue — et dont je me souviens !

 

III

LA GRAND’MÈRE.

Voici trois ans qu’est morte ma grand’mère,
— La bonne femme, — et, quand on l’enterra,
Parents, amis, tout le monde pleura
D’une douleur bien vraie et bien amère.
 
Moi seul j’errais dans la maison, surpris
Plus que chagrin ; et, comme j’étais proche
De son cercueil, — quelqu’un me fit reproche
De voir cela sans larmes et sans cris.
 
Douleur bruyante est bien vite passée :
Depuis trois ans, d’autres émotions,
Des biens, des maux, — des révolutions, —
Ont dans les cœurs sa mémoire effacée.
 
Moi seul j’y songe, et la pleure souvent ;
Depuis trois ans, par le temps prenant force,
Ainsi qu’un nom gravé dans une écorce,
Son souvenir se creuse plus avant !

 

IV

LA COUSINE.

L’hiver a ses plaisirs : et souvent, le dimanche,
Quand un peu de soleil jaunit la terre blanche,
Avec une cousine on sort se promener…
— Et ne vous faites pas attendre pour dîner,
Dit la mère.
Et quand on a bien, aux Tuileries,
Vu sous les arbres noirs les toilettes fleuries
La jeune fille a froid… et vous fait observer
Que le brouillard du soir commence à se lever.
 
Et l’on revient, parlant du beau jour qu’on regrette,
Qui s’est passé si vite… et de flamme discrète :
Et l’on sent en rentrant, avec grand appétit,
Du bas de l’escalier, — le dindon qui rôtit.

 

V

PENSÉE DE BYRON.

Par mon amour et ma constance
J’avais cru fléchir ta rigueur,
Et le souffle de l’espérance
Avait pénétré dans mon cœur ;
Mais le temps qu’en vain je prolonge
M’a découvert la vérité,
L’espérance a fui comme un songe…
Et mon amour seul m’est resté !
 
Il est resté comme un abîme
Entre ma vie et le bonheur,
Comme un mal dont je suis victime,
Comme un poids jeté sur mon cœur !
Dans le chagrin qui me dévore,
Je vois mes beaux jours s’envoler…
Si mon œil étincelle encore
C’est qu’une larme en va couler !

 

VI

GAIETÉ.

Petit piqueton de Mareuil,
Plus clairet qu’un vin d’Argenteuil,
Que ta saveur est souveraine !
Les Romains ne t’ont pas compris
Lorsqu’habitant l’ancien Paris
Ils te préféraient le Surêne.
 
Ta liqueur rose, ô joli vin !
Semble faite du sang divin
De quelque nymphe bocagère ;
Tu perles au bord désiré
D’un verre à côtes, coloré
Par les teintes de la fougère.
 
Tu me guéris pendant l’été
De la soif qu’un vin plus vanté
M’avait laissé depuis la veille** ;
Ton goût suret, mais doux aussi,
Happant mon palais épaissi,
Me rafraîchit quand je m’éveille.
 
Eh quoi ! si gai dès le matin,
Je foule d’un pied incertain
Le sentier où verdit ton pampre !…
— Et je n’ai pas de Richelet
Pour finir ce docte couplet…
Et trouver une rime en ampre***.

 

VII

POLITIQUE.

1832.

Dans Sainte-Pélagie,
Sous ce règne élargie,
Où, rêveur et pensif,
Je vis captif,
 
Pas une herbe ne pousse
Et pas un brin de mousse
Le long des murs grillés
Et frais taillés.
 
Oiseau qui fends l’espace…
Et toi, brise, qui passe
Sur l’étroit horizon
De la prison,
 
Dans votre vol superbe
Apportez-moi quelque herbe,
Quelque gramen, mouvant
Sa tête au vent !
 
Qu’à mes pieds tourbillonne
Une feuille d’automne
Peinte de cent couleurs
Comme les fleurs !
Pour que mon âme triste
Sache encor qu’il existe
Une nature, un Dieu
Dehors ce lieu.
 
Faites-moi cette joie,
Qu’un instant je revoie
Quelque chose de vert
Avant l’hiver !
 

VIII

LE POINT NOIR.

Quiconque a regardé le soleil fixement
Croit voir devant ses yeux voler obstinément
Autour de lui, dans l’air, une tache livide.
 
Ainsi tout jeune encore et plus audacieux,
Sur la gloire un instant j’osai fixer les yeux :
Un point noir est resté dans mon regard avide.
 
Depuis, mêlée à tout comme un signe de deuil,
Partout, sur quelque endroit que s’arrête mon œil,
Je la vois se poser aussi, la tache noire !
 
Quoi, toujours ? Entre moi sans cesse et le bonheur !
Oh ! c’est que l’aigle seul — malheur à nous, malheur ! —
Contemple impunément le Soleil et la Gloire.

 

IX

LES CYDALISES.

Où sont nos amoureuses ?
Elles sont au tombeau :
Elles sont plus heureuses
Dans un séjour plus beau !
 
Elles sont près des anges,
Dans le fond du ciel bleu,
Et chantent les louanges
De la mère de Dieu !
 
Ô blanche fiancée !
Ô jeune vierge en fleur !
Amante délaissée,
Que flétrit la douleur !
 
L’éternité profonde
Souriait dans vos yeux…
Flambeaux éteints du monde
Rallumez-vous aux cieux !

 

X

NI BONJOUR NI BONSOIR.

Sur un air grec.

Nh kalimera nh wra kali
.
Le matin n’est plus ! le soir pas encore :
Pourtant de nos yeux l’éclair a pâli.
 
Nh kalimera nh wra kali.
 
Mais le soir vermeil ressemble à l’aurore,
Et la nuit plus tard amène l’oubli !

 

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* On prononce « Webre ».

** Il y a une faute, mais elle est dans le goût du temps.

*** Lisez le Dictionnaire des rimes, à l’article Ampre, vous n’y trouverez que pampre ; pourquoi ce mot si sonore n’a-t-il pas de rime ?

 

GÉRARD DE NERVAL.

La suite au prochain numéro.

 

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