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9 septembre 1850 – Excursion rhénane – Théâtres de Bruxelles, de Cologne et de Wiesbaden – Nouvelles de l’émigration – Faust à Francfort – La maison de Goëthe, article publié dans La Presse. Il sera repris dans Lorely. Souvenirs d’Allemagne, « Souvenirs de Thuringe, I. L’Opéra de Faust à Francfort »

C’est en compagnie de Dumas que Nerval a découvert Francfort en 1838. Il dédie donc tout naturellement son article à son ex-compagnon de voyage. À noter que c’est au cours de ce séjour de septembre 1850 à Francfort que Nerval négligea d’acheter la fameuse Histoire de l’abbé de Bucquoy dont la quête à Paris fait l’objet du feuilleton des Faux Saulniers.

Voir la notice LE VOYAGE EN ALLEMAGNE DE 1838

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THÉATRES.

Excursion rhénane. — Théâtres de Bruxelles, de Cologne et de Wiesbaden. — Nouvelles de l’émigration.— Faust à Francfort. — La maison de Goëthe.

 

Mon cher Dumas,

Je vais avec peine — et plaisir — vous rappeler des idées et des choses qui datent déjà de dix années. Nous étions à Francfort-sur-Mein, où nous avons écrit chacun un drame dans le goût allemand. J’y reviens seul aujourd’hui. — La Presse possède pour son Feuilleton deux rédacteurs cosmopolites qui, peu satisfaits du répertoire parisien, — au moins en temps d’été, — se sont mis dans l’esprit de poursuivre, l’un en Italie, l’autre en Allemagne, les productions nouvelles du théâtre contemporain.

Si Théophile Gautier n’a rien encore envoyé d’Italie, je serai en mesure de rendre compte aux lecteurs de la Presse de la situation dramatique des villes que je viens de traverser. À Bruxelles, le théâtre de la Monnaie faisait relâche pour les répétitions du Prophète. Le théâtre des Galeries de Saint-Hubert donnait quatre vaudevilles, — de l’un desquels j’étais sourdement coupable pour un tiers ; — je suis loin de m’en flatter. Je n’ai réclamé aucune ovation et je suis reparti pour Cologne, où l’on ne représentait rien, — du moins le soir où j’y suis arrivé.

La cathédrale est toujours imparfaite, quoique les bons Allemands fassent admirer la perfection des détails de ce qui est bâti. Elle ressemble à la Constitution germanique, qui n’est pas près non plus de son accomplissement. Mais les populations sont toujours bercées par l’espérance, — et c’est déjà beaucoup !

J’ai revu ces bords du Rhin (du Rhin où sont nos vignes !) et ces vieux châteaux édentés, que nous avons admirés ensemble. Puis, à Bieberich, le bateau à vapeur a déposé sur la berge une dizaine de pélerins légitimistes qu’un omnibus conduisait à Wiesbaden.

J’ai pris une voiture de retour qui m’a fait arriver avant eux. Cette fantaisie aristocratique m’a valu les coups de chapeau d’une foule d’habitans du duché de Nassau, qui me prenaient pour un prince. Cependant ce coup d’éclat ne représentait que 60 kreutzers.

On est prince à bon marché à Wiesbaden. Toute la ville est en fête à cause des louis que répand l’émigration française, — mais les Allemands sont si honnêtes, de toute façon, que le prix des subsistances n’a pas même augmenté.

En parcourant les longues allées de la promenade peuplée d’une foule brillante et cotoyée par des équipages nombreux, j’ai demandé en allemand où était la maison de conversation : — personne ne savait l’allemand. En me servant du français, j’ai été tout de suite compris.

J’espérais trouver, pour le soir, quelque représentation dont je pusse rendre compte ; mais les affiches n’annonçaient qu’un concert du jeune Raucheratz, âgé de dix ans, sous la coopération de Mlle Francizca. En me promenant dans la ville, je lisais partout le mot restauration. Ce terme de circonstance ne voulait pourtant dire autre chose que restaurant.

Je suis entré dans une restauration, et l’on m’a dit : « Voulez-vous être à la table d’hôte des blancs ? » J’ai demandé à réfléchir. L’hôtelier a ajouté : « Nous avons une autre table pour les rouges. » N’admirez-vous pas cette question en partie double !

Toujours prudent, en voyage, j’ai fini par me faire servir à part, et à la carte. L’hôtelier m’a dit : « Vous avez raison. » Et lui-même avait aussi ses raisons !

Pardon, mon cher Dumas ! — je vous écris un peu à la manière allemande, mais je ne puis faire autrement. Dès que je prends pied de l’autre côté du Rhin, je fredonne aussitôt le tirily joyeux que chantait Henri Heine en voyant l’Italie, — et j’oublie un peu le français, bien que je ne sache pas beaucoup l’allemand.

J’ai appris cette langue, comme on étudie une langue savante, — en commençant par les racines, par le haut-allemand et le vieux dialecte souabe. De sorte que je ressemble ici à ces professeurs de chinois ou de thibétain que l’on a la malice de mettre en rapport avec des naturels de ce pays….. Peut-être pourrais-je prouver à tel Allemand que je sais sa langue mieux que lui, — mais rien ne me serait plus difficile que de le lui démontrer dans sa langue.

J’ai donc demandé à l’hôte, avec beaucoup de peine, quels étaient les spectacles de Wiesbaden, autres que le concert de l’enfant de 10 ans. — « Vous avez encore, me dit-il, les singes » (die Affen). — Mais que joue-t-on au théâtre Grand-Ducal ? — Au Grand-Théâtre, vous avez l’exposition de l’industrie du duché de Nassau… »

Imaginez, mon cher Dumas, la déception d’un feuilletoniste qui cherche à tout prix une pièce à analyser, des acteurs à critiquer, et qui se voit réduit à rendre compte d’une exposition de l’industrie.

On prend son billet au bureau, moyennant 12 kreutzers. — Il y a d’abord, dans le foyer des acteurs, une salle de machines, des charrues, des métiers, une presse à bras et une presse mécanique…, puis des coffres-forts : — il paraît qu’on a de l’argent dans ce pays-là.

On arrive ensuite au grand foyer. Première salle : jardinières, poterie, savons et boîtes. J’y ai remarqué principalement un poêle monumental, élevé à la mémoire de trois poètes et surmonté par la figure gracieuse de Thalie.

Voilà de ces idées dont il faut se garder de sourire ; — les Allemands ont chez eux des figures de Dieux et de grands hommes multipliés comme les lares des Romains ; — c’est le poêle, généralement, qui, dans ses détails, représente ce culte inoffensif. — Il en est d’immenses, comme au château de Rastadt, où l’on admire tout l’Olympe en porcelaine de Saxe, avec les poètes du temps, qu’Apollon aide à gravir la montagne divine. — Ce poêle vaut simplement cent mille florins.

On voit aussi là une pendule à sonnerie, commandée par le sultan. C’est le carillon de Dunkerque en petit. J’ai eu le malheur d’entendre sonner midi dans cette salle, consacrée principalement à l’horlogerie. Depuis la pendule à colonnes importée de Paris, jusqu’au simple coucou de la forêt Noire, — en passant par les mille combinaisons des inventeurs secondaires, — on entendait résonner toutes les harmonies possibles de l’acier frappant sur l’airain. Je me suis enfui vers la salle consacrée aux cuirs.

C’est là le triomphe de l’industrie de Nassau. La sellerie offre de beaux échantillons de harnachemens, dont pourront profiter nos modernes chevaliers. — On fabrique aussi, à Wiesbaden, des meubles en laque de Chine, dont les amateurs feront bien de se méfier. C’est presque du Chinois pur. — J’ai remarqué aussi des lyres perfectionnées, des pipes en corne de cerf et des oiseaux imités en cire. — Quelques pianos reproduisent dans la dernière salle, sous les doigts des personnes chargées de les vendre, l’effet des pendules qu’on avait entendues en entrant.

Je me suis rendu, au sortir de cette exposition dramatique, à la maison de Conversation, située au fond d’une place entourée de galeries, — où l’on étale d’autres produits commerciaux vendus généralement par des jeunes filles coiffées du chapeau tyrolien. On entre ensuite au cabinet de lecture ; là, j’ai trouvé les journaux français qui avaient paru l’avant-veille de mon départ.

« Le jeu est fait, rien ne va plus ! » telle est la phrase que j’ai entendue dans les salons. — Je me suis échappé à travers les jardins, qui, du reste, sont délicieux.

Au café du Kursaal, on m’a dit que le prince avait l’habitude de parcourir en calèche, à sept heures, les allées de la promenade. mais il commençait à pleuvoir, et, craignant de ne pas jouir du seul spectacle encore possible à Wiesbaden, celui de la légitimité passant en revue ses derniers fidèles, j’ai pris le chemin de fer de Francfort, espérant arriver à temps pour la représentation du grand théâtre.

Et savez-vous, mon cher Dumas, ce qu’on jouait au grand théâtre ? — On jouait Faust, avec la musique de Spohr. Il m’a paru curieux de comparer cette représentation avec celle du Gymnase, dont j’ai rendu compte il y a huit jours. Malheureusement j’arrivais un peu tard ; il était huit heures, et ici le spectacle finit à neuf. Vous rappelez-vous cette grande salle, située au bout des allées de la promenade, et où nous avons vu représenter Griseldis, dans la loge de la famille Rothschild ?… C’était beau, n’est-ce pas, cette pièce héroïque, qui a été en Allemagne le dernier soupir de la tragédie ? Et quelle émotion l’actrice inspirait, même à ceux qui ne comprenaient pas la langue ; — et quel drame populaire que celui-là, dans lequel une reine est obligée, au dénoûment, de demander pardon à la fille d’un charbonnier !

La salle, cette fois, était garnie d’une foule plus compacte et plus brillante que celle que nous avions vu assister à Griseldis. C’est qu’ici comme partout la musique exerce l’attraction principale. la salle est fraîchement restaurée, jaune et or, — et l’on voit toujours au-dessus du rideau cette horloge qui, continuellement, indique l’heure aux spectateurs : attention toute germanique.

Lorsque j’entrai, on en était à cette scène de bal où l’on danse une sarabande dans laquelle chacun tient un flambeau à la main ; rien n’est plus gracieux et plus saisissant. Chaque couple s’éloigne ensuite et disparaît tour à tour dans la coulisse, et le nombre des flambeaux diminuant ainsi, amène peu à peu l’obscurité, image de la mort. — Puis le tam-tam résonne et le diable paraît.

Quelle entrée ! Alors éclate un chant de basse moitié mélancolique et moitié sauvage, tour à tour énergique et chevrottant, avec des modulations finales dans le goût du dix-huitième siècle, qu’interrompent des accords stridens. L’acteur a laissé quelque chose à désirer dans l’exécution de ce morceau, développé à la manière de l’air de la Calomnie. La musique de Spohr rappelle beaucoup celle de Mozart. — Ayez soin, si jamais vous mettez à la scène un Faust, comme je crois que vous en avez l’intention, de faire le diable très rouge de figure ; c’est ainsi qu’on le représente en Allemagne, et cela est d’un bon effet.

Ensuite, j’admirai la facilité des changemens à vue : une toile qui tombe et deux pans de coulisse qui avancent, voilà tout : excepté dans les décorations compliquées. Nous étions tout à l’heure dans un palais, nous voilà dans une rue ; puis voici la campagne éclairée des feux du soir. Faust roucoule son amour à la blonde enfant qu’il aime, et le diable ricane dans le fond, avec une ariette de vieux buveur.

Nous passons à une salle gothique : quatuor magnifique qui finit par devenir un quintette. — Toute la salle éclate de rire. Qu’est-ce donc ? C’est le diable qui vient d’entrer avec un costume de jésuite ; — la ville protestante de Francfort se permet cette allusion irrévérente. Le visage rouge du diable se découpe comme un as de cœur entre la souquenille et le chapeau noirs. Mais ce n’est plus le temps de rire ; — l’heure sonne au cadran du ciel ; Méphistophélès fait un signe ; — un démon entièrement rouge sort de la terre et pose la main sur Faust : — le diable de la pièce est trop grand seigneur pour l’emporter lui-même. Puis l’œil plonge dans les cavernes souterraines ; une pluie de fusées tombe du cintre… et le spectacle est terminé… à neuf heures. Un théâtre qui a une horloge est un théâtre consciencieux. Aussitôt que la représentation dépasse l’heure de quelques minutes, on siffle. Je vous recommande aussi cela comme amélioration à introduire chez nous.

Il y a encore à Francfort un autre théâtre qu’on appelle Théâtre d’Été ; on y jouait, ce jour-là même, une pièce en deux actes sur la jeunesse de Voltaire. L’affiche annonce que les spectateurs sont à couvert contre le soleil et la pluie, ce qui indique que c’est une sorte de théâtre forain.

Mais assez de spectacle pour aujourd’hui. Je viens de voir sur cette même place du théâtre, au milieu des arbres, un monument qui n’existait pas lorsque nous nous trouvions ici ensemble : — la statue colossale de Goëthe, par Schwanthaler.

La place aussi s’appelle aujourd’hui Goëthe-Platz. — Francfort n’a dans ses murs que deux statues, celle de Goëthe et celle de Charlemagne. La première en bronze, l’autre en pierre rouge du Rhin.

Goëthe a été représenté dans l’attitude de la méditation, appuyé du coude sur un tronc de chêne autour duquel s’enlace une vigne. La composition est fort belle ainsi que celle des bas-reliefs qui entourent le piédestal. On voit sur la face du devant trois figures, qui représentent la Tragédie, la Philosophie et la Poésie ; sur les autres côtés les principales scènes de ses drames, de ses poèmes et de ses romans. Werther et Mignon occupent une face entière, l’un ayant au bras Charlotte, l’autre accompagnée du vieux joueur de harpe.

Après avoir admiré la statue, je suis allé revoir la maison de la rue du Marché-aux-herbes, où le poète est né il y a juste cent-un ans. J’ai retrouvé cette même plaque de marbre où nous avions lu, et qui porte qu’il était né dans cette maison le 28 août (august, en allemand) 1749. Au dessus de la grande porte, on voit toujours l’écusson armorié, dont le champ d’azur, par un singulier hasard, porte une bande semée de trois lyres d’or.

Je suis entré dans la maison, et j’ai pu voir encore la chambre du poète, avec sa petite table, ses chaises couvertes de vieux velours d’Utrecht, ses collections d’oiseaux, et le cadre où il a lui-même placé en évidence son brevet de président de la société minéralogique de Francfort, dont il s’honorait plus que de tous ses autres titres. En regardant du haut de ce troisième étage, qui donne à gauche sur une cour étroite, et à droite sur quelques toits entremêlés d’arbres, mais presque sans horizon, on comprend cette phrase de Faust :

« Et c’est là ton monde… Et cela s’appelle un monde ! »

 

GÉRARD DE NERVAL.

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