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samedi 23 novembre 1850 – Le National, Les Faux Saulniers, 17e livraison.

Daté de Ver, petit village valoisien au sud d’Ermenonville, le feuilleton poursuit la pérégrination de Nerval et Sylvain en direction de Dammartin où Nerval pourra prendre la voiture de Soissons vers le château berceau de la famille de Longueville. Mais les deux promeneurs se perdent en chemin dans les marécages des bords de la Thève, qu’ils connaissent pourtant tous deux parfaitement. Ils vont faire étape à Ver, où Sylvain présente à Nerval le synopsis d’un drame qu’il a composé sur la mort de Rousseau. Le titre de ce drame, prêté ici à Sylvain, figure sur le projet d’ « Œuvres complètes » remis par Nerval à Paul Lacroix quelques jours avant sa mort.

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LES FAUX SAULNIERS

Ver.

J’aime beaucoup cette chaussée, — dont j’avais conservé un souvenir d’enfance, — et qui, passant devant le château, rejoint les deux parties du village, ayant quatre tours basses à ses deux extrémités.

Sylvain me dit : « Nous avons vu la tombe de Rousseau : il faudrait maintenant gagner Dammartin, où nous trouverons des voitures pour nous mener à Soissons, et de là, à Longueval. Nous allons nous informer du chemin aux laveuses qui travaillent devant le château.

« Allez tout droit par la route à gauche, nous dirent-elles, ou, également par la droite… Vous arriverez, soit à Ver, soit à Ève, — vous passerez par Othys, et en deux heures de marche vous gagnerez Dammartin. »

Ces jeunes filles fallacieuses nous firent faire une route bien étrange ; — il faut ajouter qu’il pleuvait.

« Les premiers que nous rencontrerons dans le bois, dit Sylvain (avec plus de raison que de français), nous les consulterons encore… »

Les premiers furent trois hommes qui se suivaient et remontaient, d’une sente, sur le chemin.

C’était le régisseur de M. Ernest de Girardin, — suivi d’un architecte, qu’on reconnaissait au mètre qui lui tenait lieu de canne, et d’un paysan en blouse bleue, qui venait ensuite. Nous étions disposés à leur demander de nouveaux renseignements.

« Faut-il saluer le régisseur ? dis-je à Sylvain. Il a un habit noir. »

Sylvain répondit :

« Non : les gens qui sont dans leur pays doivent saluer les premiers. »

Le régisseur passa, étonné de ne pas recevoir le coup de casquette… qui sans doute lui avait été adressé déjà dans plusieurs occasions.

L’architecte passa derrière le régisseur, comme s’il ne voyait personne. Le paysan seul ôta son bonnet. Nous saluâmes le paysan.

« Vois-tu, me dit Sylvain, nous n’avons pas fait de bassesses… et nous rencontrerons plus loin quelque bûcheron qui nous renseignera. »

La route était fort dégradée, avec des ornières pleines d’eau, qu’il fallait éviter en marchant sur les gazons. D’énormes chardons, qui nous venaient à la poitrine, — chardons à demi-gelés, mais encore vivaces, — nous arrêtaient quelquefois.

Ayant fait une lieue, nous comprîmes que ne voyant ni Ver, ni Ève, ni Othys, ni seulement la plaine, nous pouvions nous être fourvoyés.

Une éclaircie se manifesta tout à coup à notre droite, quelqu’un de ces coupes sombres qui éclaircissent singulièrement les forêts…

Nous aperçûmes une hutte fortement construite en branches rechampies de terre, avec un toit de chaume tout à fait primitif. Un bûcheron fumait sa pipe devant la porte.

« Pour aller à Ver ?…

— Vous en êtes bien loin… En suivant la route, vous arriverez à Montaby.

— Nous demandons Ver, — ou Ève…

— Eh bien ! vous allez retourner… vous ferez une demi-lieue (on peut traduire cela si l’on veut en mètres, à cause de la loi), puis, arrivés à la place où l’on tire l’arc, vous prendrez à droite. Vous sortirez du bois, vous trouverez la plaine, et ensuite tout le monde vous indiquera Ver. »

Un politesse en vaut une autre. Cependant, le bûcheron ne voulut pas accepter un cigare, — en quoi je le blâme.

Nous avons retrouvé la place du tir, avec sa tribune et son hémicycle destiné aux sept vieillards. Puis nous nous sommes engagés dans un sentier qui doit être fort beau quand les arbres sont verts. Nous chantions encore, pour aider la marche et peupler la solitude, une chanson du pays qui a dû bien des fois réjouir les compagnons :

Après ma journée faite… — Je m’en fus promener ! (bis)
En mon chemin rencontre — Une fille à mon gré.
Je la pris par sa main blanche… — Dans les bois je l’ai menée.
Quand elle fut dans les bois… — Elle se mit à pleurer.
— Ah ! qu’avez-vous la belle ? — Qu’avez-vous à pleurer ?
— Je pleure mon innocence… — Que vous me l’allez ôter !
— Ne pleurez pas tant la belle… — Je vous la laisserai.
Je la pris par sa main blanche, — Dans les champs je l’ai menée.
Quand elle fut dans les champs — Elle se mit à chanter.
— Ah! qu’avez-vous la belle , — Qu’avez-vous à chanter ?
— Je chante votre bêtise — De me laisser aller :
Quand on tenait la poule, — Il fallait la plumer, etc.

Ces chansons-là ne finissent jamais… cependant ici le sens est complet. Je remarque seulement ce mélange de vers blancs et d’assonances, — qui ne nuit nullement à l’expression musicale. L’exemple est plus beau, certes, dans la chanson dont j’ai cité les premiers vers, et dont l’air est tendre et d’une mélancolie sublime :

Dessous les rosiers blancs,
La belle se promène :
Blanche comme la neige…
Belle comme le jour !
Au jardin de son père,
Trois cavaliers l’ont pris !…

Il faudrait prise, selon notre langue actuelle (1), que la mode et l’Académie arrangent à leur manière ; — je ne veux que remarquer la possibilité de faire de la musique sur des vers blancs. C’est ainsi que les Allemands, à l’époque de Klopstock, et par imitation depuis, faisaient des vers rithmés dans le système des brèves et des longues, — comme les Latins.

On dira que nous ne savons écrire qu’en prose. — Mais où est le vers ?… dans la mesure, dans la rime — ou dans l’idée ?

La route se prolongeait comme le diable ; je ne sais trop jusqu’à quel point le Diable se prolonge, — ceci est la réflexion d’un Parisien. — Sylvain, avant de quitter le bois, fit entendre encore ces vers de l’époque de Louis XIV :

C’était un cavalier
Qui revenait de Flandre…

Le reste est difficile à raconter. — Le refrain s’adresse au tambour, et il lui dit :

Battez la générale
Jusqu’au point du jour !

Quand Sylvain, — homme taciturne — se met à chanter, on n’en est pas quitte facilement. — Il m’a chanté je ne sais quelle chanson des Moines rouges, qui habitaient primitivement Châalis. — Quels moines ! C’étaient des Templiers ! — le roi et le pape se sont entendus pour les brûler.

Ne parlons plus de ces moines rouges.

Au sortir de la forêt, nous nous sommes trouvés dans les terres labourées. Nous emportions beaucoup de terre à la semelle de nos souliers ; — mais nous finissions par la rendre plus loin dans les prairies… Enfin, nous sommes arrivés à Ver. — C’est un gros bourg.

L’hôtesse était aimable et sa fille fort avenante, — ayant de beaux cheveux châtains, une figure régulière et douce, et ce parler si charmant des pays de brouillard, qui donne aux plus jeunes filles des intonations de contralto, par moments !

« Vous voilà, mes enfants, dit l’hôtesse… Eh bien, on va mettre un fagot dans le feu !

— Nous vous demandons à souper, sans indiscrétion.

— Voulez-vous, dit l’hôtesse, qu’on vous fasse d’abord une soupe à l’oignon ?

— Cela ne peut pas faire de mal, et ensuite ?

— Ensuite, il y a aussi de la chasse. »

Nous vîmes là que nous étions bien tombés.

Sylvain a un talent, — c’est un garçon pensif, — qui n’ayant pas eu beaucoup d’éducation, se préoccupe pourtant de parfaire ce qu’il n’a reçu qu’imparfait du peu de leçons qui lui ont été données.

Il a des idées de tout. — Il est capable de composer une montre… ou une boussole. — Ce qui le gêne, dans la montre, c’est la chaîne, qui ne peut se prolonger assez… Ce qui le gêne, dans la boussole, c’est que cela fait seulement reconnaître que l’aimant polaire du globe attire forcément les aiguilles ; — mais que sur le reste, — sur la cause et sur les moyens de s’en servir, les documents sont imparfaits.

L’auberge, un peu isolée, mais solidement bâtie, où nous avons pu trouver asile, offre à l’intérieur une cour à galerie d’un système entièrement valaque… Sylvain a embrassé la fille, qui est assez bien découplée, et nous prenons plaisir à nous chauffer les pieds en caressant deux chiens de chasse, attentifs au tourne-broche, — qui est l’espoir d’un souper prochain…

« Je vais, dit Sylvain, te dire le sujet d’une pièce que je voudrais faire sur la mort de Rousseau.

— Malheureux ! lui dis-je, tu médites des drames.

— Que veux-tu ? La nature indique à chacun sa voie. » Je le regardai d’un œil sévère. — Il lut :

 

À La Chevrette.

Grimm apprend de sa maîtresse, Mme d’Épinay, qu’elle est enceinte illégalement, et qu’il faut qu’elle présente une raison de santé pour s’aller cacher à Genève. Elle désire que Rousseau l’accompagne. Mme d’Houdetot, que Rousseau aime, se refuse à aider sa sœur dans l’exécution de ce projet. Rousseau refuse aussi. Aigreur, reproches, jalousie, etc. On le menace de dénoncer ses amours à Saint-Lambert, — de la chasser de l’Ermitage. Rousseau répond, et les accable. Il sort, les laissant conspirer sa ruine.

Montmorency.

La neige couvre le sol. Rousseau, dans un pavillon ouvert, « sans autre feu que celui de son cœur », écrit sa lettre à d’Alembert. Il est plein de verve. Parfois, il chantonne la chanson des Spartiates, et apostrophe ses ennemis. Thérèse apporte son déjeuner, composé d’un peu de vin, de pain et d’eau. — Tandis qu’elle donne à un inconnu, qui l’embrasse à une fenêtre, du poulet et du vin de Bordeaux, Grimm vient réclamer Rousseau, expose comiquement tous les griefs de la société, et finit par lui demander de la copie de musique. Rousseau se calme, et vante son talent dans ce genre. On apporte un paquet pour Thérèse de la part de la maréchale. Grimm félicite ironiquement le stoïcien des cadeaux qu’il reçoit. — Celui-ci se fâche, et proteste de son ignorance. Grimm se retire incrédule. Rousseau appelle Thérèse, l’accable de reproches : « Vous me déshonorez, etc. » — Le libraire Duchesne entre, lui disant qu’il n’ose pas publier l’Émile, sans supprimer le Vicaire. Rousseau s’y refuse, se retranchant derrière le libraire de Hollande. Duchesne lui répond que cette édition sera falsifiée. Rousseau, que cette nouvelle trouble jusqu’au délire, voit entrer Saint-Lambert, qui, averti par Mme d’Épinay, vient l’accuser de déloyauté. Rousseau reste confondu.

Aubonne.

Rousseau a voulu revoir Mme d’Houdetot. Elle est dans les larmes à cause de la jalousie de Saint-Lambert. Rousseau s’élève jusqu’à l’offre de sa vie. « Mais non, reprend-il, le Parlement me poursuit. Dis un mot, et je vais, malgré toutes les instances, me livrer au bourreau qui a déjà lacéré mon livre. » Saint-Lambert entre. Il a tout entendu, ouvre ses bras et pardonne, — et lui annonce qu’il est chargé par MM. de Luxembourg et Malesherbes de réclamer leurs lettres compromettantes et de hâter sa fuite. — Ici, Rousseau lâche une tartine contre les grands, les magistrats et les prêtres, dit qu’il répondra et écrasera l’archevêque Beaumont, qui a la lâcheté de la calomnier en pleine chaire, et qu’il emportera dans son exil la joie d’avoir ébranlé jusqu’à la ruine cette société inique, prédit les horreurs d’une catastrophe révolutionnaire. (Il part)

Môtiers-Travers.

Thérèse et l’inconnu se concertent pour obliger Rousseau à quitter la Suisse ; ils rappellent ce qu’ils ont déjà fait pour cela : la scène des enfants ameutés pour lapider, leur dénonciation au consistoire, etc. ; enfin, ils arrêtent que l’inconnu fera une réclamation scandaleuse. Tout cela pour arriver à vivre dans une grande ville où ils puissent être à l’abri de l’opinion, et plus à portée de certaines ressources. Rousseau entre ; il est malade et en costume d’Arménien ; — il vient d’herboriser ; il tient de la ciguë et de la pervenche ; il parle seul de Mme de Warens, du suicide, de l’injustice des hommes, de ses souffrances, de son amour de la patrie. Thérèse lui remet un paquet, qui, dit-elle, vient d’arriver on ne sait d’où ; il l’ouvre, et n’y trouve que des libelles contre lui. Pendant l’irritation que lui cause la lecture de ces écrits, on introduit une députation du consistoire, qui vient l’engager à renoncer au projet de s’approcher de la table de communion, parce que, disent-ils, le scandale serait trop grand… Rousseau s’irrite de nouveau contre tant de misérables persécutions. — Au milieu de cette scène, se glisse l’inconnu, qui vient réclamer neuf francs que Rousseau lui aurait empruntés autrefois dans sa misère… sans avoir voulu, dit-il, les rendre à celui qui est maintenant misérable. Rousseau, sur ce fait, le chasse, et veut le conduire devant la police de Neufchâtel ; mais il est épuisé et tombe accablé en disant : « Partons, Thérèse. — Et où irons-nous ? — Où vous voudrez. »

Ermenonville.

Rousseau, assis devant une petite cabane, cause avec un jeune enfant. L’enfant va, vient, apporte des plantes. « Quelle est celle-ci ? — C’est de la ciguë ? Apporte-moi toutes celles que tu rencontreras. » Thérèse vient déposer le café de Rousseau près de lui, et aperçoit dans ses mains un pistolet : « Qu’allez-vous faire ? — Mettre fin à une existence dont vous avez fait un long martyre. » Il sait tout et dit tout. « Ce père de vos enfants, que l’on m’accuse d’avoir abandonnés, est ici palefrenier dans cette maison, etc. » Thérèse s’agenouille. « Il est trop tard !… Souvenez-vous seulement qu’aux yeux du monde, je vous ai permis de porter un nom qui sera désormais glorieux. » L’enfant revient ; Rousseau dit à Thérèse de sortir : celle-ci, sans bouger, lui montre le pistolet. Rousseau le lui donne : elle sort. Puis, en causant avec l’enfant, il exprime le jus des ciguës dans son café, qu’il boit tranquillement en caressant l’enfant. « Viendrez-vous ce soir à la fête du château ? — Non. — Pourquoi donc ? Il y aura M. Diderot, M. St-Lambert, Mme d’Houdetot, etc. » Ses tortures effraient l’enfant, qui fuit. Rousseau s’achève avec un autre pistolet qu’il tire de sa poche. Le bruit fait accourir tous les invités. Mme d’Houdetot se précipite la première pour le relever. — Rousseau est mort…

 

Voilà le travail, incroyablement formulé, qui résume les idées de Sylvain, — et dont il croit pouvoir faire un drame. Il a eu le malheur de trouver un exemplaire dépareillé des derniers volumes des Confessions, et son imagination a fait le reste…

Plaignons-le de n’avoir pas reçu l’éducation classique…

(1) Mme de Sévigné, cette reine des caillettes, comme disait Année (ancien directeur du Constitutionnel), a discuté là-dessus. Elle avait peut-être raison dans son temps.

GÉRARD DE NERVAL

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vendredi 6 décembre 1850 – Le National, Les Faux Saulniers, 18e livraison.

Ayant enfin pu acquérir dans la vente du 30 novembre à Paris l’Histoire de l’abbé de Bucquoy, dont il fera d’ailleurs don à la Bibliothèque nationale, Nerval va pouvoir honorer sa promesse de faire le récit des aventures du fameux abbé.

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LES FAUX SAULNIERS

À M. le directeur du National

Monsieur,

Je n’ai pas à me reprocher d’avoir suspendu pendant dix jours le cours du récit historique que vous m’aviez demandé. L’ouvrage qui devait en être la base, c’est-à-dire l’histoire officielle de l’abbé de Bucquoy, devait être vendu le 20 novembre, et ne l’a été que le 30, soit qu’il ait été retiré d’abord (comme on me l’a dit), soit que l’ordre même de la vente, énoncé dans le catalogue, n’ait pas permis de le présenter plus tôt aux enchères.

L’ouvrage pouvait, comme tant d’autres, prendre le chemin de l’étranger, et les renseignements qu’on m’avait adressés des pays du Nord indiquaient seulement des traductions hollandaises du livre, sans donner aucune indication sur l’édition originale, imprimée à Francfort, avec l’allemand en regard.

J’avais vainement, vous le savez, cherché le livre à Paris. Les bibliothèques publiques ne le possédaient pas. Les libraires spéciaux ne l’avaient point vu depuis longtemps. Un seul, M. Toulouse, m’avait été indiqué comme pouvant le posséder.

M. Toulouse a sa spécialité des livres de controverse religieuse. Il m’a interrogé sur la nature de l’ouvrage ; puis il m’a dit : « Monsieur, je ne l’ai point… Mais, si je l’avais, peut-être ne vous le vendrais-je pas ? »

J’ai compris que vendant d’ordinaire des livres à des ecclésiastiques, il ne se souciait pas d’avoir affaire à un fils de Voltaire.

Je lui ai répondu que je m’en passerais bien, ayant déjà des notions générales sur le personnage dont il s’agissait.

« Voilà pourtant comme on écrit l’histoire ! » m’a-t-il répondu (1).

Vous me direz que j’aurais pu me faire communiquer l’histoire de l’abbé de Bucquoy par quelques-uns de ces bibliophiles qui subsistent encore, tels que M. de Montmerqué et autres. A quoi je répondrai qu’un bibliophile sérieux ne communique pas ses livres. Lui-même ne les lit pas, de crainte de les fatiguer.

Un bibliophile connu avait un ami ; — cet ami était devenu amoureux d’un Anacréon in seize, édition lyonnaise du XVIe siècle, augmentée des Poésies de Bion, de Moschus et de Sapho. Le possesseur du livre n’eût pas défendu sa femme aussi fortement que son in-16. Presque toujours son ami, venant déjeuner chez lui, traversait indifféremment la bibliothèque ; mais il jetait à la dérobée un regard sur l’Anacréon.

Un jour, il dit à son ami : « Qu’est-ce que tu fais de cet in-16 mal relié… et coupé ? Je te donnerais volontiers Le Voyage de Polyphile en italien, édition princeps des Aldes, avec les gravures de Belin, pour cet in-16… Franchement, c’est pour compléter ma collection des poètes grecs. »

Le possesseur se borna à sourire.

« Que te faut-il encore ?

— Rien. Je n’aime pas à échanger mes livres.

— Si je t’offrais encore mon Roman de la Rose, grandes marges, avec des annotations de Marguerite de Valois.

— Non… ne parlons plus de cela.

— Comme argent, je suis pauvre, tu le sais ; mais j’offrirais bien mille francs.

— N’en parlons plus…

— Allons ! quinze cents livres.

— Je n’aime pas les questions d’argent entre amis. »

La résistance ne faisait qu’accroître les désirs de l’ami du bibliophile. Après plusieurs offres, encore repoussées, il lui dit, arrivé au dernier paroxysme de la passion :

« Eh bien ! j’aurai le livre à ta vente.

— À ma vente ?… mais je suis plus jeune que toi…

— Oui, mais tu as une mauvaise toux.

— Et toi… ta sciatique ?

— On vit quatre-vingts ans avec cela !… »

Je m’arrête, monsieur. Cette discussion serait une scène de Molière ou une de ces analyses tristes de la folie humaine, qui n’ont été traitées gaiement que par Érasme… En résultat, le bibliophile mourut quelques mois après, et son ami eut le livre pour six cents francs.

« Et il m’a refusé de me le laisser pour quinze cents francs », disait-il plus tard toutes les fois qu’il le faisait voir. Cependant, quand il n’était plus question de ce volume, qui avait projeté un seul nuage sur une amitié de cinquante ans, son œil se mouillait au souvenir de l’homme excellent qu’il avait aimé.

Cette anecdote est bonne à rappeler dans une époque où le goût des collections de livres, d’autographes et d’objets d’art, n’est plus généralement compris en France. Elle pourra, néanmoins, vous expliquer les difficultés que j’ai éprouvées à me procurer L’Abbé de Bucquoy.

Samedi dernier, à sept heures, je revenais de Soissons, — où j’ai cru pouvoir trouver des renseignements sur les Bucquoy, — afin d’assister à la vente, faite par Techener, de la bibliothèque de M. Motteley, qui dure encore, et sur laquelle on a publié avant-hier, un article dans L’Indépendance de Bruxelles.

Une vente de livres ou de curiosités a, pour les amateurs, l’attrait d’un tapis vert. Le râteau du commissaire, qui pousse les livres et ramène l’argent, rend cette comparaison fort exacte.

Les enchères étaient vives. Un volume isolé parvint jusqu’à six cents francs. À dix heures moins un quart, l’Histoire de l’abbé de Bucquoy fut mise sur table à vingt-cinq francs… À cinquante-cinq francs, les habitués et M. Techener lui-même abandonnèrent le livre : une seule personne poussait contre moi.

À soixante-cinq francs, l’amateur a manqué d’haleine.

Le marteau du commissaire priseur (2) m’a adjugé le livre pour soixante-six francs.

On m’a demandé ensuite trois francs vingt centimes pour les frais de la vente.

J’ai appris depuis que c’était un délégué de la Bibliothèque qui m’avait fait concurrence jusqu’au dernier moment.

Je possède donc le livre et je me trouve en mesure de continuer mon travail.

Votre etc.

(1) M. Toulouse, rue du Foin-Saint-Jacques, en face la caserne des gendarmes.

(2) M. Boulouze.

GÉRARD DE NERVAL

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samedi 7 décembre 1850 – Le National, Les Faux Saulniers, 19e livraison.

Cependant, avant d’aborder le récit des aventures de l’abbé de Bucquoy, il faut encore achever le récit du périple valoisien jusqu’à Dammartin – où Nerval quitte Sylvain –, puis Soissons. La fin du récit s’inscrit délibérément dans la perspective de l’écriture excentrique par la référence à la lignée illustre des maîtres en la matière.

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LES FAUX SAULNIERS

SUITE ET FIN DE L’AVANT-PROPOS — SAINT-MÉDARD — LES ARCHIVES —

LE CHÂTEAU DE LONGUEVAL DE BUCQUOY — RÉFLEXIONS, &c

De Ver à Dammartin, il n’y a guère qu’une heure et demie de marche. — J’ai eu le plaisir d’admirer, par une belle matinée, l’horizon de dix lieues qui s’étend autour du vieux château, si redoutable autrefois, et dominant toute la contrée. les hautes tours sont démolies, mais l’emplacement se dessine encore sur ce point élevé, où l’on a planté des allées de tilleuls servant de promenade, au point même où se trouvaient les entrées et les cours. Des charmilles d’épine-vinette et de belladone empêchent toute chute dans l’abîme que forment encore les fossés. — Un tir a été établi pour les militaires dans un des fossés qui se rapprochent de la ville.

Sylvain est retourné dans son pays : — j’ai continué ma route vers Soissons à travers la forêt de Villers-Cotterets, entièrement dépouillée de feuilles, mais reverdie çà et là par des plantations de pins qui occupent aujourd’hui les vastes espaces des coupes sombres pratiquées naguère. — Le soir, j’arrivai à Soissons, la vieille Augusta Suessonium, où se décida le sort de la nation française au VIe siècle.

On sait que c’est après la bataille de Soissons, gagnée par Clovis, que ce chef des Francs subit l’humiliation de ne pouvoir garder un vase d’or, produit du pillage de Reims. Peut-être songeait-il déjà à faire sa paix avec l’Église, en lui rendant un objet saint et précieux. Ce fut alors qu’un de ses guerriers voulut que ce vase entrât dans le partage, car l’égalité était le principe fondamental de ces tribus franques, originaires d’Asie. — Le vase d’or fut brisé, et plus tard la tête du Franc égalitaire eut le même sort, sous la francisque de son chef. telle fut l’origine de nos monarchie.

Soissons, ville forte de seconde classe, renferme de curieuses antiquités. La cathédrale a sa haute tour, d’où l’on découvre sept lieues de pays ; — un beau tableau de Rubens, derrière son maître-autel. L’ancienne cathédrale est beaucoup plus curieuse, avec ses clochers festonnés et découpés en guipure. Il n’en reste que la façade et les tours, malheureusement. Il y a encore une autre église qu’on restaure avec cette belle pierre et ce béton romain qui font l’orgueil de la contrée. Je me suis entretenu là avec les tailleurs de pierre, qui déjeunaient autour d’un feu de bruyère et qui m’ont paru très forts sur l’histoire de l’art. Ils regrettaient, comme moi, qu’on ne restaurât point l’ancienne cathédrale, plutôt que l’église lourde où on les occupait. — Mais cette dernière est, dit-on, plus logeable. Dans nos époques de foi restreinte, on n’attire plus les fidèles qu’avec l’élégance et le confort.

Les compagnons m’ont indiqué comme chose à voir Saint-Médard, située à une portée de fusil de la ville, au-delà du pont et de la gare de l’Aisne. Les constructions les plus modernes forment l’établissement des sourds-muets. Une surprise m’attendait là. C’était d’abord la tour en partie démolie où Abélard fut prisonnier quelque temps. On montre encore sur les murs des inscriptions latines de sa main ; — puis de vastes caveaux déblayés depuis peu, où l’on a retrouvé la tombe de Louis le Débonnaire, — formée d’une vaste cuve de pierre qui m’a rappelé les tombeaux égyptiens.

Près de ces caveaux, composées de cellules souterraines avec des niches çà et là comme dans les tombeaux romains, on voit la prison même où cet empereur fut retenu par ses enfants, l’enfoncement où il dormait sur une natte et autres détails parfaitement conservés parce que la terre calcaire et les débris de pierres fossiles qui remplissaient ces souterrains les ont préservés de toute humidité. On n’a eu qu’à déblayer, et ce travail dure encore, amenant chaque jour de nouvelles découvertes. — C’est un Pompéi carlovingien.

En sortant de Saint-Médard, je me suis un peu égaré sur les bords de l’Aisne, qui coule entre les oseraies rougeâtres et les peupliers dépouillés de feuilles. Il faisait beau, les gazons étaient verts, et au bout de deux kilomètres, je me suis trouvé dans un village nommé Cuffy, d’où l’on découvrait parfaitement les tours dentelées de la ville et ses toits flamands bordés d’escaliers de pierre.

On se rafraîchit dans ce village avec un petit vin blanc mousseux qui ressemble beaucoup à la tisane de Champagne.

En effet, le terrain est presque le même qu’à Épernay. C’est un filon de la Champagne voisine qui, sur ce coteau exposé au midi, produit des vins rouges et blancs qui ont encore assez de feu. Toutes les maisons sont bâties en pierres meulières trouées comme des éponges par les vrilles et les limaçons marins. L’église est vieille, mais rustique. Une verrerie est établie sur la hauteur.

Il n’était plus possible de ne pas retrouver Soissons. J’y suis retourné pour continuer mes recherches, en visitant la bibliothèque et les archives. — À la bibliothèque, je n’ai rien trouvé que l’on ne pût avoir à Paris. Les archives sont à la sous-préfecture et doivent être curieuses, à cause de l’antiquité de la ville. Le secrétaire m’a dit : « Monsieur, nos archives sont là-haut, — dans les greniers ; mais elles ne sont pas classées.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il n’y a pas de fonds attribués à ce travail par la ville. La plupart des pièces sont en gothique et en latin… Il faudrait qu’on nous envoyât quelqu’un de Paris. »

Il est évident que je ne pouvais espérer de trouver facilement là des renseignements sur les Bucquoy. Quant à la situation actuelle des archives de Soissons, je me borne à la dénoncer aux paléographes ; — si la France est assez riche pour payer l’examen des souvenirs de son histoire, je serai heureux d’avoir donné cette indication.

Je vous parlerais bien encore de la grande foire qui avait lieu en ce moment là dans la ville, — du théâtre, où l’on jouait Lucrèce Borgia, des mœurs locales, assez bien conservées dans ce pays situé hors du mouvement des chemins de fer, — et même de la contrariété qu’éprouvent les habitants par suite de cette situation. Ils ont espéré quelque temps être rattachés à la ligne du Nord, ce qui eût produit de fortes économies… Un personnage puissant aurait obtenu de faire passer la ligne de Strasbourg par ses bois, auxquels elle offre des débouchés, — mais ce sont là de ces exigences locales et de ces suppositions intéressées, qui peuvent ne pas être de toute justice.

Le but de ma tournée est atteint maintenant. la diligence de Soissons à Reims m’a conduit à Braine. Une heure après, j’ai pu gagner Longueval, le berceau des Bucquoy. Voilà donc le séjour de la belle Angélique et le château-chef de son père, qui paraît en avoir eu autant que son aïeul, le grand comte de Bucquoy, a pu en conquérir dans les guerres de Bohême. — Les tours sont rasées, comme à Dammartin. Cependant les souterrains existent encore. L’emplacement qui domine le village, situé dans une gorge allongée, a été couvert de constructions depuis sept ou huit ans, époque où les ruines ont été vendues. Empreint suffisamment de ces souvenirs de localité qui peuvent donner de l’attrait à une composition romanesque, — et qui ne sont pas inutiles au point de vue positif de l’histoire, j’ai gagné Château-Thierry, où l’on aime à saluer la statue rêveuse du bon La Fontaine, placée au bord de la Marne, et en vue du chemin de fer de Strasbourg.

 

RÉFLEXIONS

« Et puis… (C’est ainsi que Diderot commençait un conte, me dira-t-on)

— Allez toujours !

— Vous avez imité Diderot lui-même.

— Qui avait imité Sterne…

— Lequel avait imité Swift…

— Qui avait imité Rabelais…

— Lequel avait imité Merlin Coccaïe…

— Qui avait imité Pétrone…

— Lequel avait imité Lucien. Et Lucien en avait imité bien d’autres… Quand ce ne serait que l’auteur de l’Odyssée, qui fait promener son héros pendant dix ans autour de la Méditerranée, pour l’amener enfin à cette fabuleuse Ithaque, dont la reine, entourée d’une cinquantaine de prétendants, défaisait chaque nuit ce qu’elle avait tissé le jour.

— Mais Ulysse a fini par retrouver Ithaque.

— Et j’ai retrouvé l’abbé de Bucquoy.

—Parlez-en

— Je ne fais pas autre chose depuis un mois. » Les lecteurs doivent être déjà fatigués — du comte de Bucquoy le ligueur, plus tard généralissime des armées d’Autriche, — de M. de Longueval de Bucquoy et de sa fille Angélique, — enlevée par La Corbinière, — du château de cette famille, dont je viens de fouler les ruines…

— Et enfin de l’abbé de Bucquoy lui-même, dont j’ai rapporté une courte biographie, — et que M. d’Argenson, dans sa correspondance, appelle : le prétendu abbé de Bucquoy.

— Il en est ainsi peut-être des faux saulniers. On n’y croit plus ! — Les faux saulniers ne pouvaient pas être de vrais saulniers. Les mémoires du temps orthographient ainsi leur nom : fauxçonniers. C’étaient simplement les gens qui faisaient la contrebande du sel non seulement en Franche-Comté, en Lorraine, en Bourgogne, mais en Champagne, en Picardie, en Bretagne, partout. Saint-Simon raconte à plusieurs reprises leurs exploits, et cite même de certains régiments qui faisaient le faux saulnage lorsque la paye devenait trop irrégulière, — soit sous Louis XIV, soit sous la Régence. Mandrin fut, plus tard encore, un capitaine de faux saulniers. Un simple brigand eût-il pu prendre des villes et livrer des batailles rangées ?… Mais, par l’histoire qui se faisait alors, on devait avoir intérêt à embrouiller cette question immense de la résistance aux gabelles, qui fut une des principales causes de mécontentement populaire. Les paysans ont toujours considéré l’impôt du sel comme une question de subsistances — et une des plus lourdes charges du cultivateur.

 

HISTOIRE DE L’ABBÉ DE BUCQUOY

Le livre que je viens d’acheter à la vente Motteley, vaudrait beaucoup plus que soixante-neuf francs vingt centimes, s’il n’était cruellement rogné. La reliure, toute neuve, porte en lettres d’or ce titre attrayant : Histoire du sieur abbé comte de Bucquoy, etc. La valeur de l’in-12 vient peut-être de trois maigres brochures en vers et en prose, composées par l’auteur et qui, étant d’un plus grand format, ont la marges coupées jusqu’au texte, qui cependant reste lisible.

Le livre a tous les titres cités déjà, qui se trouvent énoncés dans Brunet, dans Quérard et dans la biographie de Michaud. En regard du titre est une gravure représentant le Bastille, avec ce titre au-dessus : L’Enfer des vivans, et cette citation : Facilis descensus averni, etc.

Heureusement, nous avons eu, depuis, ces beaux vers de Chénier :

L’enfer de la Bastille à tous les vents jeté,
Vole, poussière infâme et cendre inanimée ;
Et de ce noir tombeau la sainte liberté,
Altière, étincelante, armée,
Sort.

Le français répond au latin.

 

I

UN CABARET EN BOURGOGNE

Le grand siècle n’était plus : — il s’était en allé où vont les vieilles lunes et les vieux soleils. Louis XIV avait usé l’ère brillante des victoires. On lui reprenait ce qu’il avait gagné, en Flandre, en Franche-Comté, aux bords du Rhin, en Italie. Le prince Eugène triomphait en Allemagne, Marlborough dans le Nord… Le peuple français, ne pouvant mieux faire, se vengeait par une chanson.

La France s’était épuisée à servir les ambitions familiales et le système obstiné du vieux roi. Notre nation a toujours adopté facilement les souverains belliqueux, et dans la race des Bourbons, Henri IV et Louis XIV ont répondu à cet esprit, quoique le dernier ait eu à se plaindre de « sa grandeur qui l’attachait au rivage ». Au besoin ces souverains se sauvaient par leurs vices. Leurs amours faisaient l’entretien des châteaux et des chaumières, et réalisaient de loin cet idéal galant et chevaleresque qui a toujours été le rêve généreux des Français.

Toutefois, il existait des provinces moins sujettes à l’admiration, et qui protestèrent toujours sous diverses formes, soit sous le voile des idées religieuses, soit sous la forme évidente des jacqueries, des ligues et des frondes.

La révocation de l’Édit de Nantes avait été le grand coup frappé contre les dernières résistances. Villars avait triomphé du soulèvement des Cévennes, et ceux des Camisards qui avaient échappé aux massacres s’en allaient par bandes rejoindre en Allemagne le million d’exilés qui avaient été contraints de porter à l’étranger les débris de leur fortune et les diverses industries où excellaient beaucoup des protestants.

On avait brûlé le Palatinat, leur principal refuge : « Ce sont là jeux de princes. » Le soleil du grand siècle pouvait encore se mirer à l’aise dans les bassins de Versailles ; mais il pâlissait sensiblement. Mme de Maintenon elle-même ne luttait plus contre le temps : elle s’appliquait seulement à infuser sa dévotion dans l’âme d’un roi sceptique, qui lui répondait par des chiffres apportés chaque jour par Chamillard.

Trois milliards de dettes !… que peut faire à cela la Providence ?

Louis XIV n’était pas un homme ordinaire ; on peut croire même qu’il aimait la France et voulait sa grandeur. Sa personnalité, doublée de l’esprit de famille, l’a perdu à l’époque où l’âge affaiblissait ses forces, et où son entourage arrivait à dominer sa volonté.

Quelques temps après la perte de la bataille d’Hochstedt, qui nous enlevait cent lieues de pays dans les Flandres, Archambault de Bucquoy passait à Morchandgy, petit village de la Bourgogne, situé à deux lieues de Sens.

D’où venait-il ?… On ne le sait pas trop…

Où allait-il ? Nous ne verrons plus tard…

Une roue de sa voiture s’était cassée, le charron du village demandait une heure pour en poser une nouvelle. Le comte dit à son domestique : « Je ne vois que ce cabaret d’ouvert… Tu viendras m’avertir quand le charron aura fini.

— Monsieur le comte ferait mieux de rester dans la voiture, qu’on a étayé.

— Allons donc !… J’entre au cabaret, je suis sûr que je n’y trouverai que de bonnes gens… »

GÉRARD DE NERVAL

______

 

dimanche 8 décembre 1850 – Le National, Les Faux Saulniers, 20e livraison.

 

LES FAUX SAULNIERS

UN CABARET EN BOURGOGNE (SUITE).

Archambault de Bucquoy entra dans la cuisine et demanda de la soupe. — Il voulait premièrement goûter le bouillon.

L’hôtesse se prêta à cette exigence. Mais Archambault l’ayant trouvé trop salé, dit :

« On voit que le sel est à bon marché ici.

— Pas trop, dit l’hôtesse.

— Je suppose que les faux saulniers en ont amené ici l’abondance.

— Je ne connais pas ces gens-là… Du moins ils n’oseraient venir ici… Les troupes de Sa Majesté viennent de les défaire, et toutes leurs bandes ont été taillées en pièces, à l’exception d’une trentaine de charretiers, qui ont été menés, chargés de fers, dans les prisons.

— Ah ! dit Archambault de Bucquoy, voilà des pauvres diables bien attrapés… S’ils avaient eu un homme comme moi à leur tête, leurs affaires seraient en meilleure posture ! »

Il se rendit de la cuisine dans le cabaret, où l’on vidait des bouteilles d’un certain petit cru, qui ne se serait pas conservé ailleurs ni plus tard.

Archambault de Bucquoy prit place à une table, où l’on ne tarda pas à lui apporter sa soupe, et il continua à la trouver trop salée. On sait la haine des Bourguignons contre ce terme, qui se renouvelle depuis le XVe siècle, où la plus grosse injure était de les appeler : Bourguignons salés.

L’inconnu dut s’expliquer.

« Je veux dire, répondit-il, que l’on ne ménage pas le sel dans les mets que l’on sert ici… Ce qui prouve que le sel n’est pas rare dans la province…

— Vous avez raison, dit un homme d’une force colossale, qui se leva du milieu des buveurs, et qui lui frappa sur l’épaule ; mais il faut des braves… pour que l’on ait ici le sel à bon marché !

Comment vous appelez-vous ? » L’homme ne répondit pas ; mais un voisin dit à Archambault de Bucquoy :

« C’est le capitaine…

— Ma foi, répondit-il, je me trouve ici dans la société d’honnêtes gens… Je puis parler !… Vous êtes évidemment ici des hommes qui faites la contrebande du sel… Vous faites bien.

— On a bien du mal, dit le capitaine.

— Eh, mes enfants ! Dieu récompense ceux qui agissent pour le bien de tous.

— C’est un huguenot, se dirent à voix basse quelques-uns des assistants…

— Tout est fini ! reprit Archambault ; le vieux roi s’éteint, sa maîtresse n’a plus de souffle… Il a épuisé la France, dans son génie et dans sa force ; si bien que les dernières batailles les plus émouvantes ont eu lieu entre Fénelon et Bossuet ! Le premier soutenait « que l’amour de Dieu et du prochain peut être pu et désintéressé ». L’autre, « que la charité, en tant que charité, doit toujours être fondée sur l’espérance de la béatitude éternelle ». Grave question, Messieurs ! »

Un immense éclat de rire, parti de tous les points du cabaret, accueillit cette observation. Archambault baissa la tête et mangea sa soupe sans dire un mot de plus.

Le capitaine lui frappa sur l’épaule :

« Qu’est-ce que vous pensez des extases de Mme Guyon ?

— Fénelon l’a jugée sainte, et Bossuet, qui l’avait attaquée d’abord, n’est pas éloigné de la croire au moins inspirée.

— Mon cavalier, dit le capitaine, je vous soupçonne de vous occuper quelque peu de théologie.

— J’y ai renoncé… Je suis devenu un simple quiétiste, depuis surtout que j’ai lu un livre intitulé Le Mépris du monde : « Il est plus profitable pour l’homme de se cultiver lui-même en vue de Dieu que de cultiver la terre, qui ne nous est de rien. »

— Mais, dit le capitaine, cette maxime est assez suivie dans ce temps-ci… Qui est-ce qui cultive ?… On se bat, on chasse, on fait un peu de faux saulnage… on introduit des marchandises d’Allemagne ou d’Angleterre, on vend des livres prohibés. Ceux qui ont de l’argent spéculent un peu sur les bons des fermes ; mais la culture, c’est un travail de fainéants ! »

Archambault comprenait l’ironie de ce discours : « Messieurs, dit-il, je suis entré ici par hasard ; mais je ne sais pourquoi je me sens l’un des vôtres… Je suis un de ces fils de grandes familles militaires qui ont lutté contre les rois, et qui sont toujours soupçonnés de rébellion. Je n’appartiens pas aux protestants, mais je sui de ceux qui protestent contre la monarchie absolue et contre les abus qu’elle entraîne… Ma famille avait fait de moi un prêtre… j’ai jeté le froc aux orties et je me suis rendu libre. Combien êtes-vous ?

— Six mille ! dit le capitaine.

— J’ai servi déjà quelque temps… J’ai cherché même à lever un régiment depuis que j’ai abandonné la vie religieuse… Mais les dépenses qu’avait faites feu mon oncle m’ont gêné dans les ressources que j’attendais de ma famille… M. de Louvois nous a causé de grands chagrins !

— Cher seigneur, dit le capitaine, vous me paraissez être un brave… Tout peut se réparer encore. — Votre demeure à Paris ?

— Je compte descendre chez ma tante, la comtesse douairière de Bucquoy. »

Un des assistants se leva et dit à des gens qui se trouvaient à la même table : « C’est celui que nous cherchons. » Cet homme était connu pour un recors ; il sortit et alla chercher un exempt de la maréchaussée.

Au moment où Archambault de Bucquoy, averti par son domestique, regagnait sa voiture, l’exempt, accompagné de six gendarmes, voulut l’arrêter. les gens du cabaret sortirent et cherchèrent à s’y opposer. Il voulut se servir de ses pistolets, mais la maréchaussée avait reçu des renforts.

On fit remonter le voyageur dans sa voiture entre deux exempts ; les gendarmes suivaient. On arriva bientôt à Sens. Le prévôt interrogea d’abord tout le monde avec impartialité, puis il dit au voyageur :

« Vous êtes l’abbé de La Bourlie ?

— Non, Monsieur.

— Vous venez des Cévennes ?

— Non, Monsieur.

— Vous êtes un perturbateur du repos public ?

— Non, Monsieur.

— Je sais que, dans le cabaret, vous avez prétendu vous appeler de Bucquoy ; mais, si vous êtes l’abbé La Bourlie, se disant marquis de Guiscard… vous pouvez l’avouer, le traitement sera le même : il s’est mêlé aux affaires des Cévennes ; vous vous êtes compromis avec les faux saulniers… Qui que vous soyez, je suis obligé de vous faire conduire dans les prisons de Sens. »

Archambault de Bucquoy se trouva là avec une trentaine de faux saulniers dont le présidial de Sens faisait le procès ; le prévôt de Melun, envoyé pour cette affaire, regarda son arrestation comme imprudente et légère. Toutefois, plusieurs charges pesaient déjà sur lui.

Il avait été d’abord militaire pendant cinq ans, puis il était devenu ce qu’on appelait alors petit maître… et ensuite, « sans s’inquiéter de la religion chrétienne », s’était mis de celle « que certains prétendent être celle des honnêtes gens », ce qu’on appelait alors déiste.

Une aventure dont on ne connaît pas bien les détails, mais qui semble se rapporter à l’amour, jeta le comte de Bucquoy dans une sorte de dévotion trop exagérée pour avoir paru solide. Il se rendit à la Trappe, et chercha à observer cette loi du silence, si difficile à observer… Un jour, il se lassa de cette discipline, reprit son habit d’officier, et sortit de la Trappe sans dire adieu.

En route, il eut une querelle, et fit une blessure à un homme qui l’avait insulté. Ce hasard malheureux le fit rentrer dans la religion. Il se crut obligé de se dépouiller de ses habits en faveur d’un pauvre, et ce fut alors qu’épris des doctrines de saint Paul, il fonda à Rouen une communauté ou séminaire, qu’il dirigea sous le nom de Le Mort. Ce nom symbolisait pour lui l’oubli des douleurs de la vie et le désir du repos éternel.

Cependant, il parlait dans sa classe avec une grande facilité, ce qui provenait peut-être d’une longue abstinence de paroles, éprouvée à la Trappe ; de sorte que les jésuites voulurent l’attirer parmi eux ; mais il craignit alors que cela ne le mît « trop en rapport avec le monde ».

Tels sont les antécédents qui, à Sens, auraient fait déjà quelque tort à l’abbé de Bucquoy, si le hasard ne l’eût fait confondre avec l’abbé de La Bourlie, fortement compromis dans les révoltes des Cévennes.

Ce qui aggravait surtout la position de l’abbé de Bucquoy, c’est que dans sa voiture on avait trouvé « des livres qui ne traitaient que de révolutions, un masque et quantité de petits bonnets », et de plus encore des tablettes toutes chiffrées.

Interrogé sur ces objets, il se justifia, et son affaire prenait un assez bon train, lorsqu’ennuyé du séjour de la prison il eut l’idée de s’évader en mettant dans son parti les trente faux saulniers qui se trouvaient avec lui dans la prison de Sens, ainsi que certains particuliers, arrêtés pour divers motifs assez légers, et que l’on voulait forcer à s’engager dans le régiment du comte de Tonnerre. C’était alors une sorte de presse qui s’exerçait sur les grands chemins pour fournir des soldats aux guerres de Louis XIV.

Ces projets d’évasion ne réussirent pas, et l’abbé de Bucquoy fut convaincu d’avoir engagé la fille du concierge à en faciliter les moyens. À deux heures après minuit on entra dans sa chambre, on lui mit fort civilement les fers aux mains et aux pieds, puis on le fourra dans une chaise, escortée d’une douzaine d’archers.

À Montereau, il invita les archers à dîner avec lui, et, bien qu’ils fissent une grande surveillance, il parvint à se débarrasser de certains papiers compromettants. Ces archers ne firent pas grande attention à ce détail ; mais en badinant, le soir au souper, ils lui dirent qu’ils le défiaient bien de s’échapper.

On le mit au lit, en l’enchaînant par un pied à l’une des colonnes. Les archers se couchèrent dans la chambre d’entrée. L’abbé de Bucquoy, lorsqu’il les jugea suffisamment endormis, parvint à soulever le ciel du lit et fit passer sa chaîne par le haut de la colonne, où on l’avait attaché. Puis il cherchait à gagner la fenêtre, lorsqu’un des gardes, dont il avait heurté les souliers, s’éveilla en sursaut et cria à l’aide.

On le lia plus étroitement, il fut amené à Paris, par le coche de Sens, à l’hôtel de La Clef d’argent, rue de la Mortellerie. N’ayant pas de rancune, il donna encore à goûter aux archers.

Parfaitement surveillé, à cet endroit, il fut conduit par deux hoquetons, au Fort-l’Évêque, qui était situé sur le quai de la Vallée.

Au Fort-l’Évêque, l’abbé de Bucquoy resta huit jours sans être interrogé. Il avait la liberté de se promener dans le préau, et réfléchissait aux moyens qu’on pourrait prendre pour s’évader.

Après son interrogatoire, dans lequel il prouva qu’il n’était pas l’abbé de La Bourlie, mais l’abbé de Bucquoy, et qu’ayant mis quelque imprudence dans ses conversations, « il était néanmoins en état de se faire appuyer par des gens considérables », on le surveilla moins et on lui permit de se promener dans les corridors de la prison.

Comme il avait encore quelques louis, le geôlier lui permettait le soir d’aller respirer l’air des combles, ce qu’il disait indispensable à sa santé. Dans la journée, il s’amusait à tresser des cordes avec la toile de ses draps et de ses serviettes, et il parvint enfin, sous prétexte de rêverie, à se faire oublier le soir dans le plus haut corridor de la prison.

La porte d’un grenier à forcer, la mansarde à ouvrir, ce n’était rien. Lorsqu’il jeta les yeux sur le quai de la Vallée (qu’on appelait alors la Vallée de Misère), il fut effrayé, aux clartés de la lune, de cette quantité de branches garnies de pointes, de chevaux de frise et autres ingrédients qui, dit-il, « formaient un spectacle des plus affreux… car on croyait voir une forêt toute hérissée de fer ».

Cependant, au milieu de la nuit, lorsqu’il n’entendit plus le bruit de la ville ni le passage des patrouilles, l’abbé de Bucquoy, s’aidant des cordes qu’il avait tordues, parvint, en dépit des pointes hérissées sur les grilles, à gagner le pavé du quai de la Vallée.

 

GÉRARD DE NERVAL.

 

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