item3

6 juillet 1845 – L'Illusion lettre publiée dans L’Artiste-Revue de Paris, reprend partiellement Un Roman à faire publié dans La Sylphide le 24 décembre 1842. Cette lettre sera reprise en 1853 dans Octavie, nouvelle publiée dans Le Mousquetaire (17 décembre), puis en 1854 dans Les Filles du feu.

******

 

L’ILLUSION

À Madame ***

« Je suis dans une inquiétude extrême. Depuis quatre jours je ne vous vois pas, ou je ne vous vois qu’avec tout le monde ; j’ai comme un fatal pressentiment. Que vous ayez été sincère avec moi, je le crois ; que vous soyez changée depuis quelques jours, je l’ignore, mais je le crains. Mon Dieu ! prenez pitié de mes incertitudes, ou vous attirerez sur nous quelque malheur. Voyez, ce serait moi-même que j’accuserais pourtant. J’ai été timide et dévoué plus qu’un homme ne le devrait montrer. J’ai entouré mon amour de tant de réserve, j’ai craint si fort de vous offenser, vous qui m’en aviez tant puni une fois déjà, que j’ai peut-être été trop loin dans ma délicatesse, et que vous avez pu me croire refroidi. Eh bien, j’ai respecté un jour important pour vous, j’ai contenu des émotions à briser l’âme, et je me suis couvert d’un masque souriant, moi dont le cœur haletait et brûlait. D’autres n’auront pas eu tant de ménagement, mais aussi nul ne vous a aimée comme moi, nul ne vous a peut-être prouvé tant d’affection vraie, et n’a si bien senti tout ce que vous valez.

« Parlons franchement : je sais qu’il est des liens qu’une femme ne peut briser qu’avec peine, des relations incommodes que l’on ne peut rompre que lentement. Vous ai-je demandé de trop pénibles sacrifices ? Dites-moi vos chagrins, je les comprendrai. Vos craintes, votre fantaisie, les nécessités de votre position, rien de tout cela ne peut ébranler l’immense affection que je vous porte, ni troubler même la pureté de mon amour. Mais nous verrons ensemble ce qu’on peut admettre ou combattre, et s’il était des nœuds qu’il fallût trancher et non dénouer, reposez-vous sur moi de ce soin. Manquer de franchise en ce moment, serait de l’inhumanité peut-être ; car, je vous l’ai dit, ma vie ne tient à rien qu’à votre volonté, et vous savez bien que ma plus grande envie ne peut être que de mourir pour vous !

« Mourir, grand Dieu ! pourquoi cette idée me revient-elle à tout propos, comme s’il n’y avait que ma mort qui fût l’équivalent du bonheur que vous promettez ? La mort ! ce mot ne répand cependant rien de sombre dans ma pensée. Elle m’apparaît couronnée de roses pâles, comme à la fin d’un festin ; j’ai rêvé quelquefois qu’elle m’attendait en souriant au chevet d’une femme adorée, après le bonheur, après l’ivresse, et qu’elle me disait : – Allons, jeune homme ! tu as eu toute ta part de joie en ce monde ; à présent viens dormir, viens te reposer dans mes bras. Je ne suis pas belle, moi, mais je suis bonne et secourable, et je ne donne pas le plaisir, mais le calme éternel. 

Mais où donc cette image s’est-elle déjà offerte à moi ? Ah ! je vous l’ai dit, c’était à Naples, il y a trois ans. J’avais fait rencontre à la Villa-Reale d’une jeune femme qui vous ressemblait, une très bonne créature dont l’état était de faire des broderies d’or pour les ornements d’église, je la reconduisis chez elle, bien qu’elle me parlât d’un amant qu’elle avait dans les gardes suisses et quelle tremblait de voir arriver. Pourtant, elle ne fit pas de difficulté de m’avouer que je lui plaisais davantage… Que vous dirai-je ? Il me prit fantaisie de m’étourdir pour tout un soir, et de m’imaginer que cette femme, dont je comprenais à peine le langage, était vous-même, descendue à moi par enchantement ! Pourquoi vous tairais-je toute cette aventure, et la bizarre illusion que mon âme accepta sans peine, surtout après quelques verres de lacrima-cristi mousseux que je fis apporter au souper. La chambre où j’étais entré avait quelque chose de mystique par le hasard ou par le choix singulier des objets qu’elle renfermait. Une madone noire, couverte d’oripeaux, et dont mon hôtesse était chargée de rajeunir l’antique parure, figurait sur une commode, près d’un lit aux rideaux de serge verte ; une figure de sainte Rosalie, couronnée de roses violettes, semblait plus loin protéger le berceau d’un enfant endormi ; les murs, blanchis à la chaux, étaient décorés de vieux tableaux des quatre éléments, représentant des divinités mythologiques. Ajoutez à cela un beau désordre d’étoffes brillantes, de fleurs artificielles, de vases étrusques ; des miroirs entourés de clinquant, qui reflétaient vivement la lueur de l’unique lampe de cuivre, et sur une table un Traité de la divination et des songes, qui me fit penser que ma compagne était un peu sorcière ou bohémienne pour le moins.

« Une bonne vieille, aux grands traits solennels, allait, venait, nous servant ; je crois que ce devait être sa mère ! Et moi, tout pensif, je ne cessais de regarder sans dire un mot à celle qui me rappelait si exactement votre souvenir.

« Cette femme me répétait à tous moments : – Vous êtes triste ? » Et je lui dis : « Ne parlez pas ; je puis à peine vous comprendre ; l’italien me fatigue à écouter et à prononcer. – Oh ! dit-elle, je sais encore parler autrement. – Et elle parla tout à coup dans une langue que je n’avais pas encore entendue. C’étaient des syllabes sonores, gutturales, des gazouillements pleins de charme, une langue primitive sans doute ; de l’hébreu, du syriaque, je ne sais. Elle sourit de mon étonnement et s’en alla à sa commode, d’où elle tira des ornements de fausses pierres, colliers, bracelets, couronne ; s’étant parée ainsi, elle revint à table, puis resta sérieuse fort longtemps. La vieille, en rentrant, poussa de grands éclats de rire et me dit, je crois, que c’est ainsi qu’on la voyait aux fêtes.  En ce moment l’enfant se réveilla et se prit à crier. Les deux femmes coururent à son berceau, et bientôt la même [sic] revint près de moi, tenant fièrement dans ses bras le bambino soudainement apaisé.

« Elle lui parlait dans cette langue que j’avais admirée, elle l’occupait avec des agaceries pleine de grâces ; et moi, peu accoutumé à l’effet des vins brûlés du Vésuve, je sentais tourner les objets devant mes yeux : cette femme, aux manières étranges, royalement parée, fière et capricieuse, m’apparaissait comme une de ces magiciennes de Thessalie, à qui l’on donnait son âme pour un rêve. Oh ! pourquoi n’ai-je pas craint de vous faire ce récit ? C’est que vous savez bien que ce n’était aussi qu’un rêve, où seule vous avez régné !

« Je m’arrachai à ce fantôme qui me séduisait et m’effrayait à la fois ; j’errai dans la ville déserte jusqu’au son des premières cloches, puis, sentant le matin, je pris par les petites rues derrière Chiaio [sic], et je me mis à gravir le Pausilippe au-dessus de la grotte. Arrivé tout en haut, je me promenais en regardant la mer déjà bleue, la ville où l’on n’entendait encore que les bruits du matin, et les deux îles d’Ischia et de Nisita [sic pour Nisida], où le soleil commençait à dorer le haut des villas. Je n’étais pas attristé le moins du monde ; je marchais à grands pas, je courais, je descendais les pentes, je me roulais dans l’herbe humide, mais dans mon cœur, il y avait l’idée de la mort.

« Ô dieux ! je ne sais quelle profonde tristesse habitait mon âme, mais ce n’était autre chose que la pensée cruelle que je n’étais pas aimé. J’avais vu comme le fantôme du bonheur, j’avais usé de tous les dons de Dieu, j’étais sous le plus beau ciel du monde, en présence de la nature la plus parfaite, du spectacle le plus immense qu’il soit donné aux hommes de voir ; mais à trois cents lieues de la seule femme qui existât pour moi et qui ignorait jusqu’à mon existence. N’être pas aimé et n’avoir pas l’espoir de l’être jamais ! C’est alors que je fus tenté d’aller demander compte à Dieu de ma singulière existence. Il n’y avait qu’un pas à faire : à l’endroit où j’étais, la montagne était coupée comme une falaise, la mer grondait au bas, bleue et pure ; ce n’était plus qu’un moment à souffrir. Oh ! l’étourdissement de cette pensée fut terrible. Deux fois je me suis élancé, et je ne sais quel pouvoir me rejeta vivant sur la terre, que j’embrassai. Non, mon Dieu ! vous ne m’avez pas créé pour mon éternelle souffrance. Je ne veux pas vous outrager par ma mort ; mais donnez-moi la force, donnez-moi le pouvoir, donnez-moi surtout la résolution qui fait que les uns arrivent au trône, les autres à la gloire, les autres à l’amour. »

 

GÉRARD DE NERVAL.

 

RETOUR EN HAUT DE PAGE

item1a1
LArtiste1845LIllusion