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vendredi 20 décembre 1850 – Le National, Les Faux Saulniers, 25e livraison.

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LES FAUX SAULNIERS

V [sic pour VI]

AUTRES PROJETS

L’abbé de Bucquoy fut remis dans une autre chambre qui faisait partie de la tour de la Liberté. Il continuait à travailler à la conversion du luthérien baron de Peken, et toutefois il n’abandonnait pas ses projets d’évasion.

Le porte-clés l’avait beaucoup humilié en lui contant la facilité avec laquelle un nommé Du Puits avait pu s’évader de Vincennes, au moyen de fausses clés.

Ce Du Puits avait été secrétaire de M. de Chamillard, et on l’appelait la plume-d’or, à cause de son adresse calligraphique. Il n’était pas moins exercé à contrefaire les clés des portes, qu’il fondait et forgeait avec les couverts d’étain qui lui étaient prêtés pour ses repas.

Avec les fausses clés qu’il s’était procurées ainsi, ce Du Puits sortait la nuit de sa chambre, et s’en allait visiter des prisonniers et même des prisonnières, dont plusieurs l’accueillirent avec autant d’étonnement que de politesse.

Il avait fini par s’échapper de Vincennes, et se réfugier à Lyon avec un nommé Pigeon, son camarade de chambrée. « Jamais, a dit depuis Renneville dans ses mémoires, jamais le docteur Faust n’a passé pour un si grand magicien que ce Du Puits. »

Toutefois, il fut arrêté de nouveau à Lyon, où pour se procurer de l’argent il avait contrefait les ordonnances du roi sur les bons du trésor.

À la Bastille, Du Puits avait eu moins de bonheur qu’à Vincennes. Il était parvenu à descendre dans un fossé où les faucheurs travaillaient tout le jour, et il avait remarqué, d’avance, que ces gens se retiraient le soir par une porte souterraine qu’ils ne fermaient pas. De sorte qu’il se dirigea de ce côté ; mais il était encore jour, et un factionnaire lui tira un coup d’arquebuse, après quoi on le ramena dans la Bastille où, après une longue maladie, on ne le vit plus marcher qu’avec une potence sous le bras.

La fin de cette histoire n’était pas rassurante. Cependant l’abbé de Bucquoy n’abandonna pas ses projets. Il avait toujours l’attention de dépouiller les bouteilles qu’on lui servait de leur garniture d’osier, prétendant devant le porte-clés que cela lui servait à allumer le feu le matin. Pendant toute la journée, il tressait cet osier avec le fil emprunté à une partie de ses draps, de ses serviettes et de la toile de ses matelas, ayant soin, du reste, de refaire les ourlets des uns et de recoudre les autres de manière à ce qu’on ne pût rien soupçonner.

Le baron de Peken travaillait, de son côté, à faire des outils avec des morceaux de fer dérobés çà et là, des débris de casseroles et des clous. On aiguisait ensuite toute cette ferraille, passée au feu, aux cruches de grès qui contenaient l’eau.

Les cordes d’osier et de fil étaient les plus embarrassantes. L’abbé de Bucquoy souleva quelques carreaux de la chambre, et parvint à établir une cachette imperceptible pour y garder ces matériaux. Un jour seulement, à force de creuser, il fit enfoncer le plancher, dont les solives étaient pourries, de sorte qu’il tomba, avec le baron de Peken, dans la chambre inférieure, qui était habitée par un jésuite… dont l’esprit était troublé précédemment, mais que cette aventure acheva de rendre fou.

L’abbé de Bucquoy et son compagnon n’avaient reçu que de faibles contusions. Le jésuite criait si haut : « Au secours ! à l’aide ! » que l’abbé l’engagea en latin à se tenir tranquille, lui promettant de l’associer à ses projets d’évasion. Le jésuite, faible d’esprit comme il était, crut qu’on en voulait à sa vie et cria encore plus fort.

Les portes-clés arrivèrent, et l’abbé de Bucquoy, ainsi que le baron, jetèrent à leur tour les hauts cris sur leur chute, due au peu de solidité du plafond.

On les remit dans leur chambre et ils purent à temps faire disparaître les échelles de corde cachées sous les carreaux ainsi que la ferraille nécessaire à l’évasion ; seulement, un jour, ils virent venir un menuisier qui devait faire un guichet à la porte… L’abbé demanda les raisons de ce travail et on lui répondit que l’on pratiquait ce guichet pour pouvoir donner à manger au jésuite fou que l’on mettrait là. Quant à eux ils devaient être transportés dans une chambre plus belle… Ce n’était pas là le compte des deux amis, qui étaient parvenus à scier leurs barreaux et que leurs préparatifs assuraient d’un succès prochain.

L’abbé demanda à voir le gouverneur, et lui dit qu’il se plaisait dans sa chambre, et qu’en outre, si l’on voulait le séparer du baron de Peken, la conversion de ce dernier deviendrait impossible, attendu qu’il n’avait confiance qu’à ses exhortations amicales… Le gouverneur fut inflexible : et l’abbé, en rentrant, avertit l’Allemand de ce qui s’était passé.

Il lui conseilla alors de feindre une grande mélancolie de quitter le logement, et de faire semblant de se tuer. Le baron fit si bien semblant, qu’au lieu de se tirer un peu de sang, il se coupa les veines des bras ; de sorte que l’abbé, effrayé de voir couler tant de sang, appela au secours. Les sentinelles avertirent le corps de garde, et le gouverneur vint lui-même, manifestant beaucoup de pitié.

La raison principale de cette conduite était que, depuis quelque temps déjà, il avait reçu l’ordre de mettre le baron en liberté… Mais, pour gagner encore sur sa pension, il prolongeait le plus possible sa captivité.

Après cette aventure, l’abbé de Bucquoy fut transporté non au cachot, mais dans un de ces étages des tours qu’on appelle calottes. Des prisonniers précédents s’étaient avisés de peindre les murs de cette chambre en y traçant des figures effrayantes, et des sentences de la Bible « propres à préparer à la mort. »

D’autres prisonniers, moins religieux que politiques, avaient inscrit cette épigramme sur le mur :

Sous Fouquet, qu’on regrette encor,
L’on jouissait du siècle d’or ;
Le siècle d’argent vint ensuite,
Qui fit naître Colbert ; concevant du chagrin,
L’ignare Pelletier, par sa fade conduite,
Amena le siècle d’airain.
Et la France, aujourd’hui, sans argent et sans pain,
Au siècle de fer est réduite
Sous le vorace Pontchartrain !

Un autre, plus hardi, s’était permis de graver dans le mur ces quatre vers :

Louis doit se consoler de perdre par la guerre
Milan, Naples, Sicile, Espagne et Pays-Bas :
Avec la Maintenon, ce prince n’a-t-il pas
Le reste de toute la terre !

L’abbé ne se plaisait pas dans cette chambre octogone, voûtée en ogives, où il se trouvait seul. On lui offrit de le mettre en société avec un capucin nommé Brandebourg ; mais après avoir accepté cette compagnie, il se plaignit de ce que ce religieux avait de grands airs et voulait être traité de prince. Il demanda au gouverneur d’être mis avec quelque bon garçon protestant qu’il pût convertir. Il parla même d’un nommé Grandville, dont les prisonniers de la chambre précédente s’étaient entretenus déjà avec lui.

C’était un homme entreprenant que ce Grandville, et beaucoup moins porté à la conversion qu’aux idées de fuite, dans lesquelles il s’entendait parfaitement avec l’abbé de Bucquoy.

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samedi 21 décembre 1850 – Le National, Les Faux Saulniers, 26e livraison.

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LES FAUX SAULNIERS

VI [sic pour VII]

DERNIÈRES TENTATIVES DE L’ABBÉ COMTE DE BUCQUOY

L’abbé et Grandville travaillaient à percer le mur, et y réussissaient en démolissant une ancienne fenêtre bouchée par la maçonnerie, lorsque tout à coup ils virent arriver deux nouveaux hôtes, dont l’un était le chevalier de Soulanges, homme sûr, que l’abbé avait connu précédemment. Ils s’embrassèrent. Quant au quatrième, c’était une sorte de fou nommé Gringalet, que l’on soupçonnait d’être espion, car dans les grandes chambrées il y en avait toujours un. On parvint à lui rendre la vie si désagréable qu’il voulut sortir, et fut remplacé par un autre.

Les quatre prisonniers, se reconnaissant pour des hommes d’honneur et de vrais frères, tinrent conseil sur les moyens de s’évader, et le plan proposé par l’abbé de Bucquoy obtint, dès l’abord, l’approbation générale.

Il s’agissait simplement de limer les grilles de la fenêtre et de descendre, la nuit, dans le fossé au moyen de cordes de fil et d’osier. L’abbé était parvenu à conserver quelques-unes de celles qu’il avait filées avec le baron de Peken, et instruisit ses compagnons à en faire d’autres, ainsi qu’à fondre des crampons.

Quant à la question de limer les barreaux, il fit voir une petite lime qu’il était parvenu à conserver et qui suffisait à tout le travail.

Seulement ses précédentes traverses l’avaient rendu méfiant, et il voulut encore que chacun s’engageât, par les serments les plus forts, à ne point trahir les autres. Il écrivit des passages de l’Évangile avec une plume de paille et de la suie délayée, et fit jurer solennellement tous ses compagnons.

Mais une difficulté s’éleva quant à l’endroit par lequel on attaquerait la contrescarpe, une fois dans le fossé.

L’abbé penchait pour la contrescarpe voisine du quartier Saint-Antoine ; d’autres étaient d’avis « de passer par la demi-lune dans le fossé qui donne hors de la porte ».

Les avis furent tellement partagés qu’il fallut nommer un président… On finit par convenir de ce point important qu’une fois dans le fossé, chacun se sauverait à sa mode.

Ce fut le 5 mai à deux heures du matin que l’évasion fut accomplie.

Il fallait, pour soutenir la corde, un crampon avancé hors de la fenêtre qui lui donnât du dégagement. On avait construit l’apparence d’une sorte de cadran solaire, maintenu par un bâton hors de la croisée, afin d’habituer les regards des sentinelles à l’appareil que l’on projetait. Il fallut encore teindre les cordes en noir de suie, et les établir sur le crampon avancé hors de la fenêtre. Comme on risquait d’être vu en passant devant l’étage inférieur, on avait eu la précaution de laisser pendre une couverture sous prétexte de la faire sécher.

L’abbé de Bucquoy descendit le premier. On était convenu qu’il surveillerait la marche du factionnaire et avertirait ses camarades au moyen d’un cordon qu’il tirerait pour indiquer le danger ou le moment favorable. Il resta plus de deux heures s’abritant dans les hautes herbes sans voir descendre personne.

Ce qui avait retenu ces pauvres gens c’est que Grandville, à cause de son épaisseur ne pouvait passer à travers la brèche faite à la grille, que l’on essayait en vain d’élargir.

Deux des prisonniers finirent par descendre, et apprirent à l’abbé de Bucquoy que Grandville s’était sacrifié dans l’intérêt de tous disant « qu’il valait mieux qu’un seul pérît. »

L’abbé n’était inquiet que de la sentinelle ; il offrit d’aller la saisir, attendu que sa marche et son retour gênaient singulièrement le projet de franchir la contrescarpe du côté de la rue Saint-Antoine. Ses amis ne furent pas du même avis, et voulurent s’enfuir d’un autre côté en s’aidant de la hauteur des herbes qui les dérobaient aux regards.

L’abbé, qui n’abandonnait jamais une opinion, resta seul dans le même lieu, attendit que la sentinelle fût éloignée, et se mit à gravir le mur, au-delà duquel il trouva encore un autre fossé. Le fossé fut encore franchi, et il se trouva de l’autre côté sur une gouttière donnant sur la rue Saint-Antoine. Il n’eut plus qu’à descendre le long du toit d’un pavillon qui servait aux marchands bouchers.

Au moment de quitter la gouttière, il voulut voir encore ce que devenaient ses camarades ; mais il entendit un coup de fusil, ce qui lui fit penser qu’ils avaient essayé sans succès de désarmer le factionnaire.

L’abbé de Bucquoy, en sautant hors de la gouttière, s’était fendu le bras à un crochet d’étal. Mais il ne s’occupa point de cet inconvénient et descendit vite la rue Saint-Antoine, puis il gagna celle des Tournelles, et traversant Paris, il arriva à la porte de la Conférence où demeurait un de ses amis du café Laurent. On le cacha pendant quelques jours. Ensuite il ne fit pas la faute de rester dans Paris, et parvint, avec un déguisement, à gagner la Suisse par la Bourgogne. On ne dit pas qu’il s’y fût arrêté de nouveau à faire des discours aux faux saulniers.

L’évasion de l’abbé eut des suites très graves pour les prisonniers qui étaient restés à la Bastille. Jusque-là, c’était un dicton populaire qu’on ne pouvait s’échapper de cette forteresse… Bernaville fut tellement troublé de cette aventure qu’il fit couper tous les arbres du jardin et des allées qui entouraient les remparts. Puis, ayant reçu l’avis par Corbé du moyen qu’employaient certains prisonniers pour communiquer avec le dehors, il fit tuer tous les pigeons et les corbeaux qui trouvaient asile au sommet des tours, et jusqu’aux passereaux et aux rouges-gorges qui faisaient la consolation des prisonnières.

Corbé fut soupçonné de s’être laissé tromper dans sa surveillance par les cadeaux que lui faisait l’abbé de Bucquoy. De plus, sa conduite avec les prisonnières lui avait attiré déjà des reproches.

Il était devenu très amoureux de la femme d’un Irlandais nommé Odricot, enfermée à la Bastille sans que son mari sût même qu’elle existât si près de lui. Corbé et Giraut (l’aumônier) faisaient la cour à cette dame, qui devint grosse enfin… t l’on ne put savoir de qui était l’enfant.

Cependant Corbé se persuada qu’il était de lui seul, et parvint, par ses relations, à obtenir la grâce de la dame Odricot, qui était fort belle, quoique une peu rouge de cheveux. Corbé était très avare, au point qu’on lui attribuait la mort d’un ministre protestant, nommé Cardel, qu’il aurait laissé périr de faim pour hériter de quelques pièces d’argenterie que possédait ce pauvre homme. Mais la dame Odricot sut le dominer au point qu’il se ruina à lui donner un carrosse, des domestiques et tous les dehors d’une grande existence. Sur des plaintes assez fondées, on finit par le casser, et tout porte à croire qu’il finit malheureusement.

Bernaville, gorgé d’or à ce point que l’on calcula qu’il devait faire six cent mille francs de bénéfice, par an, sur les prisonniers, fut remplacé par Delaunay, seulement vers l’époque de la mort de Louis XIV. Le dernier prisonnier de considération qu’il ait reçu était ce jeune Fronsac, duc de Richelieu, que l’on avait surpris un jour caché sous le lit de la duchesse de Bourgogne, épouse de l’héritier de la couronne… Les mauvaises langues du temps remarquèrent qu’il était triste que les lauriers du duc de Bourgogne ne l’eussent pas préservé d’un tel affront. Il mourut, du reste, peu de temps après, laissant à Fénelon le regret d’avoir perdu beaucoup de belles pensées et de belles phrases à l’instruire des devoirs de la royauté.

 

VII [sic pour VIII]

CONCLUSION

Nous avons montré l’abbé de Bucquoy s’échappant de la Bastille, ce qui n’était pas chose facile ; il serait maintenant fastidieux de raconter ses voyages dans les pays allemands, où il se dirigea en sortant de Suisse. Le comte de Luc, auquel J.B. Rousseau a adressé une ode célèbre, était là ambassadeur de France et s’employa à faire sa paix avec la cour. Mais il n’y put réussir, non plus que la tante de l’abbé, la douairière de Bucquoy, qui adressa au roi un placet commençant ainsi :

« La veuve du comte de Bucquoy remontre très humblement à Votre Majesté que le sieur abbé de Bucquoy, neveu du feu comte mon époux, a eu le malheur d’être arrêté près de Sens pour le sieur abbé de La Bourlie, envoyé prétendu de M. de Marlborough, afin d’encourager les fauxçonniers répandus dans la Bourgogne et dans la Champagne, et tâcher d’y pratiquer une espèce de rébellion. »

La comtesse indiquait ensuite la fausseté de cette arrestation et peignait les souffrances qu’avait dû subir un fidèle sujet comme le comte abbé de Bucquoy, confondu avec des révoltés et retenu d’abord dans la prison de Soissons avec les gens coupables de l’enlèvement de M. de Beringhen (1).

La comtesse tâche ensuite de faire valoir le courage qu’a eu son neveu de s’échapper de la Bastille, sans aucun éclat, le 5 mai, au prix de beaucoup de sueurs et de travaux… Cependant arrivé en lieu étranger, il demande à faire valoir son innocence, protestant qu’il est un des plus zélés sujets du roi, mais, « de ces sujets à la Fénelon, qui vont droit à la vérité, où le prince trouve cette gloire qui ne doit son éclat qu’à la vertu… »

La comtesse fait encore observer qu’ « il serait bon que les écrous de son neveu fussent partout rayés et biffés, à Sens, à Soissons, au Fort-l’Évêque et à la Bastille, et qu’il soit rétabli des tous ses droits, honneurs, prérogatives et dignités, et qu’on lui restituât plus de six cents pistoles qui lui avaient été enlevés dans ses divers emprisonnements ». Elle fait remarquer aussi que le valet de chambre et la servante de son neveu, Fournier et Louise Deputs, ont emporté deux mille écus qu’il possédait au moment de son évasion.

La douairière de Bucquoy finit par demander pour son neveu un emploi honorable, soit dans les armées du roi, soit dans l’église, lui-même étant également disposé à tout ce que l’ordre voudra de lui, « et trouvant tout bon, pourvu que ce soit le bien qu’il puisse remplir ».

La date est du 22 juillet 1709.

Ce placet n’obtint aucune réponse.

 

Lorsque l’on se retrouve en Suisse, il est très facile de descendre le Rhin soit par les bateaux ordinaires, soit par les trains de bois qui emportent souvent des villages entiers sur leurs planchers de sapin. Les branches du Rhin, canalisées, facilitent encore l’accès des Pays-Bas.

Nous ne savons comment l’abbé de Bucquoy se rendit de Suisse en Hollande, mais il est certain qu’il parvint à s’y faire bien recevoir du grand pensionnaire Heinsius qui, comme philosophe, l’accueillit les bras ouverts.

L’abbé de Bucquoy avait tracé déjà tout un plan de république applicable à la France, qui donnait les moyens de supprimer la monarchie ! Il avait intitulé cela : Anti-Machiavélisme, ou Réflexions métaphysique sur l’autorité en général et sur le pouvoir arbitraire en particulier.

« On peut dire, observait-il dans son mémoire, que la république n’est qu’une réforme, par occasion, de l’abus que le temps amène dans l’administration du peuple. »

 

(1) La Biographie universelle de Michaud dit M. le Premier. Le livre semi-allemand que nous possédons nous fournit cet autre nom.

GÉRARD DE NERVAL

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dimanche 22 décembre 1850 – Le National, Les Faux Saulniers, 27e livraison.

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LES FAUX SAULNIERS

VI [sic pour VII]

CONCLUSION (suite)

L’abbé de Bucquoy, par esprit de conciliation probablement, ajoute que la monarchie est de même parfois un remède violent contre les excès d’une république… « La Nature se rencontre dans ces deux gouvernements, républicain ou monarchique, mais non pas de plein gré comme dans le premier. »

Il avoue que le pouvoir monarchique entre les mains d’un sage serait le plus parfait de tous, mais où trouver ce sage ?… Partant, l’état républicain lui paraît être le moins défectueux de tous.

« L’autorité arbitraire (dans les idées de l’abbé c’est le gouvernement de Louis XIV) ne se sert que trop de Dieu, mais à quoi ? à couvrir son injustice… Elle peut surprendre la multitude, ou le géhenner de telle manière que son air muet semble applaudir ; mais on doit encore prendre garde… Il ne faut que quelques hommes d’une certaine trempe, une veine, un moment, un presque rien qui s’offre à propos, pour réveiller dans le peuple ce qui y semble assoupi.

Quel fonds faites-vous, ajoute l’abbé, sur les athées couverts, qui, non plus que vous, ne pensent qu’à eux ? N’attendez pas qu’il s’échauffent pour vous dans l’occasion. ‘Ils suivront le Temps en vous laissant dans la surprise qu’ils vous ont les premiers manqué’ »

Notre travail maintenant ne peut être que le complément d’une biographie, où nous devons seulement indiquer l’abbé de Bucquoy comme l’un des précurseurs de la première révolution française. L’ouvrage, dont on vient de voir l’esprit général, est suivi d’un Extrait du Traité de l’existence de Dieu, dans lequel l’auteur cherche à démontrer, contre les philosophes matérialistes, que la matière n’est pas en possession de son existence et de son mouvement par sa propre vertu.

« Les corps sont aussi peu par eux-mêmes le mouvement et la régularité du mouvement, que l’existence. À ce compte, le hasard est-il quelque chose de tout cela ? Par là même il dépend. Subsiste-t-il par lui-même sans être rien de ce qu’on vous a dit ? Alors c’est Dieu. N’est-il ni l’un ni l’autre ? Ce n’est rien ! »

L’auteur, on le voit, lutte ici contre certaines idées du temps qui préparaient d’Holbach et La Mettrie ; il ne peut s’empêcher de faire encore, en finissant, une critique de la cour de Louis XIV, en disant : « Ô mon Dieu, on vous confesse assez de bouche ; mais qui est-ce qui vous avoue de cœur ? N’y aura-t-il que vous, Seigneur, qui n’auriez aucun crédit parmi les hommes, si ce n’est comme prétexte à leur injustice ? »

Le gouverneur des Pays-Bas tint beaucoup compte des projets de l’abbé de Bucquoy ; mais il était difficile d’établir alors en France une république ; et, de plus, cela n’eût pu se faire que par le triomphe des alliés.

L’abbé n’eut donc que des succès de salon en Hollande, où il passa pour un profond métaphysicien. On l’écoutait avec faveur dans les réunions, et là il obtenait partout l’assentiment de cette France dispersée à l’étranger par les persécutions de toutes sortes, et qui se composait de catholiques hardis aussi bien que de protestants. Les deux partis s’unissaient dans la haine de celui qui se faisait adresser ces épithètes : Viro immortali ou fit regia divo.

À propos du placet adressé au roi par sa tante, les dames de La Haye en blâmèrent le ton. Ce n’était plus, dit-on, la mode en France de parler si haut ni si naïvement… « Il en avait coûté cher à M. de Cambray, qui pourtant s’était enveloppé dans son style… »

À l’époque de la mort de Louis XIV, l’abbé de Bucquoy écrivit ces quatre vers avec ce titre :

 

Son dernier rôle

(La scène est à Saint-Denis.)

Le voilà mis dans le cavot (sic) ;
C’est donc la fin de son histoire
Mais, pour épargner sa mémoire,
Le flatte bien qui n’en dit mot.

Il y avait peut-être un peu d’exagération dans cette remarque de l’abbé. « Vrai roman que son règne », dit-il plus loin. « Je le veux, je le puis ! » telle était sa devise. — Qu’a-t-il fait ? Rien.

Que ne peut-on redonner la vie à des milliers d’hommes sacrifiés à ses desseins ! »

C’est à la mère du Régent que le comte de Bucquoy adressait ces observations de son refuge en Hanovre le 3 avril 1717.

L’abbé de Bucquoy, se trouvant à Hanovre, publia des réflexions sur le décès inopiné du roi de Suède. En faisant observer la position qu’avaient à maintenir les princes, il écrivit cette phrases : « Quel opprobre et quel reproche sur tous ceux que la Providence plaça sur le chandelier, de n’y figurer pas mieux que sous le boisseau. » Il ajoutait : « L’âme d’un misérable particulier en un prince me choque étrangement. »

Quant à Sa Majesté suédoise, il lui reproche d’avoir lu trop jeune Quinte-Curce… « Gardez-vous, ajoute-t-il, d’un homme qui n’a qu’un livre dans sa poche.

Déterminé soldat partout, grenadier par excellence, c’était son humeur ; mais ses lectures de Quinte-Curce l’ont perdu. De sa gloire de Nerva, réduit à fuir à Pultava, aventurier à Bender, il se fait tuer sans besoin à Fredrischstalh !… »

Voilà à quels raisonnements politiques l’abbé de Bucquoy s’occupait à Hanovre vers 1718. Mais en 1721 il ne se préoccupa plus que des femmes, faisant accessoirement des observations « sur la malignité du beau sexe ». On trouve dans ce nouveau livre cette phrase :

« Ô femme ! l’extrait d’une côte ! fille de la nuit et du sommeil : Adam dormait quand Dieu te fit… S’il eût été éveillé, peut-être aurait-on eu de meilleure besogne : ou bien il aurait prié le Seigneur de rendre l’os de ses os plus souple, du moins du côté de la tête.

Adam aurait pu aussi dire à Dieu : ‘Laisse ma côte en repos : j’aime mieux être seul qu’en mauvaise compagnie… »

L’abbé de Bucquoy trouva encore un grand accueil à la cour de Hanovre, où on le fit loger dans le palais. Seulement, il ne s’attendait pas à y trouver une dame nommée Martha, qui était la concierge et qui le fit souffrir en plusieurs occasions. Cette femme était fort avare, et tirait tout ce qu’elle pouvait de l’abbé.

Il était allé à Leipzig et on lui avait envoyé de l’argent pendant son absence. En revenant, il n’entendit parler de rien ; mais une lettre l’avertit de ce qui lui était envoyé. Alors il se plaignit, et la concierge lui répondit que, dans son absence, elle avait employé l’argent, mais qu’elle le lui rendrait plus tard. Il se borna à lui répondre en allemand : « Es ist nicht recht (Ce n’est pas juste).»

Cependant, comme il s’en était plaint au mari, elle vint chez l’abbé le matin, en chemise blanche et nu-jambes avec un cotillon fort court… « Que sait-on, dit l’abbé, si ce n’était pas une Phèdre furieuse d’amour et de rage… » C’est alors qu’il courut à ses pistolets « pour y mettre de la dragée. La dame eut soin de s’échapper très vite… »

Ces dernières persécutions furent très sensibles à l’abbé de Bucquoy, qui plusieurs fois s’en plaignit à Sa Majesté britannique, de qui dépendait le gouvernement de Hanovre. On peut croire que dans ses dernières années, c’est-à-dire vers quatre-vingt-dix ans, son esprit s’affaiblissait et l’amenait à s’exagérer bien des choses.

Nous n’avons pas d’autres renseignements touchant les dernières années de l’abbé comte de Bucquoy.

Cet écrivain nous a paru remarquable, tant par ses évasions que par le mérite relatif de ses écrits. Nous ne devons pas toutefois le confondre avec un nommé Jacques de Bucquoy, dont la Bibliothèque nationale possède un livre intitulé : Reïse door de Indiën, door Jacob de Bucquoy, vingt-sept feuilletons, publié dans Le National du jeudi 24 octobre 1850 au dimanche 22 décembre 1850.

Harlem, Jan Bosch, — 1744.

Le comte de Bucquoy, après son évasion, resta, soit en Hollande, soit en Allemagne, et n’alla pas aux Indes. Un de ses parents peut-être y fit une excursion vers cette époque.

L’auteur de ce feuilleton historique ayant terminé son travail, sur une biographie qu’il a cru utile à l’histoire de son pays, n’a plus qu’à prier la Bibliothèque nationale de vouloir bien accepter l’Histoire de l’abbé de Bucquoy, qui manque à sa collection, ainsi que le volume qui contient la relation des guerres du comte de Bucquoy, son oncle, en Bohême.

Ce dernier ouvrage a moins de valeur que l’autre, qui ne se recommande, du reste que par sa rareté.

 

GÉRARD DE NERVAL

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